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Henry David Thoreau

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Très jeune, Henry David Thoreau aspire à « une vie transcendentale dans la nature ». L’influence tutélaire du grand philosophe américain Ralph Waldo Emerson, de quatorze ans son aîné, est revendiquée par Thoreau qui, sitôt qu’il commence à écrire, se pose comme son élève. L’histoire américaine est alors à un tournant. Emerson, Thoreau et Whitman ont conscience que leurs idées pourraient exercer une forme d’action morale décisive et émancipatrice sur leur pays, tout en sachant fort bien qu’elles vont totalement à l’encontre de l’atmosphère générale dont elles sont le démenti.

David Henry Thoreau est né le 12 juillet 1817 à Concord dans le Massachussetts, où son père créera une fabrique de crayons sept ans plus tard. Diplômé de Harvard en 1837, l’année même où Emerson rédige L’Intellectuel américain, Thoreau devient instituteur à l’école communale de Concord ; mais il ne tarde pas à donner sa démission parce qu’il refuse d’infliger des punitions corporelles. Cette première insoumission agit comme un déclic : il entreprend la rédaction de son Journal qui, avec Walden, est sans aucun doute son œuvre majeure, et inverse l’ordre de ses prénoms, se faisant désormais appeler Henry David Thoreau. L’année suivante, il ouvre sa propre école avec son frère et donne sa première conférence au Concord Lyceum, intitulée significativement «  La Société ». C’est à cette même période qu’il entreprend ses premières excursions dans le Maine et sur les rivières Concord et Merrimack.

En 1841, après la fermeture de son école, il va séjourner deux ans chez le philosophe Ralph Waldo Emerson, qu’il aide à la rédaction du journal The Dial. Profondément influencé par la pensée d’Emerson et la lecture de son Nature (1836), Thoreau par son existence même entend donner aux idéaux de son aîné une réalité solide. Comme lui, il est convaincu que « les faits naturels particuliers sont les symboles de faits spirituels particuliers ». Il n’aura de cesse dès lors de tenter d’entrer en résonance avec la vie universelle. À vingt-huit ans, Thoreau quitte sa Concord natale pour aller vivre à deux kilomètres de là, dans une forêt que lui a cédée Emerson. De juillet 1845 à septembre 1847, il habite dans une petite cabane qu’il a lui-même construite en bordure du lac Walden. C’est là qu’il élabore son mode de pensée personnel fondé sur le dénuement, la nature et la simplicité, et de cette expérience unique en son genre naîtra son chef-d’œuvre, Walden, dont il commence la rédaction dès 1846 mais qui ne paraîtra qu’en 1854.

Walden, c’est l’expérience de la self-reliance (auto-suffisance) et de la plénitude atteinte au contact immédiat et authentique de la nature : une tentative de naturalisation au sens deleuzien du terme. Pourtant, en se mettant hors du monde dans sa cabane de Walden Ponds, Thoreau n’entend pas se placer anywhere out of the world – n’importe où hors du monde -, mais bien affirmer sa présence hic et nunc au monde. C’est là l’élément essentiel et libérateur de sa philosophie. Thoreau s’applique à montrer le caractère dérisoire des besoins matériels de l’homme et se place en marge de la société de son époque, au point de refuser de payer l’impôt pour protester contre la guerre au Mexique et la pratique de l’esclavage. Mais il perçoit aussi l’absolue nécessité pour l’intellectuel de participer à la vie de son pays. Pour autant, il n’aspire pas à la Cité idéale des Puritains ou à la communauté « pantisocratique » de Samuel Taylor Coleridge. Loin de toute utopie, Thoreau crée une atopie, en d’autres termes une projection à l’écart de la topologie commune : « Si on le compare à Heidegger lorsqu’il parle d’une topologie de l’être qui se situe à un niveau beaucoup plus profond que la sociologie, la psychologie ou la philosophie communes-, Thoreau, lui, pourrait parler d’une topologie du hêtre – avec un "h" qui respire.

