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Alphonse Allais

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« Malheureusement, en France, écrivain humoriste a toujours signifié : pas sérieux, s’abstenir. C’est un avantage quand on veut échapper aux universitaires, aux colloques, aux séminaires, aux exégèses ; c’est aussi le risque de n’être considéré que comme un "rigolo". Quand donc voudra-t-on admettre que les grands écrivains – je veux dire : ceux qui savent transmettre le goût de lire et celui qu’ils ont d’écrire – peuvent être des écrivains gais ? […] Alphonse Allais est, sans doute, le plus grand conteur de langue française. Un conteur dont pas une ligne n’a vieilli, alors que la plupart des écrivains de son temps nous tombent des mains, ou qu’ils nous séduisent surtout par leurs tics d’écriture. Allais est un des rares écrivains français qui ait eu au si haut point le respect de la langue et de tous les jeux qu’elle permet à ceux qui l’aiment. Il suffit pour s’en convaincre de le lire.»

François Caradec

 


Charles-Alphonse Allais naît le 3 octobre 1854 à Honfleur (Calvados), le même jour qu’Arthur Rimbaud à Charleville. Fils d’un pharmacien démocrate, Charles-Auguste Allais et d’Alphonsine Vivien, il est le cadet de cinq enfants. Alphi ou Fifi, pour les intimes, est un garçon sensible et doux qui reste muet jusqu’à ses trois ans puis devient un écolier hardi et taquin. Brillant, plus scientifique que littéraire, il passe à seize ans son baccalauréat ès sciences complet et fut retoqué à l’oral pour l’histoire et la géographie. L’année suivante, il l’obtient et devient stagiaire dans la pharmacie paternelle. Il accomplit son devoir militaire à vingt-et-un an à Lisieux, monte à Paris et commence à collaborer au Tintamarre. En 1879, Allais ne se présente pas à son cinquième examen de l’école de pharmacie, préférant les terrasses de café ou le jardin du Luxembourg. Sa famille vexée lui coupe les vivres. Il gémit dans la nécessité, l’indigence et la pénurie, vivant de maigres ressources grâce à des chroniques complètement loufoques écrites pour Le Hanneton de la rive gauche dont Félicien Champsaur n’hésita pas à s’attribuer la paternité. Alphonse se vengeait délicieusement de ce rapiatisme en couchant avec sa maîtresse.

En 1980, il finit ses études de pharmacie, participe deux ans après aux réunions des Hirsutes et se rend quotidiennement au Chat noir, un hebdomadaire dans lequel il signera pour la première fois en 1883. Nous arrivons à l’année 1885, celle où Victor Hugo décède ainsi que Jules Vallès et André Gill, où Maupassant publie Bel-Ami et Pasteur procède à la première inoculation du sérum antirabique. Alphonse, lui, collabore au Courrier français, devient en 1886, à trente-deux ans, le rédacteur en chef du Chat noir, publie les années suivantes dans Le Cri-Cri, Le Railleur puni, Les Templiers, collabore sous forme de contes au quotidien Gil Blas, tombe amoureux de Jane Avril, une danseuse du Moulin-Rouge pendant qu’Eric Satie (Esoterik Satie, comme il l’appelle) est pianiste au Chat noir.

À trente-sept ans, le premier recueil d’Œuvres anthumes, A se tordre, Histoires chatnoiresques paraît chez Ollendorff ; le deuxième volume Vive la vie ! paraitra chez Flammarion en 1892, année d’une collaboration au Journal qui distribua la joie à des milliers de lecteurs pendant quinze ans. Allais rend compte en 1893, dans Le Figaro illustré, de l’Exposition de Chicago dont Paul Claudel, vice-consul à New York, se plaint d’avoir à s’occuper. Pour le compte du Journal, il part quelques mois aux États-Unis et au Canada en 1894 pendant que Jules Renard publie Poil de carotte et qu’Alfred Dreyfus est arrêté.

À quarante et un ans, Alphonse Allais se marie avec une jeunette de vingt-six ans, Marguerite Marie Gouzée, fille d’un brasseur d’Anvers avec qui il aura une fille. Ils voyagent en 1897 en Italie et Alphonse publie ses notes de voyage dans Le Figaro. En 1899, Félix Fénéon attire Alphonse Allais à La Revue Blanche alors que le directeur du Journal décède, en même temps que Francisque Sarcey, pseudonyme d’Allais pendant treize ans. Allais crée, pour concurrencer le Rire d’Arsène Alexandre et Félix Juven, un journal humoristique, Le Sourire, dont il sera le rédacteur en chef jusqu’à sa mort. Tandis que Pierre Loti écrit trois lettres à José Maria de Hérédia, directeur littéraire du Journal, pour se plaindre d’échos moqueurs et de chroniques signés ou non par Allais. Ce dernier signe la protestation de La Plume au nom des droits de la Pensée – pour soutenir Laurent Tailhade, anarchiste qui lança une violente attaque conte la Russie et l’alliance franco-russe – en compagnie de Vallette, Fénéon, de Gourmont, Natanson, Jarry, Renard, Zola et bien d’autres.

