Un balcon en forêt de Julien Gracq. Éditions
José Corti.
Extrait :
Ce fut vers la fin de décembre que la première neige
tomba sur l’Ardenne. Quand Grange se réveilla, un jour
blanc et sans âge qui suintait de la terre cotonnait sur le
plafond l’ombre des croisées ; mais sa première
impression fut moins celle de l’éclairage insolite
que d’un suspens anormal du temps : il crut d’abord
que son réveil s’était arrêté ;
la chambre, la maison entière semblaient planer sur une longue
glissade de silence – un silence douillet et sapide de cloître,
qui ne s’arrêtait plus. Il se leva, vit par la fenêtre
la forêt blanche à perte de vue, et se recoucha dans
la chambre quiète avec un contentement qui lui faisait cligner
les yeux. Le silence respirait autour de lui plus subtil sous cette
lumière luxueuse. Le temps faisait halte : pour les habitants
du Toit, cette neige un peu fée qui allait fermer les routes
ouvrait le temps des grandes vacances.
[…]
Ils
fumèrent un moment en silence. Il faisait bon. La nuée
se dissipait ; un ou deux coups de tonnerre roulèrent faiblement
derrière l’horizon de la Belgique, avec le grondement
pacifié d’une queue d’orage. La lune s’était
dégagée : au fond de la trouée des arbres,
la pente de la clairière se givrait d’une lumière
froide, minérale, toute ocellée par l’ombre
d’encre des jeunes sapins assis sur l’herbe. Jamais
Grange n’avait eu comme ce soir le sentiment d’habiter
une forêt perdue : toute l’immensité de l’Ardenne
respirait dans cette clairière de fantômes, comme le
cœur d’une forêt magique palpite autour de sa fontaine.
Ce vide de la futaie, cette garde sommeillante le troublaient. Il
songeait au mot bizarre qui était venu à Hervouët
: « On n’est pas soutenus ». Ce qu’on avait
laissé derrière soi, ce qu’on était censé
défendre, n’importait plus très réellement
; le lien était coupé ; dans cette obscurité
pleine de pressentiments les raisons d’être
avaient perdu leurs dents. Pour la première fois peut-être,
se disait Grange, me voici mobilisé dans une armée
rêveuse. Je rêve ici — nous rêvons tous
— mais de quoi ? Tout, autour de lui, était trouble
et vacillement, prise incertaine ; on eût dit que le monde
tissé par les hommes se défaisait maille à
maille : il ne restait qu’une attente pure, aveugle, où
la nuit d’étoiles, les bois perdus, l’énorme
vague nocturne qui se gonflait et montait derrière l’horizon
vous dépouillaient brutalement, comme le déferlement
des vagues derrière la dune donne soudain l’envie d’être
nu.
Tous
droits réservés © Editions José Corti