Ce qui constitue l’originalité de sa pensée, c’est que, pas plus qu’il n’entend être rattaché à une solidarité matérielle et temporelle, Thoreau ne veut être relié à une transcendance divine et éternelle. Il recherche l’« harmonie  unanime » et souhaite s’abandonner au point de s’y fondre à ce qu’il appelle la « gravitation universelle » et qu’il définit comme « un temps, un espace où il n’y aura plus de discordance ». Le cosmopoétisme de son œuvre et de sa vie s’apparente aux philosophies orientales, à l’image de la « cosmogonie splendide » de la Bhagavad Gîta. Arpenteur « poreux » de l’univers, Thoreau n’écrit pas sur la nature mais depuis la nature. Au fil des ans, il se fait l’observateur minutieux et exalté du monde naturel dont il se sait procéder : « Je reste en plein air à cause de l’animal, du minéral, du végétal qui sont en moi », écrit-il dans son Journal. Il est convaincu que c’est en accordant une attention stricte et absolue aux détails du monde naturel que l’humanité parviendra à comprendre et apprécier l’essence même de la vie. Et une fois encore, Thoreau conforme son choix de vie à ce qu’il prône. Il effectue divers travaux d’arpentage, collectionne des spécimens pour le naturaliste Louis Agassiz et, à la fin de sa vie, alors que, tuberculeux, sa santé décline, il entreprend un dernier voyage dans le Minnesota avec le botaniste Horace Mann Jr.

« Philosophe dans les bois », par son attitude de rejet et de renoncement, que d’aucuns parmi ses contemporains ont jugée excessive, Thoreau exalte un ascétisme régénérateur à travers ce qu’il appelle ses « promenades mythologiques ». Il se fait le chantre forcené de l’individualisme en « mythifiant » sa vie. Le moi de son Journal comme le narrateur de Walden est un personnage fluctuant et fragile, à la fois fictif et authentique que l’on retrouve aussi dans son texte sur la marche. Il incarne l’indépendance intellectuelle et le sentiment d’échec qui disent la difficulté d’édifier son propre univers ancré dans la réalité immédiate autant que dans les « provinces de l’imagination ». il témoigne aussi de la discipline rigoureuse nécessaire pour s’y conformer. Malgré ces tourments, il règne dans les textes de Thoreau une forme d’enthousiasme sensuel, celui d’une adhésion intense au réel par laquelle s’exprime et se raffermit son identité. Toute son œuvre est sous-tendue par le refus des « impositions » de la société, l’obsession de la perte, la volonté de s’ouvrir à l’inconnu et l’allégeance au « primitif ».

Walking [De la marche] une conférence donnée par Henry David Thoreau, est à l’origine sous le titre « The Wild » au Concord Lyceum le 23 avril 1851, et au sujet de laquelle, sur un des brouillons, il avait écrit : «  Je considère ce texte comme une sorte d’introduction à tout ce que je pourrai écrire désormais. » Par la suite, il a repris plusieurs fois ce texte qu’il a lu à maintes reprises, avant d’en tirer cet essai qui ne sera publié qu’en 1862, après sa mort donc, dans l’Atlantic Monthly. Pour Thoreau, c’est dans la vie sauvage que réside la philosophie. Mais par vie sauvage, il faut bien sûr entendre une vie sans contrainte. Farouchement épris de liberté, comme l’a prouvé sa Désobéissance civile, et désireux de respirer à son gré, Thoreau, qui s’était installé à Walden en 1847, affirmait ne marcher pas moins de quatre heures par jour. Cet éloge de la marche fait l’apologie de la valeur suprême de l’individu et de la communion avec la nature. À travers cet exercice salutaire et libérateur, Thoreau affirme sa foi en l’intuition comme voie de connaissance. La modernité de ce texte en fait un indispensable bréviaire de l’éveil à soi que permet une relation éclairée avec l’inépuisable nature : « À quoi bon emprunter sans cesse le même vieux sentier ? Vous devez tracer des sentiers vers l’inconnu. Si je ne suis pas moi, qui le sera ? » La marche est une lecture du lieu qui prélude à la compréhension inépuisable de soi.

