L'Ange des ténèbres de Caleb Carr. Editions Presse de la Cité, 1998. Traduit de l'anglais par Jacques Martinache. Titre d'iriginr : The Angel of Darkness.
Extrait :
Le 19 juin 1919
Il y a probablement une façon bien tournée de commencer
une histoire comme celle-là, une accroche habile pour attirer
les gogos plus sûrement que le meilleur bonneteur de la ville.
Mais la vérité, c'est que je n'ai pas la langue assez
bien pendue ni l'esprit assez vif pour ce genre de jeu. Les mots
n'ont pas joué un grand rôle dans ma vie, et si, avec
les années, j'ai rencontré un grand nombre de ceux
qui passent pour les grands penseurs et les beaux parleurs de notre
époque, je suis resté ce qu'on appelle un homme simple.
Et une façon simple de commencer me conviendra parfaitement.
La première chose à faire, pour rester dans la simplicité,
c'est d'expliquer pourquoi j'ai fermé la boutique un soir
où j'aurais pu me faire encore pas mal d'oseille. Un de ces
soirs superbes que j'adorais, dans le temps, un soir où on
peut s'asseoir sur le trottoir en manches de chemise et regarder
tout ce qui se passe en soufflant la fumée d'une bonne cigarette
vers les étoiles, au-dessus de la ville, en pensant que ça
vaut peut-être le coup, finalement, de vivre dans cet asile
de fous. La circulation - des automobiles et des camions à
essence, qui se mêlent maintenant aux vieux canassons tirant
des charrettes et des calèches - a ralenti un peu vers minuit;
bientôt, ces messieurs-dames d'après le souper sortiront
de l'Albertmarle Hotel et du Hoffman House pour venir acheter leurs
cigarettes de luxe. Ils se demanderont pourquoi j'ai bouclé
si tôt mais ne tarderont pas à se diriger vers une
autre boutique, et, après leur passage, le calme reviendra
autour du majestueux Flatiron Building.
Tous
droits réservés © Editions Presses de la cité