L'Aliéniste de Caleb Carr. Éditions
Presses de la cité 1995.
Extrait :
Théodore est en terre.
Ces mots semblent vides de sens sous ma plume, aussi vides de sens
que, cet après-midi, la vision de son cercueil disparaissant
dans le sol sableux près de Sagamore Hill, l'endroit qu'il
chérissait entre tous. Debout dans la bise de janvier qui
giflait le détroit de Long Island, je pensais en moi-même
: " C'est une farce, bien sûr. Il va faire sauter le
couvercle, il va nous éblouir de son grand sourire ridicule
et nous briser les tympans de son rire strident. Ensuite, il va
nous crier qu'il y a "du pain sur la planche", que nous
devons "retrousser nos manches" parce que nous sommes
tous mobilisés pour aller défendre une variété
rarissime de salamandre contre la rapacité d'un géant
industriel prêt à installer sans vergogne une immonde
manufacture en pleine zone de reproduction de ces petits batraciens.
"
Et je voyais bien que je n'étais pas seul à nourrir
de telles divagations. Tous ceux qui assistaient aux obsèques
attendaient une sorte de coup de théâtre ; cela se
lisait sur leurs visages. Il semble bien que ce sentiment soit largement
partagé dans le pays, et même dans le monde : la disparition
de Théodore Roosevelt est, tout simplement, une idée
inacceptable.
Depuis quelque temps, déjà, Théodore était
sur le déclin mais personne ne voulait le remarquer. Cela
avait commencé après la disparition de son fils Quentin
dans les derniers moments de la Grande Boucherie. Un jour, avec
ce mélange d'affection et de causticité très
britannique qui le caractérisait, Cecil Spring-Rice avait
déclaré que, pour lui, Théodore avait toujours
regardé la vie avec l'il d'un enfant de six ans, et
Herm Hagedorn d'ajouter que le petit garçon était
mort en lui à l'instant où son fils avait été
abattu en plein ciel pendant l'été de 1918.
Ce soir, en dînant chez Delmonico's avec Laszlo Kreizler j'ai
évoqué cette remarque de Hagedorn, ce qui m'a donné
droit à une longue dissertation sur le fait que la mort de
Quentin n'avait pas seulement été une terrible souffrance
pour Théodore mais qu'il en avait également conçu
une grande culpabilité, la culpabilité d'avoir toujours
prêché auprès de ses enfants les vertus du zèle
et de l'engagement actif, de telle sorte que, bien souvent, ces
derniers allaient délibérément à la
rencontre du danger afin d'être agréables à
leur père bien-aimé. Le deuil, avais-je remarqué,
était un tourment insoutenable pour Théodore. A chaque
fois que quelqu'un de proche disparaissait, on avait l'impression
qu'il ne survivrait pas à l'épreuve. Mais c'est seulement
ce soir, en écoutant Kreizler, que j'ai saisi à quel
point le doute moral était également insupportable
pour ce vingt-sixième président des États-Unis
qui, parfois, semblait se considérer lui-même comme
la Justice faite homme.
Kreizler n'avait pas voulu assister aux obsèques. Dieu sait
pourtant combien Edith Roosevelt aurait apprécié sa
présence. Elle avait toujours eu un faible pour l'homme qu'elle
appelait " l'énigme ", ce médecin brillant
dont les travaux sur le psychisme humain ont dérangé
tant de gens au cours des quarante dernières années.
Mais Kreizler lui avait fait porter un billet expliquant que l'idée
d'un monde sans Théodore lui était odieuse et qu'aujourd'hui,
à l'âge de soixante-quatre ans, après avoir
consacré la plus grande part de son temps à regarder,
bien en face et à la loupe, la vie dans toute son horreur,
il estimait avoir droit à un peu de relâche et choisissait
d'ignorer le départ de son ami.
Tout à l'heure, Edith m'a avoué avoir été
émue aux larmes par ce billet car il signifiait que l'affection
et l'enthousiasme débordants de Théodore - qui ulcéraient
les cyniques et qui, dois-je ajouter par souci d'honnêteté
journalistique, étaient parfois difficiles à supporter,
même pour ses amis - avaient été assez forts
pour toucher un homme qui s'était détaché de
la société humaine au point d'être considéré
comme asocial par la plupart de ses contemporains.
Quelques camarades du Times voulaient que je prenne part à
un " dîner du souvenir " mais une paisible soirée
en compagnie de Kreizler me semblait préférable. Oh,
ce n'est pas à l'évocation nostalgique d'une enfance
new-yorkaise commune que nous avons levé nos verres car Laszlo
et Théodore ne se connaissaient pas avant Harvard. Non, ce
soir, notre mémoire nous a, tout naturellement, ramenés
au printemps de 1896 - il y a pratiquement un quart de siècle
- et à une série d'événements qui paraissent,
aujourd'hui encore, trop invraisemblables pour s'être véritablement
produits, même dans cette ville. Comme il était poignant
de ressusciter tout cela et, surtout, de se retrouver là,
à cette table de chez Delmonico's, ce bon vieux Del's, qui,
comme nous tous, ne va pas en rajeunissant. A l'époque, en
effet, ce restaurant avait été le théâtre
fiévreux de nos réunions les plus cruciales. Après
le dessert, à l'heure du madère, Kreizler et moi secouions
la tête en souriant, encore étonnés aujourd'hui
d'être arrivés au terme de cette épreuve sans
y laisser notre peau et, bien sûr, toujours aussi affectés
en songeant à ceux qui n'avaient pas eu notre chance.
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