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Henri Calet

photo © F. Bally

 

 

Henri Calet fait partie de ces écrivains méconnus de leur vivant, puis relégués dans l’oubli, qui furent redécouverts avec passion au début des années quatre-vingt. Écrivain réfractaire, sulfureux et farouche, c’était aussi un homme de lettres.

Raymond Théodore Barthelmes est né à Paris le 3 mars 1904, d’un père anarchiste et d’une mère flamande. Il grandit de manière un peu rocambolesque dans les quartiers populaires de la capitale (déménagements à la cloche de bois, parents faux-monnayeurs à l’occasion), passe quelques années à Berck-plage dans un pensionnat spécialisé (où il soigne une maladie des os), puis une partie de son adolescence en Belgique occupée, durant la Première Guerre mondiale. De retour à Paris en 1919, il doit arrêter ses études et multiplie les petits métiers jusqu’à son entrée comme aide-comptable à la société de l’Electro-Câble, en 1925. Il y travaillera cinq ans, « actif », « consciencieux » et donnant « entière satisfaction » à ses supérieurs. Mais le 23 août 1930, ce comptable modèle s’empare d’une somme représentant environ dix années de salaire. Quelques semaines plus tard, il s’embarque à Londres pour Montevideo. Fin octobre, il se procure un passeport au nom d’Henri Calet, commerçant nicaraguayen né à León le 13 mars 1903, de père belge et de mère hollandaise… Six mois plus tard, drogué, presque à bout de ressources, Calet arrive à Berlin où l’attend sa compagne, Sima. Ils y resteront près d’un an avant que Calet ne décide de mettre un terme à leur « histoire incohérente ». Retour en banlieue, puis à Paris. Vie clandestine. Calet est un inégal, un déclassé mais il commence à écrire. Il part au Portugal, aux Açores puis revient. Il est condamné par défaut à cinq années de prison et trois mille francs d’amende. Au lieu de passer cinq ans derrière les barreaux, il écrit trois romans en cinq ans inspirés de sa vie difficile et bouleversée.

Il est fait prisonnier en 1940, mais finit par s’évader. À la Libération, Henri Calet n’est donc l’auteur que de trois ouvrages parus chez Gallimard, de 1935 à 1940. Mais après cinq années de silence et d’exil, pendant lesquelles il fut tour à tour prisonnier, statisticien puis directeur d’une usine de céramique dans la vallée du Rhône, l’auteur de La Belle Lurette et du Mérinos fait son retour sur la scène littéraire. Comme de nombreux écrivains dont la carrière fut brutalement stoppée au début de la guerre, Calet ne sait plus vraiment où il en est ni ce qu’on pense de lui. Mais il veut réussir, rattraper le précieux temps perdu. Il se lance alors dans le journalisme, publiant dans la presse des textes singuliers, parfois exceptionnels, qui lui valent assez vite une certaine renommée. Il en profite, met les bouchées doubles, multiplie ses relations. On lui demande bientôt des textes de tous côtés. Il écrit aussi des scenarii pour le cinéma, des adaptations de ses nouvelles pour la radio. Et s’ils ne rencontrent pas toujours le succès, ses livres bénéficient maintenant d’une audience élargie.