Thierry Gillyboeuf

 

Bibliographie :

  • Désobéir, traduit de l’anglais avec un avant-propos par Léon Bazalgette, F. Rieder "Les prosateurs étrangers modernes", Paris, 1921.
  • Walden ou la vie dans les bois, traduction de Louis Fabulet, éditions de la N.R.F., Paris, 1922.
  • Un philosophe dans les bois, un journal de Thoreau, traduction de Régis Michaud et Simone David, portrait de Henry David Thoreau par Ralph Waldo Emerson, Boivin, Paris, 1930.
  • Journal d’un homme libre, traduction de Geneviève Brallion-Zeude, introduction d’Oscar Cargill, Pierre Seghers "Nouveaux horizons" n°63, Paris, 1965.
  • Walden ou la Vie dans les bois, traduit de l’anglais par Louis Fabulet, Gallimard, Paris, 1967.
  • Un Philosophe dans les bois, pages de journal, 1837-1861, préface par Roger Asselineau, portrait de Thoreau par Ralph Waldo Emerson, choix et traduction de Régis Michaud et Simone David, Seghers "Vent d’Ouest" n°23, Paris, 1967.
  • Walden ou La vie dans les bois, introduction, traduction et notes par G. Landré-Augier, Aubier-Montaigne, Paris, 1967.
  • La Désobéissance civile suivie de Plaidoyer pour John Brown, traduction de Christine Demorel et Laurence Vernet, biographie par Louis Sion, préface de Micheline Flak, Jean-Jacques Pauvert "Libertés nouvelles" n°2, Paris, 1968.
  • Un Philosophe dans les bois, pages de journal, 1837-1861, préface par Roger Asselineau, portrait de Thoreau par Ralph Waldo Emerson, choix et traduction de Régis Michaud et Simone David, Seghers "Nouveaux horizons" n°88, Paris, 1973.
  • La Désobéissance civile suivi de Plaidoyer pour John Brown, traduit par Micheline Flak, Christine Demorel et Laurence Vernet, préfaces de Louis Simon et Micheline Flak, Jean-Jacques Pauvert "Libertés nouvelles", Paris, 1977.
  • Journal, extraits choisis et traduits par Régis Michaud et Simone David, présentation de Kenneth White, Presses d’Aujourd’hui "L’Arbre double", Paris, 1981.
  • La Désobéissance civile suivi de Visiteurs : propos sur un bûcheron canadien français, traduction, introduction et chronologie par Sylvie Chaput, préface par Marc Chabot, Minerve Hexagone, Montréal, 1982.
  • Walden ou la Vie dans les bois, traduit de l’américain par Jeanne Chantal et Thierry Fournier, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1985.
  • Journal (1837-1861), extraits choisis et traduits par Régis Michaud et Simone David, présentation Kenneth White, Denoël, Paris, 1986.
  • La Désobéissance civile : du devoir de désobéissance civique, traductions et notes de Jean-Pierre Cattelain, Utovie, Bats, 1989.
  • Walden ou la Vie dans les bois, traduit de l’anglais par Louis Fabulet, Gallimard "L’Imaginaire", Paris, 1990.
  • Walden ou La vie dans les bois, introduction, traduction et notes par G. Landré-Augier, Aubier, Paris, 1991.
  • La désobéissance civile, préface de Micheline Flak, traduction de Micheline Flak, Christine Demorel et Laurence Vernet, Climats "L’éclipse" n°4, Castelnau-le-Lez, 1992.
  • Balades, traduit de l’anglais par Léon Bazalgette, La Table Ronde "Les petits livres de la sagesse", Paris, 1995.
  • La désobéissance civile, traduit de l’anglais et postface de Guillaume Villeneuve, Mille et Une Nuits n°114, Paris, 1996.
  • Désobéir, textes réunis et présentés par Michel Granger, traduits de l’américaine par Sophie Rochefort-Guillouet et Alain Suberchicot, 10/18, Paris, 1997.
  • Du devoir de la désobéissance civile, traduit de l’américain par Patrick Mavery, préface et notes d’Éric Lowen, Aldéran, Saint-Jean, 1998.
