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Le Dernier Amour du président d'Andreï Kourkov. Éditions Liana Levi.

 

 

Extrait :

1

Kiev. Mai 1975. Dimanche, la nuit.

L'air est un mélange de parfums d'acacias et de marronniers en fleurs. J'ai quatorze ans. Je reviens à pied du centre, d'une fête un peu arrosée. Je marche dans une rue absolument déserte. Rue Tupolev. À gauche, l'usine d'aviation, à droite, la palissade de l'usine à légumes. Derrière la palissade, le halo léger de l'éclairage artificiel : dans les serres, on empêche les primeurs, concombres et tomates, de dormir. Au loin, on entend des pas. Les miens aussi. Je me mets à marcher au rythme des pas de l'autre. J'ai accordé ma cadence à celle de quelqu'un qui vient en face. Puis je le vois. Il avance sur l'autre trottoir : nous respectons la règle de la conduite à droite (en fait je ne sais pas encore qu'il existe une conduite à gauche). « Tu viens d'où ? » dis-je en criant à l'autre, qui doit avoir mon âge. « De la rue Blucher , métro Sviatochino ! » répond-il. « Et moi de la rue Saksaganski , métro Tupolev ! » Puis nous nous croisons en nous lançant un « Bonne chance ! » et continuons, chacun son chemin. La distance entre nous augmente. J'ai perdu le rythme de ses pas, dont le bruit s'est peu à peu éteint, comme s'est éteint dans mon corps le vin doux avalé juste avant. À droite apparaît notre « ni parc- ni jardin » local, au-delà duquel commencent les barres des « HLM Khrouchtchev ». La première rangée, c'est « ceux du 16 » et moi j'habite le deuxième immeuble de la deuxième rangée. Au 18 A. Cinquième étage. J'ai ma clef dans la poche, il va falloir ouvrir la porte doucement. Mais une fois entré dans la cour, je vois que la lumière de notre cuisine est allumée. On m'attend... Il va y avoir dix minutes d'engueulade. Ensuite ce sera le retour au calme. Et on sera lundi.

 

2

Kiev. Mai 2015. Lundi.

Les taches de rousseur sont apparues sur mon corps sans qu'on s'y attende. Un mois après l'opération. D'abord sur la poitrine, puis elles sont montées aux épaules et ont couvert les avant-bras. Peu à peu, elles ont roussi tout mon corps, même les côtés des paumes et les doigts. Le dermatologue a juste haussé les épaules. Il a dit que ça ne ressemblait pas à une pelade. Que c'était plutôt une histoire génétique.

- Monsieur le président, est-ce qu'il y a eu dans votre famille des taches de rousseur ? a-t-il demandé.

- J'ai entendu parler d'infarctus, de congestions cérébrales et d'un cancer du sein. Il n'y a pas eu de jumeaux ni de tuberculose. Et pour les taches de rousseur, je ne sais rien.

- Malgré tout, j'ai passé en revue toutes les photos de famille rangées au sous-sol dans deux vieux cartables en cuir. Mais sur les tirages en noir et blanc, je n'ai pas vu la moindre trace de taches de rousseur sur les visages. Par contre, j'ai retrouvé le souvenir de mes cousins, cousines, oncles et tantes.

Le cancérologue qu'on a appelé le jour suivant a repoussé l'idée d'un cancer de la peau.

- Le cancer, ça se passe autour d'un foyer, et vous, vous êtes couvert de taches de rousseur des pieds à la tête. Ne vous en faites pas. Vous voyez le changement du climat. Le réchauffement général... Il peut y avoir des dizaines de causes à ça, mais votre peau est en bonne santé. Qu'est-ce que c'est que cette cicatrice ? Une opération du cœur ?

Ma cicatrice, c'est devenu mon point faible. Dès le lendemain de l'opération. En m'observant de près dans le miroir, j'ai remarqué que la ligne de suture était l'épicentre de mes taches de rousseur. En fait, la ligne même de la cicatrice est une tache de rousseur étirée sur toute la longueur. Même si ça fait bizarre, puisqu'une tache de rousseur c'est un point, et un point, ça ne peut pas s'étirer.

 

3

Kiev. Mars 2015.

Je me suis réveillé, après l'opération, tôt le matin. Dans la chambre de luxe, mon lit était placé juste sous une large fenêtre qui donnait sur l'est. J'ai ouvert les yeux et plissé aussitôt les paupières. Et j'ai entendu le chant des oiseaux. Pas ceux d'aujourd'hui, ceux du passé. Jadis, les oiseaux chantaient autrement. Avec peut-être plus d'entrain. Vous connaissez la différence entre le son d'un CD et celui d'un 78 tours rayé, qui a reçu du thé et de la bière. Le disque sonne « sale » mais plus juste. Pareil pour les oiseaux, avant ils chantaient plus juste et maintenant, je ne leur faisais pas confiance. Comme je ne faisais pas confiance à la télé qui annonçait que j'avais juste pris froid et qu'à cause de ça, ma visite en Malaisie était reportée en juin.

- Les oiseaux chantent mal, ai-je dit à l'aide de camp, qui était à son poste, sur une chaise près de la porte.

Son bras s'est allongé vers un téléphone sur une petite table. Mais là, il a jeté encore un coup d'œil vaguement apeuré vers moi. Il a hoché la tête et il est sorti. Au bout de cinq minutes, j'ai entendu derrière la fenêtre un peu de remue ménage. L'aide est revenu et m'a prié de patienter encore une dizaine de minutes.

