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L'Étudiant au village de Henri Thomas, éditions Le Temps qu'il fait 1998.

 

 

Extrait :

« Je ne m'étais pas juré expressément de commencer une nouvelle vie, sachant que la tentative serait vaine pour avoir essayé plus d'une fois au lycée. Mais ce premier matin des vacances du Nouvel An, j'ai vraiment fait de mon mieux. Je suis sorti du lit sitôt éveillé, redoutant les retours de sommeil et de rêverie; j'ai ouvert le fenêtre et poussé à demi les volets : si je les ouvrais tout à fait, Jules Depignies risquait de me voir, de sa chambre qui fait face à la mienne de l'autre côté de la place. Mais ses volets étaient clos, les lamelles baissées. Le brouillard, visible sur la place, faisait un vague halo à la lampe qui brillait chez le boulanger. Il fallait me hâter; si je manquais ce début de vacances, j'entachais de remords toutes les journées qui suivraient. Sur le palier, enfilant mon manteau, je criai à ma mère que j'allais faire un tour; elle me répondit, de sa chambre où elle devait être encore couchée, que je trouverai le café prêt en rentrant, ce qui me fit sourire de plaisir. Mais je ne pensais plus au café quand j'ai traversé la place le plus vite possible pour prendre le sentier qui conduisait aux Réserves. Ce sentier est à mi-pente le long du profond vallon fermé par les étangs des Réserves où notre ruisseau a sa source. Je ne voulais pas aller jusqu'aux étangs, mais seulement jusqu'à un petit pont sur le parapet duquel je pourrais m'asseoir; j'avais décidé que ce serait là que je me recueillerais. Le brouillard était si épais que de mon sentier je ne voyais pas l'autre pente; je distinguais tout juste au fond du vallon la rangée des noisetiers qui bordait le ruisseau. La neige et le brouillard formaient une même blancheur. La neige me venait aux chevilles; je peinais, le sentier montait. Je n'avais plus à redouter Jules Depignies; dans le brouillard tout semblait absent; j'étais aussi seul que jamais j'avais pu souhaiter de l'être au lycée. Mais n'était-ce pas justement cette solitude si parfaite qui me faisait me presser, buter dans les pierres sous la neige, comme si j'étais poursuivi ?... Il me semblait à présent que je ferais mieux de ne m'arrêter qu'aux Réserves.

Avant le petit pont, le sentier descend pour passer de l'autre côté du vallon; je me suis mis à courir dans la descente; il était plus facile de se laisser aller que de se retenir sur le verglas. J'avais compté sur de pareilles promenades pour me ressaisir, pour retourner à loisir dans ma tête le sort de mon personnage. Mais voici que tout me déconcerte; je n'ai pourtant jamais espéré que la neige me sauverait comme un tapis magique. Je vais attraper froid si je m'arrête. Il ne faut pas que je doute de moi, sinon ce sera tout de suite le désespoir complet. Ma mère croit que je ne comprends pas la gravité de la situation, quand j'en suis terrassé ! L'année décisive ! mais chaque minute est décisive, chaque instant que je passe à courir dans ce sentier à respirer le brouillard !...»

 

 

 

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