  • Cap Cod, présentation, traduction et notes par Pierre-Yves Pétillon, Imprimerie Nationale, Paris, 2000.
  • Journal, 1837-1861, extraits choisis et traduits par Régis Michaud et Simone David, présentation Kenneth White, Denoël, Paris, 2001.
  • Les forêts du Maine, traduit par André Fayot, postface par Marc Blanchet, José Corti "Domaine romantique", Paris, 2001.
  • Couleurs d’automne, préface de Kenneth White, traduit de l’anglais par Marie-Claude White, Premières Pierres, Charenton, 2001.
  • La nuit et le clair de lune, traduit de l’américain et commenté par Joël Cornuault, Librairie La Brèche, Bergerac, 2002.
  • Journal 1837-1852, extraits choisis et présentés par Allen S. Weiss, d’après la traduction de Régis Michaud et Simone David, Mercure de France "Le Petit Mercure", Paris, 2002.
  • De la marche, traduit de l’anglais et postface par Thierry Gillybœuf, Mille et Une Nuits n°418, Paris, 2003.
  • Les forêts du Maine, traduit, annoté et postface de François Specq, éditions Rue d’Ulm – Presses de l’École Normale Supérieure, Paris, 2004.
  • La vie sans principe, traduction, notes et postface par Thierry Gillybœuf, Mille et Une Nuits n°455, Paris, 2004.
  • Du devoir de la désobéissance civile, traduit de l’américain par Patrick Mavery, préface et notes d’Éric Lowen, Aldéran, Toulouse, 2005.
  • Journal 1837-1861, illustré par Willy Cabourdin et Anne Sol, d’après la traduction de Régis Michaud et Simone David, Terrail, Paris, 2005.
  • Le Paradis à (re)conquérir, traduction, postface et notes par Thierry Gillybœuf, Mille et Une Nuits n°481, Paris, 2005.
  • Un Yankee au Canada, traduction de Simon Le Fournis, La Part Commune, Rennes, 2006.
  • La Moelle de la vie, traduction, postface et notes par Thierry Gillybœuf, Mille et Une Nuits n°500, Paris, 2006."
  • De l’esclavage – Plaidoyer pour John Brown, traduction, postface et notes par Thierry Gillybœuf, Mille et Une Nuits n°509, Paris, 2006.
  • L’esprit commercial des temps modernes, traduit et préfacé par Didier Bazy suivi de "Éloge du loisir" de Michel Granger, Le Grand Souffle, Paris, 2006.
  • La désobéissance civile, présenté par Noël Mamère, Le Passager Clandestin, Paris, 2007.
  • Balades d’hiver suivi de Couleurs d’automne, traduction, postface et notes par Thierry Gillybœuf, Mille et Une Nuits n°529, Paris, 2007.
  • La désobéissance civile : du devoir de désobéissance civique, traduction, notes et postface de Jean-Pierre Cattelain, Utovie, Bats, 2007.
  • "Je suis simplement ce que je suis" : lettres à Harrison G.O. Blake, traduit, annoté et présenté par Thierry Gillybœuf, Finitude, Bordeaux, 2007.
  • Essais, traduction de Nicole Mallet, préface, introduction et notes de Michel Granger, Le Mot et le Reste "Attitudes", Marseille, 2007.
  • Je vivais seul, dans les bois…, traduit de l’américain par Louis Fabulet, Gallimard "Folio" n°4745, Paris, 2008.
  • Les pommes sauvages, traduit par Philippe Jamet, Finitude, Bordeaux, 2009.
  • Correspondance de Henry David Thoreau et Ralph Waldo Emerson, traduite, présentée et annotée par Thierry Gillyboeuf, Sandre,  2009.
  • Walden, traduction de Brice Matthieussent, préface de Jim Harrison, notes et postface de Michel Granger, Le Mot et le Reste, Marseille, 2010.
  • Journal : Volume 1 : octobre 1837- décembre 1840, Finitude, 2012.
  • Sept jours sur le fleuve, traduction, présentation et notes par Thierry Gillybœuf, Mille et Une Nuits, Paris, 2012.
  • Henry David Thoreau, le célibataire de la nature, Fayard, 2012.

 

 

 

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