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Jules de Gaultier

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Il était un temps, au tournant du 19e et du 20e siècle, où un simple receveur des finances pouvait accéder au statut de philosophe de renom, publier des articles dans des revues aussi prestigieuses que la Revue Blanche, le Mercure de France, ou la Revue des Idées et proposer au public des ouvrages remarqués et traduits, pour certains, dans plusieurs langues.

Il était un temps où Jules de Gaultier jouissait d’une renommée certaine dans le monde des lettres et de la pensée.

Mais cette célébrité a été de courte durée et l’homme est retombé, depuis plusieurs décennies, dans un oubli presque total.

Qui était Jules de Gaultier ? Disons le tout de suite, les informations le concernant sont succinctes et cela pour deux raisons. La première tient précisément au fait qu’il a disparu depuis longtemps de l’outillage intellectuel des universitaires. La seconde est que le personnage n’est guère enclin aux épanchements. Comme l’écrit Georges Palante qui l’a bien connu : « la réserve un peu hautaine de sa pensée le détourne des confidences sur l’intimité de son moi, sur les sources premières et profondes de sa personnelle sensation de vie ».

Ce que nous savons, c’est que Jules Achille de Gaultier de Laguionie est né le 2 juin 1858 à Paris, rue de Verneuil. Sa famille, installée dans la capitale depuis quatre générations est issue d’origines à la fois bourgeoises et aristocratiques. Son enfance se passe entre le collège Saint Stanislas, à Paris, et la Normandie dont les campagnes pittoresques « succession de collines et de vallées », la mer, et la Baie du Mont-Saint-Michel, exercent sur lui une influence qu’il qualifie de « physiologique ». Les paysages normands le marquent tellement que, plus tard, il se déclare « incapable de vivre sans détresse dans un pays plat », et confesse que « lorsqu’il réside en ville » il a l’impression d’être « dans une chambre sans fenêtre ».

Même si l’impécuniosité de sa famille l’oblige à entrer au Ministère des Finances pour gagner sa vie, Jules de Gaultier conserve toute sa vie certaines valeurs liées à son « rang ». Élégant, toujours soigneusement habillé et soucieux de son image, Louis Guilloux dit de lui en 1936 (le philosophe avait alors 78 ans) : « Il avait tout à fait l’allure d’un vieil officier de cavalerie ».

Marié en 1901 à Marie Adèle Anaïs Quennesson d’origine martiniquaise, Jules de Gaultier est muté deux ans plus tard à Condé-sur-Escaut. Il y reste six ans, en compagnie de son épouse et de la fille de celle-ci, Cinette, issue d’une première union.

En 1910, il est muté à Dieppe et en 1913 à Roanne. Il demeure dans cette dernière ville jusqu’à sa retraite, qu’il sollicite par anticipation en 1919.

Peu de temps après sa retraite, il achète une petite maison de vacances en Bretagne, à Pordic, et partage son temps entre cette dernière et sa demeure de Boulogne-sur-Mer, dans le Pas-de-Calais où il finit ses jours en janvier 1942.

Il est enterré à Paris au cimetière Montparnasse.

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Auteur d’une douzaine de livres et d’un grand nombre d’articles, collaborateur des revues les plus prestigieuses de son temps (La Revue Blanche, la Revue des Idées, le Mercure de France dont il tient un temps la chronique philosophique), c’est finalement assez tardivement, en 1891, à 33 ans, que Jules de Gaultier fait son entrée dans le monde des lettres, en publiant un article dans la Revue Indépendante : A propos de l’Angélus. Dès l’année suivante, il fait paraître un premier livre : Le génie de Flaubert, suivi, en 1900, par un deuxième ouvrage : De Kant à Nietzsche.

Flaubert, Kant, Nietzsche. Trois noms essentiels dans l’œuvre de Jules de Gaultier. Trois auteurs qui, plus ou moins directement, par leurs œuvres, vont tenir lieu de pierres d’achoppement à toute l’architecture de sa philosophie.

On réduit trop souvent Jules de Gaultier à la notion de « Bovarysme » qu’il a développée dans plusieurs de ses écrits. Il est un fait que, s’il n’a pas véritablement inventé le mot, il lui a donné une résonance nouvelle qui fait dire à Remy de Gourmont, de manière prémonitoire, qu’il « est très probable qu'il restera et entrera dans la langue, où il comblera une lacune. ». Il est également vrai que Jules de Gaultier lui-même accordait une très grande importance à cette notion qu’il tenait pour être la « clé de voûte » de sa philosophie, et qu’il était très fier d’avoir développée, au point que Louis Guilloux se souvient que chaque fois qu’il rencontrait de Gaultier, ce dernier « ne parlait que du bovarysme ».

