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L'Enfant bleu d'Henry Bauchau. Éditions Actes Sud, 2004.

 

 

Extrait :

La rencontre


Première année à l'hôpital de jour. Dès ma sortie du métro, à Richelieu-Drouot, je retrouve mon malaise. Je consulte ma montre. Après le long trajet depuis ma banlieue, je sais que je suis à l'heure et pourtant je me sens en retard. En retard sur le tumulte, l'urgence qui dominent ce quartier de la Bourse. En retard sur le monde, sur l'angoisse.
Je ne perds pas pied, je remonte lentement la rue Drouot , je me force à bien percevoir l'inégal échelonnement des gris et le dôme blanc de Montmartre qui les surmonte. Je suis présente, attentive, c'est le moment de changer de rue, d'aborder avec courage le porche un peu dégradé, l'escalier et l'écrasante banalité de l'entrée de l'hôpital de jour. Ensuite viennent le couloir, la salle des profs, ses tables, ses portemanteaux encombrés et l'accueil toujours méfiant de ceux qui m'ont demandé, le jour de mon arrivée, pourquoi on m'avait parachutée là.

J'ignorais alors les conflits qui troublaient la maison et j'ai répondu : « C'est la direction qui peut vous le dire, moi, je sais seulement que j'ai les qualifications nécessaires et que je dois gagner ma vie. » C'était peut-être la bonne réponse, depuis ils ne m'agressent plus, mais ils me tiennent à l'écart et je ne fais pas vraiment partie de l'équipe.


En arrivant je vois, affiché sur le mur par le professeur d'art, un dessin qui m'enchante et s'accorde à la détresse bien cachée que j'éprouve. C'est une très petite île, une île bleue, entourée de sable blond et couverte seulement de quelques palmiers. Cette île, son ciel, sa lumière, sa minuscule solitude protégée par une mer chaude expriment le désir, la douleur d'un cœur blessé. Le dessin naïf, d'une manière fruste, toute pénétrée de rêve, me fait sentir avec force le silence, l'exil terrifié, la scandaleuse espérance dont il est né.

On me dit que c'est l'œuvre d'Orion, un garçon de treize ans, en qui alternent l'application, de fortes inhibitions et des crises de violence. Sans savoir son nom, je connais Orion car aux interruptions de cours il vient toujours se coller à la porte de la salle des profs pour solliciter protection contre les provocations de ses camarades. Pâle, les cheveux longs, l'air souvent égaré, serrant étroitement contre lui son cartable que les autres cherchent à lui arracher, il me fait penser à un suppliant.
Le lendemain, je m'approche de lui : « J'ai vu ton dessin de l'île, il est très beau, je l'aime beaucoup. » Il me regarde l'air effrayé et heureux, je poursuis : « Tu as beaucoup de talent. » Il sourit encore mais son regard s'assombrit, serait-ce de perplexité ? Est-ce qu'en quatrième il pourrait ne pas comprendre le mot talent ? J'ajoute vite : “C'est un dessin qui fait du bien.” Son visage s'éclaire à nouveau : « Oui, dessiner une île, ça fait du bien. »

L'heure du retour en classe sonne, il s'en va sans dire au revoir, poussé, happé par les autres, mais avant de prendre le couloir qui mène vers sa classe il se retourne et me fait de la main un petit signe timide. A cause du conflit entre le directeur et l'équipe soignante mon statut est devenu incertain et on me demande souvent de remplacer des professeurs. Ce jour-là, je dois prendre dans l'après-midi la classe de quatrième, celle d'Orion. Ce sont des classes pour handicapés, de six ou sept élèves, et il n'est pas facile de maintenir leur attention. Après vingt minutes de cours, je vois qu'Orion décolle et que, s'il écoute encore, il ne fait plus que dessiner sur son banc. Tous les élèves sont fatigués et, pour le dernier cours, je décide de leur projeter des diapositives d'histoire de l'art. Cela marche mais certains se lassent et profitent de l'obscurité pour sortir et aller chahuter dans les couloirs ou chez leurs camarades. Orion, au premier rang, ne cherche pas à s'échapper, il regarde avec attention les images tout en griffonnant obstinément sur son banc. Je parviens à rétablir plus ou moins l'ordre et à la fin du cours, qui est aussi l'heure de la sortie, je vais remettre en place le projecteur et les diapositives. A mon retour, je vois que les élèves ne sont pas partis et qu'ils regardent Orion absorbé, qui dessine toujours sur son pupitre. Au moment où je reviens, il semble s'éveiller, jette un coup d'œil sur l'endroit où se trouvait son cartable et pousse un cri désespéré : « Mon sac ! » Ses camarades sortent en vitesse de la classe et, groupés à la porte, rient bruyamment. Orion hurle encore : « Mon sac ! », mais ils ne font que rire plus fort. Avant que, stupéfaite, j'aie pu tenter de l'arrêter, Orion, avec une vigueur inattendue, saisit un banc et le jette en direction de ses camarades. Ceux-ci, rieurs et terrorisés, se sont enfuis. Ils reviennent narguer de loin leur victime qui saisit un autre pupitre et le lance de toutes ses forces contre le mur où il se casse.

 

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