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Le Cinéma dans la grange de Henri Thomas. Éditions Le Temps qu'il fait, 1992.

 

 

Extrait :

« – Au moins, tu sauras les reconnaître, une robe rouge, une robe verte, dit Paul Milot à Roger Bourcier comme ils attendaient dans le sentier. Et préviens-moi, gueule fort; mais peut-être qu'elles auront des pèlerines...

– Je les verrai tout de même, dit Roger. J'ai l'œil.
– En attendant, déclare Paul, arrachant une touffe d'herbe, tu m'excuses, je vais chier.

Le rire qui s'empare de Roger est certainement plus bienfaisant, plus efficace que toutes les bonnes raisons qu'il se donnait d'être insouciant; pendant la courte absence de Paul Milot, l'employé aux bureaux du centre mobilisateur de Toul observe vraiment l'horizon breton, côté mer (comme si les deux jeunes filles allaient apparaître dans la direction du cargo), et côté terre, avec la joie d'un cœur allégé. Même la rencontre avec les deux jeunes filles qu'ils sont venus guetter ici ne lui paraît plus si redoutable, à lui que son triste travail entre les vieux adjudants et les sous-officiers a jusqu'alors séparé de toute heureuse fantaisie vivante. Va-t-il si brusquement prendre goût à la cocasserie de l'existence, entrer dans le jeu sans rechigner davantage ? Il n'en est pas temps encore; mais enfin le voilà hors de sa chambre (dont la porte là-bas doit battre, il ne l'a pas fermée à clé).

– Toujours rien en vue ? demande Paul Milot.
– Hélas non...
– Naturellement, ballot, tu regardes du mauvais côté; tiens, face de clown, les voilà.

Deux doigts sur les lèvres, Paul lance un coup de sifflet strident qui contribue à désemparer Roger. La robe rouge et la robe verte sont terriblement proches; il ne les avait pas vues venir parce qu'elles passaient dans un renfoncement du sentier. Elles s'arrêtent; elles vont rebrousser chemin; déjà Roger sourit à leur fuite, regrette peut-être... Mais Paul se précipite et Roger le suit.

– Alors, on ne connaît plus les copains ?

Juliette passe le filet ! Un pain long, une tête de choux, divers cornets fermés dépassent du filet; comme tout cela devrait rassurer, amuser Roger; et comme il est incapable d'en rien voir.

– Naturellement, Paulette ne porte rien, dit Paul, empoignant le filet des mains de la jeune fille en robe rouge.
– Dis-donc; on le porte à moitié-moitié; c'est au tour de ma cousine, voilà tout, dit Paulette.
– Parfait; le copain que voici, mes petites, dit Paul en donnant une bourrade à Roger, portera le filet dans cinq minutes; c'est costaud, ça fait de l'exercice physique à sept heures du matin.

Roger rit; mais quel rire : une grimace, un regard anxieux... C'est qu'il cherche quelque chose à dire, et pétrit le vide, et s'affole d'impatience...»

 

 


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