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Abdellatif Laâbi

photo © Pascale Arguedas

 

 

 

Présumé né à Fès en 1942, fils d'un artisan sellier et d'une mère féministe avant l'heure et sans le savoir (il en fera l'héroïne de son roman Le Fond de la jarre), Abdellatif Laâbi est l'un des écrivains marocains les plus importants de sa génération. À l'indépendance en 1956, il a quatorze ans, et écrit déjà : « je découvrais avec Dostoïevski que la vie est un appel intérieur et un regard de compassion jeté sur le monde des hommes ». Il publie ses premiers recueils de poèmes à 20 ans.

En 1963, il participe à la création du Théâtre universitaire marocain. Après une unique saison, où seront montées des pièces d'Arrabal et de Brecht, l'aventure est confrontée à la censure et s'arrête. En 1964, il se marie avec Jocelyne, étudiante passionnée de théâtre avec qui il se mariera et aura trois enfants. En mars 1965, bouleversé par le massacre de milliers d'enfants qui manifestent pacifiquement à Casablanca, il écrit : « Pour mille et un enfants effacés d'un trait de haine à l'aube muette des peuples fous de parole... ». Lui qui rêvait d'étudier le cinéma, à défaut la philosophie, devient professeur de français.
 
Il enseigne dans un lycée de Rabat. Le contact avec les jeunes élèves est enthousiasmant mais ne lui suffit pas. Il fonde alors en 1966, avec d'autres poètes marocains, Souffles (Anfas), une revue qui a joué un rôle considérable dans le renouvellement culturel au Maghreb. La revue s'annonce comme exclusivement poétique car, dira Abdellatif Laâbi, « La poésie est le vrai laboratoire de la littérature. » Mais dès le numéro 2, les horizons s'élargissent aux questionnements sur la culture, quelle que soit sa forme d'expression, puis aux problèmes sociaux et économiques qui sont le lot de la société marocaine sous le régime d'injustice et de corruption qui l'accable. Cette revue paraîtra jusqu'en 1971, date à laquelle ses écrits et ses prises de position contre le régime de Hassan II lui valent d'être arrêté par les autorités. Abraham Serfaty, avec qui il a créé l'Association de Recherches Culturelles (ARC), est également arrêté. En 1973, on l'enferme dans la « citadelle d'exil », à Kénitra, où il devient le prisonnier numéro 18611. Il écrira : « On apposa un numéro sur le dos de mon absence ». On l'enferme. Il ne cesse d'écrire, de se brûler aux interrogations, aux remises en question, d'aimer, de vivre. Il ne cesse d'être libre emprisonné : « Je n'irai pas jusqu'à remercier mon geôlier, mais j'avoue que sans lui la liberté que j'ai gagnée serait restée pour moi une notion assez abstraite. Alors, dans cette affaire et malgré les apparences, qui a eu le dernier mot, de lui ou de moi ? […] La prison m'a beaucoup appris sur moi-même, sur l'étrange continent de mon corps et de ma mémoire, sur mes passions et leur tout aussi étrange labyrinthe de racines, sur ma force et ma faiblesse, mes capacités et mes limites. La prison est donc une impitoyable école de transparence. »

Emprisonné à plusieurs reprises entre 1972 et 1980, Abdellatif Laâbi est libéré après une mobilisation d'intellectuels et d'artistes européens le 18 juillet 1980, pour être assigné à résidence. Il n'a rien perdu de ses exigences, de sa capacité de révolte, de son élan vers une plus grande humanité. « Les prisons matérielles m'ont permis de comprendre que les prisons morales sont les plus pernicieuses. Lorsque j'ai dépassé l'épreuve de la captivité réelle, j'ai travaillé à abattre les murailles morales dans lesquelles, même dans les démocraties, on nous enferme. C'est pourquoi je ne revendique aucune classification. Je ne suis pas un écrivain arabe, je ne suis pas un écrivain français, mais un écrivain tout court avec toutes les composantes que je tente d'harmoniser. »

En 1985, il quitte le Maroc pour la France. Quitter ? Exilé ? Quelle sorte d'exilé est-il ? « La distance prise avec le pays me rapproche plus de lui. Elle me permet de mieux l'inscrire dans une démarche de l'universel. L'éloignement est le nouveau prix à payer. L'écriture y gagne sa vraie liberté, et sa vérité en quelque sorte. Elle ne se conforme plus qu'à ses propres exigences. Elle ne signe plus les subversions. Elle est subversion. »

Abdellatif Laâbi s'est fait passeur de mots, s'attelant à la traduction en français de nombre d'auteurs arabes, des poètes pour l'essentiel. Et surtout, d'un livre l'autre, il développe une œuvre plurielle (poésie, roman, théâtre, essai, littérature pour la jeunesse) dont le fondement essentiel reste l'humain : « La poésie est tout ce qui reste à l'homme pour proclamer sa dignité. » Abdellatif Laâbi creuse son sillon particulier, d'une plume toujours renouvelée, avec le regard de celui qui sait encore s'émerveiller devant la vie, de celui qui piaffe parfois devant les limites imposées, la difficulté de dire : « Je suis à peine né à la parole ». Il est un homme qui ne triche pas. Il est nommé Commandeur dans l'ordre des Arts et des Lettres et devient en 1988 membre de l'Académie Mallarmé.

