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Entretiens de Julien Gracq. Éditions José Corti, 2002 .

 

Extrait :

Entretien avec Bernhild Boie, 2001.

 

Qu’est-ce qui détermine la direction, qu’est-ce qui gouverne le mouvement de l’écriture en l’absence de plan ?

            Peut-être pourrait-on dire que ce qui reste à écrire d’un livre se présente dans l’esprit à la manière d’un paysage que la brume cache encore, tout en le laissant pressentir. C’est l’écriture qui va dissiper cette brume. Mais si c’est là son pouvoir principal, elle a aussi quelquefois – plus d’une fois – celui de changer plus ou moins le paysage qu’elle découvre. Je cherche à cerner de plus près l’image vague que j’ai dans l’esprit pour la matérialiser : ici la langue, qui est moyen de communication, se présente aussi comme matière qui a sa texture propre, ses affinités verbales, ses jeux d’échos, la grande richesse de combinaisons indurées qui lui vaut le long usage. Elle me propose des formulations : certaines très divergentes de ce que j’envisageais : je les trouve meilleures et je les adopte : je suis ce rail que je ne prévoyais pas et il me mène parfois assez loin de la direction que j’envisageais abstraitement. Comme tout retentit sur tout dans un livre, sa coloration, son climat, son équilibre parfois peuvent s’en trouver changés.
            […]

 

Votre écriture avance donc de phrase en phrase, de page en page. Est-ce à dire qu’un mot peut changer l’éclairage du roman, faire bifurquer l’histoire, transformer le sens ?

            J’avance en effet dans mon travail de phrase en phrase, de page en page, en suivant la progression du récit, je le suis comme un vecteur qui ne comporte pas de retour en amont, et peut-être parce que mes livres de fiction figurent tous plus ou moins la maturation d’un événement, qui est presque d’ordre organique, et qui ne comporte pas de stase, ni de régression. C’est donc une démarche naturelle.
            Cependant il y a autre chose. Le sentiment vivant de l’équilibre du livre ne me quitte jamais tout à fait, quand j’écris un ouvrage de fiction, et il est plus facile à maintenir en avançant régulièrement : je crois que les fils-de-ferristes me donneraient raison là-dessus.
            Je ne crois pas à la « création » littéraire, et je n’aurai pas l’audace de comparer l’élaboration d’un livre à une naissance. Mais il y a au moins un point commun : dans ce que je me représente toujours malgré moi comme un phénomène de croissance, tout doit se développer en même temps, en harmonie. Je me sens pour ma part incapable de tenter même une entreprise de ce genre, si je ne mets pas de mon côté la marche normale du temps dans mon travail lui-même.
            […]

 

Vous insistez aussi sur le rôle du hasard dans l’écriture. Comment se conjuguent hasard et jugement dans le travail de la langue ?

            L’écrivain a affaire à la langue, comme le peintre aux lignes et aux couleurs, et le musicien aux notes de musique, aux instruments et aux voix. Il a dessein d’exprimer quelque chose mais – contrairement à la conversation triviale, où on parle en utilisant le « plus petit commun du vocabulaire », maniable à volonté et toujours disponible dans la banalité – il a des exigences plus grandes, à la fois en précision et en capacité d’éveiller des échos : il veut d’une certaine manière, « faire vivre » la langue. C’est elle seule alors qui peut lui faire des propositions, des combinaisons de mots variées. Ici intervient certes le hasard, mais aussi la plus ou moins grande souplesse que l’écrivain a dans le maniement de la langue, et aussi – c’est très important – l’ouverture, qu’il a, et qui doit être la plus grande possible, à l’éventuel verbal, même très éloigné de la zone où il « cherchait ses mots ». La bonne expression, celle qui s’imposera, est souvent d’apparence incongrue : et je suis convaincu qu’une des principales qualités de l’écrivain est de savoir faire accueil à tout ce qui semble d’abord se présenter  à la traverse. Naturellement un tri s’exerce, une apparente trouvaille n’est souvent qu’une percée en direction d’une expression encore meilleure ; le jugement intervient, le travail de la phrase commence, et tous les dosages entre les dons de la langue et les exigences du jugement de qualité, du ton de l’ensemble et de l’équilibre de l’ouvrage, interviennent, dans des proportions extrêmement variées. C’est à peu près ainsi que pour ma part je vois le hasard des mots et le travail de la phrase se conjuguer.

 


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