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Carnets du grand chemin de Julien Gracq. Éditions José Corti, 1992.

 

Extraits :

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            Presque aucune des routes où j’ai aimé m’engager, et qu’aujourd’hui encore j’aime reprendre, qui ne m’ait été, qui ne me demeure, comme une ouverture musicale, qui n’ait remué devant moi au bout de sa perspective les plis et les lumières d’un rideau tout prêt à se lever. Pour quelques-unes, leur coloration à jamais joyeuse ou sombre est liée à l’attente, à l’anticipation de tristesse ou de bonheur sur laquelle elles s’ouvraient la première fois que je les ai prises : telles les gaies montagnes russes, toujours humides sous le tunnel des branches entrecroisées, de la route pourtant sans pittoresque qui joint Bressuire à Champdeniers. Mais pour la plupart, la promesse dont elles sont inséparables ne tient ni au but auquel elles conduisent, ni à aucune circonstance remémorée de ma vie – pas plus que la coloration de tel passage d’un rêve ne se relie à la réalisation proche ou lointaine d’un projet que le rêveur n’ébauche à aucun moment : en fait, au fil de la route, quand on y roule un peu à l’aventure, la succession brusquée des ombres et des lumières intérieures semble tenir du rêve non seulement sa toute-puissance sur l’esprit, mais aussi sa soudaineté sans cause, et son éclairage sans foyer lumineux. J’ai cherché parfois dans La Presqu’île à retrouver l’allure de ce diorama incohérent et syncopé, de ces coq-à-l’âne affectifs et continuels. Le grand chemin, à partir d’un certain seuil, d’étendue et de durée, ne nous déconnecte guère moins que le rêve de l’univers trivial de la causalité.

 

[…]
            Printemps dans la forêt. Dans le berceau des touffes d’aiguilles neuves dont la nuance au soleil matinal est le vert pâle et comme givré des feuilles du mimosa, les jeunes pommes de pin en formation ont pour le moment la consistance granuleuse et presque la couleur d’un paquet d’œufs de saumon.
            Je me promène le long de la plus haute crête de ce massif de dunes forestier. Du côté de l’ouest, la mer à l’horizon apparaît en festons isolés dans les échancrures du tapis grumeleux que mon œil surplombe ; le bleu lavé, évanescent, le vert pelucheux, argenté comme le duvet qui vêt la coque de l’amande, prennent sous le soleil de dix heures une immobilité, une fixité contemplative de lavis chinois qui ne semble pas appartenir à nos climats : je marche dans une forêt du pays du Matin Calme. De temps en temps, une pomme de pin, à quelques mètres devant moi, percute le tapis d’aiguilles avec un choc mat : peu de promeneurs y prêteraient attention, mais dix ans de familiarité avec la pinède me font dresser l’oreille : une pomme de pin en sève ne choit pas d’elle-même, une pomme de pin sèche n’a pas cet impact alourdi. Je ramasse la pomme, et je distingue à la base l’éraflure fraîche des incisives aiguës. Ni le bruit clair des griffes sur l’écorce, ni le geignement hargneux de la grimpée n’ont signalé de fuite : la bête est là encore, tapie de toute sa longueur derrière une branche. Il me faut parfois trois ou quatre minutes pour distinguer le bout de queue révélateur qui dépasse, ou le museau pointu avec l’œil rond qui guette de profil : vérification faite – avec la sagacité comblée et discrète de Derzou Ouzala dans sa taïga – je m’éloigne sans déranger plus longtemps l’animal menu dont le cœur doit battre si vite.
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            La manière dont s’engage et se développe une conversation « parisienne », surtout si elle devient générale, me laisse stupide ; je ne vois ni pourquoi, ni comment j’y pourrais intervenir ; je ne tiens mon bord que dans une conversation à deux, s’il est question d’un domaine précis où j’ai quelques lumières, ou des faits à apporter. J’ai parfois été mortifié de m’apercevoir que quand j’essaie d’intervenir ou de placer une remarque dans une conversation générale – que ce soit manque d’assurance dans ma manière de parler, ou insignifiance de ce que j’ai à dire – on ne m’écoute pas et on passe. Avec le temps, j’ai cessé de m’en formaliser et j’écoute les autres, sans parvenir à trouver ce qu’ils disent tellement surprenant ; mais je me tiens là dans un retrait plaisant, tranquille et coi, comme dans l’obscurité d’une salle on regarde l’écran éclairé, ou comme un suceur de roue dans un peloton cycliste : ne donnant rien, recevant à vrai dire peu, mais ce peu gratis.
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            De la survie des ouvrages littéraires.
L’œuvre d’un écrivain, passé l’ère classique, s’installe de moins en moins dans la durée comme un absolu, de plus en plus comme un étai temporaire et un garant, qu’on réactive occasionnellement pour les besoins de l’« idéologie dominante » ou de la technique littéraire du jour. Ce que nous appelons immortalité n’est le plus souvent qu’une continuité minimale d’existence en bibliothèque, capable d’être remobilisée par moments, pour cautionner la mode ou l’humeur littéraire du temps.
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            L’ange gardien de nos lectures, si grand, si expéditif économiseur de notre temps. Celui qui, devant un compte rendu enthousiaste, un titre qu’on nous vante, un livre qu’on hésite à acheter, nous souffle à l’oreille, gentiment, décisivement, toujours obéi : « Non. Pas celui-là ! Laisse. Celui-là n’est pas de ton ressort. Celui-là n’est pas pour toi. »
            Quand il m’est arrivé par la suite de me trouver dans l’obligation de le vérifier, je n’ai guère eu à revenir sur le bien-fondé de cette abstention spontanée. D’autant plus difficile à expliquer qu’elle se détermine sur des indices aussi dérisoires que capricieux : le titre du livre tout autant que la photographie de l’auteur, le créneau que la critique lui assigne dans la production littéraire, le ton de cette critique, la personnalité de ses thuriféraires et de ses ennemis. Tout volume mis dans le circuit semble être le lieu d’une émanation sui generis qui guide vers lui en aveugle, toutes antennes alertées, un certain public et en écarte un autre, par l’effet d’une étrange sexualité littéraire.

 

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