En décembre 1944, sur une proposition de Pascal Pia, rédacteur en chef de Combat, Albert Camus invita Calet à rejoindre le journal. Quelques mois plus tard dans l’hebdomadaire Terre des hommes que dirigeait Pierre Herbart, l’écrivain tiendrait une chronique savoureuse et fort attendue sur la vie quotidienne du XIVe arrondissement. En vérité, il est peu de journaux issus de la Résistance dans lesquels Calet ne fit paraître ses textes au lendemain de la guerre. Dans ce milieu alors en pleine effervescence, on commençait à savoir que ses articles n’étaient pas tout à fait comme les autres… À Combat, bien sûr, on n’ignorait pas qu’il travaillait beaucoup, s’escrimant et peinant sur des textes assez courts jusqu’à une heure avancée de la nuit. Mais cela n’expliquait rien, finalement, et à leurs propos, on avait pris l’habitude de dire : « C’est du Calet… » Qu’avaient-ils donc de si particulier ? Le plus souvent, leurs sujets étaient ceux de la vie quotidienne au temps de la Libération : des évènements douloureux, des personnages pathétiques, de petits faits poignants… On pouvait en trouver l’histoire dans tous les journaux de l’époque mais Calet parlait d’eux comme nul autre. Sur un ton plein d’humour et de charme, d’une précision bien cruelle parfois, il offrait de ses personnages un portrait émouvant, souvent inoubliable. Un lyrisme invisible s’échappait de cette voix pudique, chaleureuse et tendue.

De 1945 à 1947, outre l’invention d’une « littérature arrondissementière », Calet était ainsi devenu le témoin subjectif de son temps. Dans les chroniques qui le mettaient en scène, ce qui arrivait très souvent, il s’était aussi composé une sorte de personnage burlesque, quelque peu naïf. Un personnage était né. Et avec lui, une petite musique singulière, contagieuse, qui devait enchanter les lecteurs de Combat. Lorsque Calet quitta le journal, ce qui arriva plusieurs fois, entre 1945 et 1949, André Gide puis Maurice Nadeau durent s’employer afin qu’il reprenne ses chroniques. À la faveur de quelques dizaines d’articles, Calet était passé du statut d’auteur estimé mais très confidentiel à celui d’écrivain renommé, parfois même recherché. Désormais il avait trouvé son public.

C’est dans ce contexte favorable que parut Le Bouquet en mai 1945. Il fut en passe de devenir le Goncourt quand le jury décida que seul un livre paru en 1944 pourrait concourir. L’ouvrage fut donc exclu de la compétition. Mais aux côtés de Georges Hyvernaud (La Peau et les os), Le Bouquet reste aujourd’hui encore l’un des meilleurs témoignages sur cette période. Au printemps 1945, dans le cadre de ses reportages pour l’édition magazine de Combat qu’il dirigea brièvement, Calet se rendit à la prison de Fresnes où un grand nombre de résistants avaient été conduits sous l’Occupation. Là, dans les cellules de chaque division, il recueillit les graffitis inscrits sur les murs par les prisonniers. Derniers messages, derniers appels des condamnés à mort, écrits parfois avec leur propre sang. Les documents des Murs de Fresnes, accompagnés de photographies et d’un sobre commentaire, parurent en décembre 1945. Calet poursuivait ainsi une longue et admirable enquête commencée au lendemain de la Libération.