Mais le bovarysme ne représente, au final, qu’une des diverses dimensions de la subtile réflexion de Jules de Gaultier sur les limites de la Connaissance, une dimension fondamentale, certes, mais en même temps pernicieuse car elle est souvent interprétée d’une manière trop simpliste voire erronée.

Le terme de Bovarysme, renvoie, comme il se doit, à l’héroïne de Flaubert : Emma Bovary. Mais, contrairement à ce que l’on lit parfois, il ne vise pas à dénoncer un quelconque « dérèglement » psychologique, un glissement pathologique dans le monde du fantasme ou du rêve, ou un refus du monde réel. Le bovarysme n’est pas une maladie : c’est un état de fait généralisé, propre à tous les humains, et au-delà à tout ce qui est, état de fait qui consiste à poser comme postulat que « toute réalité qui se connaît elle-même se connaît autre qu’elle n’est. Ainsi s’énonce, resserrée en la forme d’un aphorisme, la notion du Bovarysme ».

Pour Jules de Gaultier, le problème majeur qui se pose à l’homme, problème que des générations de philosophes se sont acharné à déjouer sans jamais y parvenir, c’est l’incapacité foncière qui est la sienne d’avoir une connaissance effective de la réalité. Selon lui, tout se joue au moment précis où le moi se tourne vers la réalité extérieure et entreprend de la caractériser. L’extrait suivant est, à ce titre, très parlant : « L’acte premier par lequel l’esprit distingue le moi du monde extérieur est l’acte créateur essentiel. C’est lui qui, tirant de l’unité, du continu, de l’informe, de l’insaisissable cette dualité du monde et du moi, fait surgir le phénomène et s’avère l’auteur de toute diversité ».

Le problème, c’est que la réalité phénoménale ainsi générée n’est pas figée, donnée, invariable, mais perpétuellement réévaluée et reconstruite et toujours décalée par rapport à la volonté de connaître qui l’a instituée. C’est la raison pour laquelle « elle se dérobe aux mesures rigides qui la veulent fixer. Elle se meut, elle devient, cela signifie qu’elle est à tout moment autre qu’elle n’était, que c’est sa loi en quelque sorte, de se mentir éternellement à elle-même ».

Posant comme postulat que notre perception de la réalité repose nécessairement sur une illusion, Jules de Gaultier entreprend, tout au long de sa vie, de répondre à la question suivante : comment accéder au plus près de la vérité quand on sait que la logique même du fonctionnement de la conscience humaine participe à nous en écarter. Puisque le rationalisme n’est jamais rien d’autre qu’une illusion qui s’ignore, seules deux perspectives s’ouvrent au philosophe : croire ou contempler. « Croire ! Contempler ! ce double vœu a hanté de tout temps les cervelles philosophiques ; il a partagé le monde des philosophes en deux types rivaux et ennemis : le sacerdote et l’artiste. »

Contrairement à ce que peuvent laisser supposer les lignes précédentes, Jules de Gaultier n’oppose malgré tout pas de manière absolue l’artiste au croyant. Bien qu’ayant perdu la foi aux alentours de sa seizième année, il accorde au mysticisme une place importante dans sa philosophie. Pour lui, la croyance a joué un rôle fondamental dans l’histoire de l’humanité car « elle persuade les hommes et les fait croire à la réalité de ses suggestions sans faire appel à aucune démonstration. Sous cette forme, elle a une importance qu’on ne saurait surestimer. » Un peu plus loin, il poursuit : «  Un tel fait joue un rôle important dans l’évolution des sociétés humaines où la fiction engendre, entre tous ceux qui la croient vraie, une série de relations et d’interprétations par où elle entre dans la réalité et la féconde, par où elle devient une part de la réalité. »

Dans l’esprit de Jules de Gaultier, le mode de connaissance que représente la croyance déborde très largement de la sphère du religieux et se retrouve également dans la majorité des reconstructions supposées scientifiques et rationnelles du réel1. Très proche de Nietzsche à ce niveau là, il reste fondamentalement persuadé que toute vérité, qu’elle soit morale ou scientifique, n’est jamais vraie en soi, mais qu’elle ne l’est qu’en fonction de son utilité présente ou passée.

À l’opposé de la sensibilité mystique, l’attitude spectaculaire occupe une large place dans la pensée de Jules de Gaultier. Pour lui l’art est quelque chose d’essentiel. Ce n’est pas seulement un « artifice » utile pour donner un sens à notre vie, c’est un des moyens que la vie choisit pour manifester « qu’elle veut aussi prendre conscience d’elle-même ». Selon lui, « l’œuvre d’art n’est pas un accident éphémère ; elle est au contraire marquée d’un caractère de nécessité et tient la place la plus haute eu sommet de l’évolution biologique. ». Autant que dans les œuvres des penseurs, c’est dans les écrits des poètes et des romanciers qu’il convient d’aller rechercher les regards les plus pénétrants posés sur le réel. Pourquoi ? Parce que ces derniers ne sont pas les dupes des illusions qu’ils créent.

