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Les Géants de JMG Le Clézio. Éditions Gallimard, collection "L'Imaginaire".

 

 

Extrait :

« Bogo le Muet aimait construire des pyramides sur la plage. Quand il revenait, quelques jours plus tard, elles avaient disparu. Le vent les avait fait tomber, ou bien des enfants criards les avaient prises pour cibles. Mais ça n'avait pas d'importance. Bogo le Muet reconstruisait les pyramides. Il faisait aussi des alignements de pierres, et des cercles magiques. Les cercles magiques, ça lui plaisait beaucoup. Il fallait mettre des galets les uns à côté des autres autour de soi, en tournant jusqu'à ce que le cercle soit bouclé. Alors on mettait à l'endroit où on était un gros caillou triangulaire, et c'était comme si on ne s'en allait jamais de la plage. Les alignements et les cercles magiques duraient en général plus longtemps que les pyramides. Bogo le Muet reconnaissait en marchant sur la plage des figures de cailloux qu'il avait tracé depuis presque un an. Quelques fois aussi il apercevait des cercles de pierres qui n'étaient pas de lui, et ça lui plaisait, et en même temps tout ça l'inquiétait un peu, parce qu'il pensait aux inconnus qui étaient passés par là. Bogo le Muet marchait sur la plage, et il regardait tous ces sentiers sur les galets. Il y avait des endroits où les cailloux étaient très gros, comme des pavés ; puis un peu plus loin, il y avait des espèces de flaques de gravier inexplicables. Les galets changeaient de place à cause des tempêtes et des bulldozers. Les montagnes de pierre se déplaçaient, tantôt vers la mer, tantôt vers le haut de la plage, près de la route. On n'était jamais sûr de l'endroit où on était. Quand on marchait comme Bogo le Muet, les yeux plissés par la lumière, on pouvait se perdre. Heureusement il y avait les pyramides Navaho de loin en loin qui servaient de points de repère.

Au fond c'était terrible de marcher seul sur la plage, parmi tous ces galets. Les pierres étaient dures, hermétiques, elles n'aimaient pas tellement les corps humains. Elles les repoussaient même, elles frappaient la chair fragile et cherchaient à briser les os. Bogo le Muet s'allongeait sur le dos, de tout son long sur les galets, et à travers sa chemise il sentait les pierres qui s'unissaient et formaient une plate-forme dure. Les pierres avaient de la force, beaucoup de force. Elles n'étaient pas tendres, elles ne s'effritaient pas comme la terre, elles ne flottaient pas le sable. Elles se soudaient les unes aux autres et elles se transformaient en plaque de ciment, une route impénétrable qui chassait le corps du petit garçon au-dehors.

À chaque fois c'était la même chose. Au bout d'un moment la plage en avait assez de Bogo le Muet, assez de tous ces gens qui marchaient sur elle, les enfants, les femmes, les mouettes. Elle se durcissait soudain, elle serrait tous ses galets comme des mâchoires, elle fermait tous ses interstices. C'était ça qui était terrible. Elle ne voulait plus de Bogo le Muet, ni de personne. Elle les renvoyait chez eux, à leurs petites histoires d'hommes. Bogo le Muet était désespéré. Il restait allongé sur le dos, les yeux pleins de larmes à cause du sel et de la lumière, et il essayait de ne pas comprendre. Il aurait bien voulu être un caillou, rond et gris, un caillou parmi les autres cailloux. C'était cela qu'il voulait être : un galet. Il aurait glissé à l'intérieur de la plage, il aurait appuyé son dos rond contre les autres galets, et personne ne l'aurait retrouvé. Il serait resté là sur la plage pendant des jours et des jours, à regarder le ciel blanc. Il aurait été brûlant au soleil, glacé la nuit. Le vent aurait glissé sur sa peau dure, l'aurait coulé autour de lui, et la fine poussière grise et le sel auraient fait une carapace lisse. Les cailloux n'ont peur de rien. Ils n'ont pas peur de l'orage, de la mort, du soleil, de la mer. Les dents des cachalots déchirent tout, les hommes, les baleines, les navires, mais elles se brisent sur les cailloux. »

 


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