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Les Eaux étroites de Julien Gracq. Éditions José Corti, 1976.

 

 


Extrait :

Presque tous les rituels d’initiation, si modeste qu’en soit l’objet, comportent le franchissement d’un couloir obscur, et il y a dans la promenade de l’Èvre un moment ingrat où l’attention se détourne, et où le regard se fait plus distrait. La rivière se resserre et se calibre ; les plantes d’eau et même les roseaux des rives un moment disparaissent. Les berges maintenant hautes et ébouleuses mettent à nu les racines des saules et des frênes têtards qui les retiennent mal ; les galeries des rats d’eau sapent de partout ces petites falaises instables. La berge s’élevant, on n’aperçoit plus, de la barque, que le plan d’eau étroit, les couleurs de la glaise qui le borde, les racines déchaussées, les rats qui cavalcadent sur les banquettes d’argile mouillée, et parfois la double ride fine, l’angle obtus du sillage d’une couleuvre qui traverse la rivière : pour un instant, un sentiment proche du malaise flotte sur ces berges cariées où s’anime un peu trop le trotte-menu de la boue. 

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S’il y a une constance dans la manière que j’ai de réagir aux accidents de l’ombre et de la lumière qui se distribuent avec caprice tout au long de l’écoulement d’une journée, c’est bien le sentiment de joie et de chaleur, et, davantage encore peut-être, de promesse confuse d’une autre joie encore à venir, qui ne sépare jamais pour moi de ce que j’appelle, ne trouvant pas d’expression meilleure, l’embellie tardive – l’embellie, par exemple, des longues journées de pluie qui laissent filtrer dans le soir avancé, sous le couvercle enfin soulevé des nuages, un rayon jaune qui semble miraculeux de limpidité – l’embellie mouillée et nordique de certains ciels de Ruysdaël – l’embellie crépusculaire au ras de l’horizon, plus lumineuse, plus chaude, que je vais revoir quelquefois au Louvre dans un petit tableau de Titien qui me captive : La Vierge au lapin. Une impression si distincte de réchauffement et de réconfort, plus vigoureuse seulement peut-être pour moi que pour d’autres en de telles occasions, n’est pas sans lien avec une image motrice très anciennement empreinte en nous et sans doute de nature religieuse : l’image d’une autre vie pressentie qui ne peut se montrer dans tout son éclat qu’au-delà d’un certain « passage obscur », lieu d’exil ou vallée de ténèbres. Peut-être aussi (l’image du jour penchant vers le crépuscule figurant communément le cours de la vie) la suggestion optimiste d’une halte possible dans le déclin, et même d’une inversion du cours du temps, est-elle faite à notre sens intime par ce ressourcement, ce rajeunissement du soleil de l’après-midi. Je ne doute guère en tout cas qu’une mémoire en nous plus haute, sensibilisée de nature à d’autres signaux que ceux du code de la route, se porte garante de la réalité de ces promesses vagues et en même temps véhémentes que nous font à chaque instant l’heure, le temps et la saison. Le soleil déjà déclinant que la traversée des étroits avait caché reparaît maintenant dans toute sa force ; là où il touche la surface de l’eau, cette eau il y a un instant encore si peu rassurante dans sa suggestion de profondeur apparaît presque opaque aux rayons, comme si elle était recouverte d’une pellicule de poussière. La lumière gicle en gerbes à travers le branchage des frênes et des saules ; on glisse de nouveau à travers un paysage d’été tendre et aéré, pavoisé aux couleurs du beau fixe, comme s’il y éclosait des ombrelles.


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