En 2005 paraît l'anthologie de La Poésie marocaine : de l'indépendance à nos jours. La parution de cette anthologie est un véritable événement car aucune anthologie de ce type n'avait été consacrée jusqu'alors à l'un des pays du Maghreb ou à un autre pays du monde arabe, la Palestine exceptée. La poésie marocaine aura réussi à sa manière, et en l'espace de quelques décennies, à condenser de façon saisissante l'aventure de la poésie moderne. Elle révèle un certain nombre de paradoxes : son extrême jeunesse et son attachement à la tradition, une parole audacieuse sous un régime politique fort, la diversité de langues d'expression, en l'occurrence l'arabe classique, le dialecte marocain, le tamazight et le français.

Abdellatif Laâbi est un poète de la liberté. Son seul crime a été de réclamer le droit libre à la parole. Au fond de sa cellule, il cherchait, dit-il encore maintenant, « le levier qui lui permettrait de rester vivant, de croire en quelque chose ». Ce n'est pas seulement la liberté perdue et reconquise - jamais à vrai dire tout à fait perdue, si grande était la certitude que son identité humaine ne serait jamais atteinte -, mais aussi la liberté des autres individus et des autres peuples qu’il ne cesse de célébrer. Sa parole n'est pas toujours politique et rarement prophétique. En dépit d'une conscience humaniste aiguë, Abdellatif Laâbi ne cherche ni édification ni mise en garde. Un simple constat devant le désastre du monde et l'exigence constante d'une humilité et d'une fierté mêlées.

Aujourd'hui, Abdellatif Laâbi considère son cheminement avec gravité, mais aussi avec une sorte de douceur facétieuse, se rappelant qu'aucun drame ne doit ôter au poète la force de la dérision. Sans doute cette défiance vient-elle aussi de la culture vivante dont il est issu, une « poésie orale inscrite dans la vie sociale de tous les jours ». Élève de l'école coloniale, il se présente comme un « homme de l'entre-deux », dont la création a été marquée autant par la vitalité de la poésie arabe quotidienne et par les obstacles rencontrés dans un pays où la parole poétique elle-même ne pouvait être plus libre, que par la langue d'adoption, le français, langue de l'enseignement et de la colonisation. « Je suis le produit d'un brassage, d'un choc, d'un traumatisme. Nous avons oeuvré pour que l'histoire coloniale ne nous emprisonne pas. Mais notre identité n'est pas seulement derrière nous, elle est ce que nous construisons par un acte de liberté individuelle, par des désirs qui n'existaient pas nécessairement dans notre culture d'origine. Cette démarche est valable pour n'importe quel être humain, où qu'il naisse. L'identité est un travail de déconstruction et de reconstruction permanentes, auquel je me suis attelé depuis assez longtemps. », a-t-il déclaré dans un entretien pour Le Monde.

Depuis 1995, Abdellatif Laäbi vit avec sa femme Jocelyne, également écrivain, en région parisienne, où il réside toujours. Il a reçu en 2002 le Prix de l'Afrique méditerranéenne/Maghreb décerné par l'A.D.E.L.F. (Association des Écrivains de Langue Française) pour son livre Le Fond de la jarre. Dans le cadre du festival Étonnants Voyageurs, à Saint-Malo, le prix Robert-Ganzo de poésie 2008 lui a été attribué pour l’ensemble de son œuvre. Le jury, composé de Jacques Darras, Yvon Le Men, Jean-Baptiste Para, Jean-Pierre Siméon et André Velter, entend saluer ainsi « un poète de tempérament, aventurier du verbe et de la vie, un arpenteur de grand large et d’inconnu ». Enfin, en janvier 2009, Abdellatif Laâbi a reçu le prix Goncourt de la poésie.

 

Bibliographie (extrait)

  • Chroniques de la citadelle d'exil. Denöel, 1983/La Différence, 2005.
  • Sous le bâillon, le poème. L’Harmattan, 1990.
  • Le Soleil se meurt. La Différence, 1992/1994.
  • Exercices de tolérance. La Différence, 1993.
  • Le Juge de l’ombre. La Différence, 1994.
  • Le Spleen de Casablanca. La Différence, 1996/1997.
  • Poèmes périssables. La Différence, 2000.
  • Rimbaud et Shéhérazade. La Différence, 2000.
  • L'Étreinte du monde. La Différence 1993/ 2001.
  • L’Écriture au tournant. Al Manar, 2002.
  • Petit musée portatif. Al Manar, 2002.
  • Le Fond de la jarre. Gallimard, 2002/Folio, 2006.
  • L’Automne promet. La Différence, 2003.
  • Les Fruits du corps. La Différence, 2003.
  • L'Œil et la nuit. La Différence, 2003.
  • Le Chemin des ordalies. La Différence, 2003.
  • Ruses de vivant. Al Manar 2004.
  • La Brûlure des interrogations. L’Harmattan, 2004.
  • Chroniques de la citadelle d'exil : Lettres de prison (1972-1980). La Différence, 2005.
  • La Poésie marocaine de l'Indépendance à nos jours. La Différence, 2005.
  • Chroniques de la citadelle d'exil. La Différence, 2005.
  • Écris la vie. La Différence, 2005 (Prix Alain Bosquet 2006).
  • Œuvre poétique, volume I. La Différence, 2006.
  • Mon cher double. La Différence, 2007.
  • Les Rides du lion. La Différence, 2007.
  • Tribulations d'un rêveur attitré. La Différence, 2008.
  • La Poésie palestinienne contemporaine. Le Temps des cerises, 2008.
  • Le Livre imprévu. La Différence, 2010.

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