En octobre 1905, Alphonse Allais a cinquante et un ans. Il souffre d’une phlébite qui l’oblige au repos. Sa femme et sa fille sont à Bruxelles, dans leur famille. Alphonse Allais meurt le 28 octobre d’une embolie. Il est enterré au cimetière de Saint-Ouen. Au cours de la dernière guerre, une bombe alliée a totalement pulvérisé sa tombe…

 


Comme l’écrivait feu François Caradec, également un grand écrivain « rigolo », il faut lire Allais pour rire au cœur des heures sombres. Cet artificier du langage est un terroriste du bon sens. Ces trois cibles favorites, trio de « la bêtise à front de taureau » de l’époque sont les militaires, les curés et les politiques mais aussi les femmes, l’amour, l’alcool et l’argent. Résolument moderne, un beau style chevillé au corps, son œuvre élégante, narquoise et toujours courtoise, est persillée de trouvailles burlesques. Un gisement de calembours, des montagnes de facéties, canulars, malices et bons mots ! Plongez dans ces Œuvres posthumes où, entre tendresse et rosserie, fièvre et paresse, son talent transparaît avec une insolence salutaire. Ce virtuose de la métaphore a une force de frappe comique, une grâce bougonne, un regard poétique et matérialiste porté sur l’épaisseur des mots. Avec des initiales en éclats de rire (A. A.), il ne peut décevoir que les loustics à la jugeotte pré-mâchée, les amuseurs à pâte molle. Pas vous, donc !

Je laisse le mot de la fin à François Caradec qui nous a définitivement privé de son heureuse compagnie le 28 novembre 2008. Les éditions Mille et une nuits ont publié son dernier recueil posthume, Entrez donc, je vous attendais, composé peu avant sa mort, où il rend hommage à tous les écrivains qu'il a aimés ou admirés :

"Absinthes

Pour plaire aux imbéciles, Alphonse Allais lit l'heure sur un cadran de baromètre et l'avenir dans le marc de calva. Sa mélancolie est celle du pêcheur à la ligne ; sa méditation celle de l'alcoolique. Il reprend les dictions populaires : "Dans le Doubs, absinthe-toi" ; "L'arche de Noé sauva nos pères et l'absinthe Pernod fils". Sa rêverie le mène à la peur d'aimer - les enfants, les animaux. De femme, il se trompe toujours : il aimait une rousse grande et mince, il épouse une grosse blonde. C'est bien la seule chose qu'il n'ose pas écrire.

Il aurait dû entrer dans les douanes. Les chemins de douaniers de la Côte de Grâce ont été tracés pour lui. Il sait que pour cuire les crevettes, il faut tenir un tisonnier au rouge. Il aime le café sucré au point de déposer un brevet d'invention. Mais par néglicence il ne fait pas breveter son monochrome bleu, un plagiare le fera à sa place. Il a déposé bien d'autres brevets, comme son ami Charles Cros, mais on ne les a pas encore trouvés dans les archives de l'INPI.

C'est un poète. La coïncidence de sa naissance avec celle de Rimbaud explique son goût des voyages : Londres et Bruxelles, mais aussi Tamaris, la Corse et Venise.

On ne le lit pas assez. Pourtant il n'est pas entré en Pléiade, on peut encore le prendre au sérieux. Déjà sur Internet, il est bouffé aux termites, ses contes y moisissent, ses mots ont une odeur de pet, la connerie le ronge. Il est encore plus désespéré mort que vivant.

Un peu plus tard, Alphonse Allais est assis à une terrasse de café, les épaules courbées, les paupièes lourdes, sa main droite pend presque jusqu'au sol, les doigts de sa main gauche, sur le guéridon de marbre, effleurent le pied du verre d'absinthe.

Il a écrit un jour que pour lui le paradis serait une terrasse de café qui ne finirait jamais.

C'est bien de ça qu'il s'agit : du paradis."

 

Bibliographie

  • La Nuit d’un hussard rouge, monologue, Ollendorff, 1887.
  • Une idée lumineuse, monologue, Ollendorff, 1888.
  • Un mécontent, monologue, Ollendorff, 1889.
  • Le Pauvre Bougre et le bon génie, monologue, Ollendorff, 1890.
  • À se tordre, histoires chatnoiresques, Ollendorff, 1891.
  • Vive la vie !, Flammarion, 1892.
  • Pas de bile !, Flammarion, 1893.
  • Rose et vert pomme, Ollendorff, 1894.
  • Deux et deux font cinq, Ollendorff, 1895.
  • On n’est pas des bœufs, Ollendorff, 1896.
  • Le Bec en l’air, Ollendorff, 1897.
  • Album primo-avrilesque, Ollendorff, 1897.
  • L’Arroseur, anthologie, petite collection du rire, juven, 1897.
  • Amours, délices et orgues, Ollendorff, 1898.
  • Silvérie ou les Fonds hollandais, avec Tristan Bernard, « Les pièces à succès », Flammarion, 1898.
  • Pour cause de fin de bail, Editions de la revue blanche, 1899.
  • L’Affaire Blaireau, Editions de la revue blanche, 1899.
  • Le Pauvre Bougre et le bon génie, « Les Pièces à succès », Flammarion, 1899.
  • Ne nous frappons pas, Editions de la Revue blanche, 1900.
  • En ribouldinguant, anthologie, Société d’éditions littéraires et artistiques, 1900.
  • Le Captain Cap, ses aventures, ses idées, ses breuvages, Juven, 1902.
  • Monsieur la Pudeur, en collaboration avec Félix Galipeau et Paul Bonhomme, librairie Théâtrale, 1904.
  • Dans la peau d’un autre, en collaboration avec Jehan soudan, Juven, 1907.
  • Le Boomerang, ou Rien n’est mal qui finit bien, Ollendorff, 1912.
  • Œuvres posthumes, tomes I à VIII, La Table Ronde, 1966-1970/ Robert Laffont, Bouquins, 1989.
  • Lettre inédite à Charles Cros, Editions du Fourneau, 1987.

 

 

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