Dix minutes après, en effet, le bruit a cessé. Et au bout d'un moment, les oiseaux se sont mis à chanter. Et ils chantaient vraiment bien. Avec plus de joie et d'optimisme. D'ailleurs ça n'avait plus grande importance. J'ai voulu me renseigner auprès de l'aide de camp : comment avaient-ils réussi à améliorer le chant des oiseaux ? « On a mis sous votre fenêtre trois mangeoires avec des aliments vitaminés. »

Ce matin-là, sous la fenêtre qui donnait sur l'est, il s'est passé la même chose qu'un matin de 1965, où j'ai plissé les yeux exactement de la même façon. Et les oiseaux derrière la fenêtre chantaient aussi joyeusement. À l'époque j'étais un gamin de quatre ans qui se réveillait et maintenant, j'ai cinquante-quatre ans. Les meilleurs chirurgiens ont fait ma réparation générale. Le Service de la protection rapprochée veille derrière la porte. Mes médecins rédigent des comptes rendus sur ma santé. Mes adjoints profitent de mon absence pour fourrer leurs amis le plus près possible du budget de l'État. Mais je n'ai pas envie d'y penser. Je repasse dans ma mémoire le chant des oiseaux de 1965 et le compare avec les trilles que j'entends aujourd'hui. Les taches de rousseur ne sont pas encore d'actualité. J'ai la poitrine tendue et comme serrée dans un étau. Les points de suture doivent cicatriser. Ils n'ont pas le choix.

 

4

Kiev. Mars 2015.

-Comment il se sent, le malade ? Le médecin-chef se penche sur mon visage et, à ma grande surprise, je vois sur la poche de poitrine de sa blouse blanche comme neige le trident bleu de l'Ukraine brodé à la main.

-Le médecin-chef n'a pas plus de cinquante ans mais il a des cheveux gris épais qui retombent en vague sur le côté et qui lui donnent la majesté d'un patriarche.

- Tenez, prenez ça ! Il tire de la poche de sa blouse un chocolat Ferrero et me le tend. Je jette un coup d'œil derrière son dos : personne. Drôle de geste !

- De quel droit me proposez-vous ça ? dis-je d'une voix d'acier.

- C'est pareil pour tout le monde. À cet étage, pendant la visite, chacun a droit à un chocolat. (Et, en guise de confirmation de ses propos, il tire de l'autre poche de sa blouse une poignée de chocolats ronds. Il les remet aussitôt dans sa poche.) Ça entre dans le montant des soins... Ou peut-être vous demandez-vous pourquoi ce ne sont pas des chocolats de fabrication nationale ?

- Non ! Donnez ! Je suis rassuré, et je lui tends la main pour recevoir mon dû.

– Si vous n'êtes pas contre, nous pouvons autoriser des visites. À partir de ce soir. Mais pas plus de deux heures par jour.

- C'est peut-être un peu tôt ? Je dis ça avec un léger espoir.

– À dire la vérité, c'est encore tôt, mais votre chef de l'Administration me fait des menaces. Si vous pouvez, dites-le-lui vous-même ! Je pousse un soupir.

- C'est bon, on va recevoir. (Je me tourne vers l'aide de camp.) Tu as déjà la liste des visiteurs ?

 

5

Kiev. Mai 1977.

Le cadeau le plus étonnant que j'ai reçu pour mes seize ans, ça a été un tire comédons. C'est Jeanne qui l'a offert. Dans une vraie trousse de manucure que son père avait rapportée de Syrie, il y avait deux tire-comédons : un grand et un petit. Pour les gros comédons et pour les plus petits. Celui pour les gros, elle l'a gardé pour elle. Plus tard, elle m'a montré toute la trousse : une dizaine d'instruments chromés, avec des manches de nacre. Pour nettoyer la saleté oubliée sous les ongles. Pour repousser et tailler doucement les envies, etc. Mais au début elle ne parvenait pas à deviner quel était l'usage des deux instruments en forme de cuiller miniature avec un petit trou au milieu. Heureusement le mode d'emploi en arabe était accompagné d'un dessin. Et tout est devenu parfaitement clair. Elle avait des gros points noirs sur le front et moi des petits sur le nez. C'est sur mon nez que j'ai essayé son cadeau. On buvait justement à ma santé, mais moi, enfermé dans la salle de bains nez à nez avec mon reflet dans le miroir, j'approchais le trou de l'instrument vers un nouveau point noir et je pressais la petite cuiller sur mon nez. Le long comédon passait aussitôt à travers le trou, comme un fil à travers le chas d'une aiguille et tournicotait comme un asticot. Je bougeais un peu la petite cuiller et approchais de mes yeux le nouvel ennemi vaincu, que je retirais ensuite avec un morceau de papier hygiénique.

Quand je suis revenu à table, mon nez était plus rouge qu'une tomate. Mon humeur pétillait comme la bouteille de champagne rouge1 qu'on venait de vider. Et mes regards les plus chaleureux étaient adressés ce soir-là à Jeanne. Et quand les parents, ostensiblement, ont décidé d'aller au cinéma, nous avons éteint la lumière, branché le magnétophone et déclaré que pour commencer, c'était les filles qui invitaient les garçons. Bien sûr, Jeanne m'a invité. Et c'est comme ça qu'ont commencé nos rencontres romantiques. D'ailleurs ses points noirs sur le front ont disparu très vite. Et moi j'ai fini ma puberté. Disons que j'ai mûri.

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