Tout comme le premier Nietzsche, Jules de Gaultier envisage d’un œil conciliant l’hypothèse d’un philosophe artiste, non seulement spectateur du monde, mais surtout spectateur critique de ce dernier. Comme Nietzsche, il est sensible aux idées de temps (la réalité est en perpétuel devenir) et de Volonté de puissance (même s’il utilise plutôt l’expression voisine de déterminisme de la force). Il est persuadé que le désir de connaissance découle de « L’exagération d’un besoin. Telle est sans doute la première manifestation du pouvoir d’imaginer dont l’apparition inaugure dans le monde, par delà le règne animal, le règne humain. L’homme a le pouvoir d’exagérer et d’affiner ses besoins. »

Cette distinction entre sensibilité mystique et attitude spectaculaire, Jules de Gaultier la relie à un principe d’opposition fondamental entre deux instincts naturels de l’homme : l’Instinct vital et l’Instinct de connaissance. Ces deux instincts, qui ne sont pas sans rappeler l’opposition entre l’apollinien et le dionysiaque chez Nietzsche tirent les hommes et les sociétés dans deux directions opposées. « L’instinct vital s’ingénie simplement à vivre ; il s’adapte, il surmonte les obstacles, tourne les difficultés, trompe l’adversaire, se plie au milieu ou s’insurge contre lui. L’instinct de connaissance analyse, médite, réfléchit, raisonne, apprécie, édifie des systèmes. Penché sur la vie, il la contemple. » Mais, tout comme Nietzsche avec ses principes apolliniens et dionysiaques, Jules de Gaultier se garde bien de choisir entre l’Instinct vital et l’Instinct de connaissance. Le seul moyen de porter sur le réel le regard le plus lucide consistant, au fond, à trouver l’équilibre le plus stable possible entre ces deux instincts.

La seule marge de manœuvre pour l’homme consiste juste à savoir s’il souhaite n’être qu’un acteur aveugle ou s’il accepte de devenir un spectateur, c’est-à-dire non pas une victime du spectacle, mais bien au contraire un esprit supérieur capable d’en saisir toutes les subtilités : « Là où les autres hommes se proposeront de modifier la Vie dans un sens d’utilité ou de moralité, [il aura] pour loi de ne pas intervenir et de contempler la suite de l’événement, l’issue du jeu des forces engagées. [Il pourra] considérer que la Vie réalise ainsi en [lui] son vœu dernier, qu’en instituant une suite de phénomènes à laquelle il est impossible d’assigner un terme, la Vie n’a d’autre désir que de se donner une représentation, en sorte qu’en y assistant [il accomplit] pieusement sa volonté. Telle pourrait être l’hypothèse plausible tirée en guise de conclusion métaphysique d’une science de la Connaissance pure ; telle pourrait être une explication de l’Univers donnée du point de vue du Génie de la Connaissance ».

1 Il définit d’ailleurs, toujours dans le même article, le « rationalisme » comme étant « une confusion des catégories de l’intelligence et de la croyance ».


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Grâce à une poignée de rééditions, ces dernières années, Jules de Gaultier a quelque peu réussi à retrouver le chemin des librairies. Espérons que ces rééditions en entraîneront d’autres et que Jules de Gaultier reconquerra enfin une place un peu plus digne de lui dans l’histoire de la philosophie française. Sa pensée lucide, sa logique implacable, sa langue riche et claire, son refus des pensées toutes faites, des téléologies faciles et des métaphysiques utilitaristes font de lui un respectable disciple des Nietzsche, des Schopenhauer et des grands moralistes français dont il perpétue brillamment la tradition. Difficile de savoir si Jules de Gaultier est un penseur « majeur » ; ce qui est sûr, c’est que c’est un très grand empêcheur de penser en rond et que cette race de penseurs, bêtes noires des philosophes académiques et des universitaires bien-pensants, fait cruellement défaut de nos jours.
D’où l’urgence de le lire... ou de le relire.

 

ACTUELLEMENT DISPONIBLE EN LIBRAIRIE :

  • Le Bovarysme, Presses Universitaires de Paris Sorbonne, 2006.
  • De Kant à Nietzsche, Éditions du Sandre, 2006.
  • La Sensibilité Métaphysique, Éditions du Sandre, 2007.
  • Le Bovarysme, La psychologie dans l'œuvre de Flaubert, Éditions du Sandre, 2007
  • La Philosophie officielle et la Philosophie, Éditions du Sandre, 2008.
  • La Fiction universelle, Éditions du Sandre, 2010.

 

Stéphane Beau

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