La notoriété acquise au lendemain de la guerre plonge Calet dans un réseau de relations éphémères, souvent superficielles. C’est la renommée, un tourbillant grisant qui fait perdre la tête… En 1947, son recueil de nouvelles, Trente à quarante, a été largement commenté dans la presse. L’ouvrage a reçu de bonnes critiques, même si certaines histoires datant des années trente sont parfois d’une telle cruauté que l’on a bien du mal à reconnaître en elles le chroniqueur de Combat. Mais d’un point de vue strictement romanesque, fût-il autobiographique, Calet n’a rien écrit de conséquent depuis l’achèvement du Bouquet, en 1942. Cela fait pourtant dix ans qu’il rêve d’écrire un grand roman, foisonnant et chaud, qui se passerait en Amérique du Sud au tout début des années trente. Mais il renonce une fois de plus et commence en juin 1947 l’écriture d’un livre tout différent. Il en poursuit la rédaction à Sidi-Madani en Algérie où il séjourne quelques semaines avec Marthe, son épouse, en compagnie d’Odette et Francis Ponge, puis l’achève au Maroc, terme de son périple africain, en janvier 1948. Dans Le Tout sur le tout, Calet se livre à une nouvelle exploration de sa vie passée. Treize ans après La Belle Lurette, Calet avait remis la petite famille « en chantier » mais loin de la fureur, de la haine et de la rage destructrices de son premier roman. C’était un livre calme, empreint de gravité et d’indulgence, prenant naturellement en compte l’écoulement des années, la mesurer des douleurs et du temps. La voix qui s’y faisait entendre était bien celle d’un mémorialiste tour à tour enjoué et désabusé, au fond assez sûr de ses effets. Mais brusquement, le narrateur interrompait son récit, indiquant au lecteur qu’il n’avait « plus rien à dire ni à déclarer ». Calet signait un livre inclassable, d’un genre hybride, un livre « fourre-tout » dans lequel il avait inséré pas moins d’une quarantaine d’articles parus dans Caliban, Terre des hommes et Combat. Certainement très conscient de leur valeur littéraire, de l’affection qu’ils suscitaient mais aussi d’une incapacité personnelle à construire une fiction sur un mode classique, l’écrivain brouillait ainsi, volontairement, toute frontière définie entre la « réalité » de ses chroniques et la « fiction » de son roman. En 1948, le jury de la Côte d’amour couronna un récit triste et tendre, d’une grande mélancolie, laissant s’épandre à tout moment le charme et l’humour de la vie. Parurent ensuite une série de livres qui firent de lui l’inventeur du journal de voyage à la paresseuse (Rêver à la Suisse, L’Italie à la paresseuse) et d’autres encore.

Il est mort le 14 juillet 1956 à Vence, laissant derrière lui un ensemble important de textes rares, parfois inédits. Si la vie lui en avait laissé le temps, il aurait certainement composé avec ces derniers de nombreux ouvrages de qualité. Calet forma en effet, dans les dernières années de sa vie, de nombreux projets de publication concernant des ouvrages plus ou moins avancés. Notamment il gardait une remarquable Enquête sur la jeunesse qu’il voulait publier, ainsi qu’un recueil de chroniques de ses voyages en province et à l’étranger.

Biographie inspirée des préfaces écrites par Jean-Pierre Baril dans Poussières de la route et Correspondance 1938-1955.

 

Bibliographie

  • La Belle Lurette. Gallimard, 1935/ 1979.
  • Le Mérinos. Gallimard, 1937/Le Dilettante, 1996.
  • Fièvre des Polders. Gallimard, 1939/Le Passeur, 1997.
  • Les Murs de Fresnes. Quatre Vents, 1945/Viviane Hamy, 1993.
  • Le Bouquet. Gallimard, 1945/1983/2001.
  • America. Minuit, 1947.
  • Trente à quarante. Minuit, 1947/Mercure de France, 1964 /1991.
  • Rêver à la suisse. Flore, 1948/Pierre Horay, 1984.
  • Le Tout sur le tout. Gallimard, 1948/1980.
  • Monsieur Paul. Gallimard, 1950/1996/2004.
  • L’Italie à la paresseuse. Gallimard, 1950/Le Dilettante, 1990/2009.
  • Les Grandes Largeurs. Gallimard, 1954/1984.
  • Un grand voyage. Gallimard, 1952/Le Dilettante, 1994.
  • Les Deux bouts. Gallimard, "L’Air du Temps", 1954.
  • Le Croquant indiscret. Grasset, 1956/1992/2002.
  • Contre l’oubli. Grasset, 1956/1992.
  • Peau d’ours. Gallimard, 1958/1985.
  • Acteur et témoin. Mercure de France, 1959/2006.
  • Lettres, 1935-1956, correspondance avec Georges Henein. Grandes Largeurs, n° 2-3, 1981.
  • Cinq sorties de Paris. Le Tout sur le Tout, 1989.
  • Une stèle pour la céramique. Les Autodidactes, 1996.
  • De ma lucarne. Gallimard, 2000.
  • Poussières de la route. Le Dilettante, 2002.
  • Jeunesses. Le Dilettante, 2003.
  • Correspondance 1938-1955. Le Dilettante, 2005.

 


 

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