Celle qui n'était plus de Boileau et Narcejac. Éditions
Gallimard, collection "Folio".
Extrait
(…)
Les paupières de Mireille battirent, une fois, deux fois.
Il n’y avait plus qu’un minuscule point de clarté
au centre des prunelles, puis cette lueur fut soufflée, et
les yeux se fermèrent lentement. Ravinel se passa la main
sur la figure, d’un geste brusque, comme un homme qui sent
sur sa peau un fil d’araignée. Mireille ne bougeait
plus. Entre ses lèvres fardées, apparaissait la ligne
nacrée des dents.
Ravinel quitta la chambre, avança en tâtonnant dans
le vestibule. La tête lui tournait un peu et il avait, collée
sur la rétine, tantôt brillante, tantôt floue,
qui se posait partout devant lui, comme un papillon de cauchemar.
Il traversa le jardinet en trois enjambées, tira la grille
que Mireille avait laissé entrouverte, et appela à
mi-voix :
- Lucienne !
Elle sortit de l’ombre, aussitôt.
- Viens ! dit-il. C’est fait.
Elle le précéda dans la maison.
- Occupe-toi de la baignoire.
Mais il la suivit dans la chambre, ramassa le soulier au passage,
et le posa sur la cheminée, à laquelle il dut s’appuyer.
Lucienne soulevait les paupières de Mireille, l’une
après l’autre. On voyait le globe blanchâtre
de l’œil, la prunelle inerte et comme peinte sur la sclérotique.
Et Ravinel, fasciné, ne pouvait tourner la tête. Il
sentait que chaque geste de Lucienne pénétrait dans
sa mémoire, s’y imprimait comme un tatouage horrible.
Il avait lu, dans des magazines, des reportages et des articles
sur le sérum de vérité. Si la police…
Il trembla, joignit les mains, puis, effrayé par ce geste
de supplication, les mit derrière son dos. Lucienne guettait
le pouls de Mireille attentivement. Ses longs doigts nerveux couraient
le long du poignet blanc, comme une bête agile qui cherche
l’artère, avant de piquer ou de mordre. Ils s’arrêtèrent,
se réunirent. Lucienne, sans bouger, ordonna :
- La baignoire. Vite !
Elle avait pris sa voix de médecin, une voix un peu sèche,
qui avait l’habitude d’énoncer des arrêts
indiscutables, la voix qui rassurait Ravinel, quand il se plaignait
de son cœur. Il se traîna jusqu’au cabinet de toilette,
ouvrit le robinet, et l’eau crépita à grand
bruit sur le fond de la baignoire. Craintivement, il le referma
à demi.
- Eh bien, cria Lucienne, qu’est-ce qui ne va pas ?
Et, comme Ravinel ne répondait pas, elle vint jusqu’au
seuil.
- Le bruit, dit-il. On va la réveiller.
Elle ne se donna même pas la peine de répondre mais,
en manière de défi, ouvrit tout grand le robinet d’eau
froide, puis celui d’eau chaude. Après quoi, elle regagna
la chambre. L’eau montait lentement dans la baignoire, une
eau un peu verte, traversée de bulles, et une vapeur légère
se formait, au-dessus de la surface, se condensait en gouttelettes
bien rondes, serrées les unes contre les autres, sur les
parois d’émail blanc, sur le mur, et jusque sur la
tablette de verre du lavabo. La glace, voilée de brume, ne
renvoyait à Ravinel qu’une silhouette brouillée,
méconnaissable. Il tâta l’eau, comme s’il
se fût agi d’un vrai bain et, tout à coup, se
redressa, les tempes battantes. La vérité venait,
une fois encore, de le frapper, car c’était bien un
coup. Coup de poing et en même temps coup de lumière.
Il comprenait ce qu’il était en train de faire et il
tremblait des pieds à la tête … Heureusement,
cette impression ne dura pas. Il cessa très vite de réaliser
qu’il était coupable, lui, Ravinel. Mireille avait
bu un somnifère. Une baignoire s’emplissait. Rien de
tout cela ne ressemblait à un crime. Rien de tout cela n’était
terrible. Il avait versé de l’eau dans un verre, porté
sa femme jusqu’au lit … Gestes de tous les jours. Mireille
mourrait, pour ainsi dire, par sa propre faute, comme d’une
maladie contractée par imprudence. Il n’y avait pas
de responsable’. Personne ne la haïssait, cette pauvre
Mireille. Elle était bien trop insignifiante … Et pourtant,
quand Ravinel fut revenu dans la chambre… C’était
une espèce de rêve absurde. Il ne savait plus très
bien s’il ne rêvait pas… Non. Il ne rêvait
pas… L’eau tombait dans la baignoire lourdement. Le
corps était toujours là-bas, sur le lit, et il y avait
sur la cheminée un soulier de femme. Lucienne fouillait paisiblement
dans le sac à main de Mireille.
- Voyons ! fit Ravinel.
- Je cherche son billet, expliqua Lucienne. Suppose qu’elle
ait pris un aller-retour. Il faut tout prévoir… Ma
lettre ? Tu lui as reprise ?
- Oui, elle est dans ma poche.
- Brûle-la… Tout de suite. Tu serais capable d’oublier.
Prends le cendrier, sur la table de nuit.
Ravinel enflamma le coin de l’enveloppe avec son briquet et
ne lâcha la lettre qu’au moment où le feu lui
lécha les doigts. Le papier se tordit dans le cendrier, se
recroquevilla, bordé de dentelures rougeâtres qui bougeaient.
- Elle n’a parlé à personne de son voyage ?
- À personne.
- Pas même à Germain ?
- Non.
- Passe-moi son soulier.
Il prit le soulier sur la cheminée, et une sorte de sanglot
lui gonfla la gorge .
Lucienne chaussa le pied de Mireille, adroitement.
- L’eau, dit-elle. Il doit y en avoir assez.
Ravinel marchait maintenant comme un somnambule. Il ferma les robinets,
et le brusque silence l’étourdit. Il vit le reflet
de son visage, que déformaient des vagues légères.
Un crâne chauve, des sourcils épais, broussailleux,
vaguement roux et une moustache en brosse sous le nez drôlement
dessiné. Le visage d’un homme énergique, presque
brutal. Un simple masque qui trompait les gens d’habitude,
qui avait trompé Ravinel lui-même, pendant des années,
mais qui n’avait pas abusé Lucienne une seconde.
- Dépêche-toi, lança-t-elle.
Il sursauta et revint près du lit. Lucienne avait soulevé
le buste de Mireille, et s’efforçait de lui retirer
son manteau. La tête de Mireille ballottait, se renversant
sur une épaule, sur l’autre.
- Tiens-la !
Ravinel dut serrer les dents, tandis que Lucienne, avec précision,
faisait glisser les manches du vêtement.
- Redresse-la !
Ravinel tenait sa femme contre lui, dans une sorte d’embrassement
amoureux qui l’épouvanta. Il la reposa sur l’oreiller,
s’essuya les mains, respira bruyamment. Lucienne pliait le
manteau avec goût, l’emportait dans la salle à
manger, où était resté le chapeau de Mireille.
Ravinel dut s’asseoir. Le moment était venu. Impossible,
maintenant de penser : « Il est encore temps de s’arrêter,
de changer d’avis ! » Cette pensée, à
plusieurs reprises, s’était présentée
à lui, l’avait même soutenu. Il s’était
dit que, peut-être, au dernier moment… Il remettait
toujours à plus tard, parce qu’un événement
qu’on imagine conserve une fluidité rassurante. On
a prise sur lui. Il n’est pas vrai. Cette fois, l’événement
était là.
(…)
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