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La Vengeance de la pelouse de Richard Brautigan. Éditions Christian Bourgois, traduction par Marie-Christine Agosto.

 

 

Extrait :

L’appel de la Californie
Comme la plupart des californiens, je viens d’ailleurs, et la Californie m’a attiré à elle à dessein, comme une fleur métallivore attire les rayons du soleil et la pluie, et puis, les pétales tendus, fait signe à la route, et laisse entrer les voitures, des millions de voitures dans une seule fleur, sous lesquelles se noie son parfum ; et il y a encore de la place pour des millions d’autres.
La Californie a besoin de nous, c’est pourquoi elle nous appelle. Je te prends toi, et toi, et encore toi, et moi de la côte nord-ouest du Pacifique, pays hanté où la nature danse le menuet avec les habitants, et dansait avec moi aux temps anciens.
J’ai apporté tout ce que je savais, de là-bas, jusqu’en Californie : des années et des années d’une vie différente à laquelle je ne retournerai jamais, ni ne veux retourner, et qui parfois semble avoir été la vie d’un autre qui, Dieu sait comment, aurait vaguement eu mon corps et mon esprit.
C’est étrange que la Californie aime ainsi aller chercher son peuple partout ailleurs et laisser derrière nous tout ce que nous savions, et nous voici, attirés par la Californie, comme si l’énergie même, ombre de cette fleur métallivore, nous avait appelés du fond d’une autre vie, nous voici maintenant pour faire la Californie jusqu’à la fin des temps, comme le Taj-Mahal en forme de parcmètre.

 

Un film de marbre pâle
La pièce avait un haut plafond victorien, et il y avait une cheminée de marbre, et un avocatier qui poussait sur la fenêtre, et elle était couchée près de moi et dormait, très belle et blondement.
Et je dormais aussi, et l’aube commençait à poindre. C’était en septembre.
En 1964.
Alors, brusquement et de façon inattendue, elle s’est assise sur le lit – je me suis réveillé immédiatement – et elle a entrepris de sortir du lit. Elle n’avait pas l’air de plaisanter.
- qu’est-ce que tu fais ? ai-je dit.
Elle avait les yeux grands ouverts…
- Je me lève, a-t-elle dit.
- Reviens te coucher, ai-je dit.
- Pourquoi ? a-t-elle dit, à demi hors du lit, un pied blond déjà sur le sol.
- Parce que tu dors.
- Oh… d’accord.
Elle avait compris ; et elle est revenue se coucher, s’est enroulée dans les couvertures et s’est nichée contre moi. Elle n’a pas prononcé un mot d plus et elle n’a pas bougé.
Elle était étendue là, profondément endormie ; ses errances étaient terminées et les miennes ne faisaient que commencer. Cela fait des années que je repense à cet épisode banal. Il ne me quitte pas et repasse sans cesse dans ma mémoire comme un film de marbre pâle.

 

Poussières
Je suis habité ce soir par des sentiments pour lesquels il n’y a pas de mots, et des faits qu’il faudrait expliquer en termes de poussières plutôt qu’en paroles.
J’ai examiné des petits bouts de mon enfance. Ce sont des morceaux d’une vie lointaine qui n’ont ni forme, ni sens. Des choses qui se sont produites comme des poussières.

 

Il y a des vieilles folles dans le bus d’Amérique de nos jours
À l’instant même, il y en a une, assise derrière moi. Elle porte un vieux chapeau décoré de fruits en plastique, et ses yeux zigzaguent à toute allure dans son visage comme des mouches sur des fruits.
L’homme qui est assis à côté d’elle fait semblant d’être mort.
La vieille femme lui parle et le souffle verbal ininterrompu qui sort de sa bouche évoque la frénésie des pistes de bowling, un samedi soir, avec des millions de quilles qui lui tombent des dents.
L’homme qui est assis près d’elle est un vieux Chinois tout petit, et qui porte des vêtements d’adolescent. Sa veste, son pantalon, ses chaussures et sa casquette son ceux d’un garçon de quinze ans. J’ai vu des tas de vieux chinois habillés comme des adolescents. Ça doit faire drôle quand ils vont s’acheter des vêtements dans les magasins.
Le Chinois s’est recroquevillé contre la fenêtre, et on ne peut même pas dire s’il respire. Elle s’en fiche pas mal de savoir s’il est mort ou vivant.
Il était vivant quand elle est venue s’asseoir à côté de lui et qu’elle s’est mise à lui parler de ses enfants qui sont devenus des bons à rien, son mari qui est alcoolique, et la fuite dans le toit de la foutue bagnole qu’il ne trouve même pas le moyen de réparer puisqu’il est toujours saoul – le salaud - et elle, elle est trop fatiguée pour faire quoi que ce soit parce qu ‘elle travaille toute la journée dans un café – et je dois être la serveuse la plus vieille du monde – et ses pieds ne le supportent plus, et son fils est en taule, et sa fille vit avec un chauffeur de camion alcoolique et ils ont trois mioches qui fichent la pagaille dans la maison, et elle aimerait avoir un poste de télévision parce qu’elle ne peut plus écouter la radio.
Elle a cessé d’écouter la radio il y a dix ans, parce qu’elle n’arrivait pas à trouver d’émissions. Il n’y a plus que de la musique et des informations maintenant – et je n’aime pas la musique, et je ne comprends pas les informations – et elle s’en fiche pas mal de savoir si ce putain de Chinetoque est mort ou vivant.
Elle a mangé de la cuisine chinoise il y a vingt-trois ans à Sacramento, et elle a eu la chiasse pendant cinq jours, et tout ce qu’elle voit, c’est une oreille en face de sa bouche.
L’oreille ressemble à un petit cornet jaune, mort.

 

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