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Lettrines 2 de Julien Gracq. Éditions José Corti, 1974.


Extrait :

(...) Fin octobre. Il n’a pas plu depuis quatre mois. Au jardin, les feuilles des arbustes pendent toutes droites et languissent après la pluie ; tous les massifs sont en fleur comme au plein de l’été. Depuis la mi-septembre, l’automne a été un une magnifique succession de journées chaudes ou tièdes, transparentes, gorgées, infusées de soleil jaune.
            Avant-hier, revenant de Paris en voiture, je déjeunais dans un petit « relais » en plein champ, proche d’Ouzouer-le-Marché : devant moi, par la fenêtre, je voyais se déployer jusqu’à l’horizon un vaste pas de Beauce verte et jaune, sans un arbre, sans une haie. A deux kilomètres, la lisière d’un village, sans doute un de ces hameaux beaucerons murés, revêches, désertés, plus sinistres encore quand on les traverse sous le soleil, mais qui, battu directement qu’il était par l’écume verte et fleurie, me paraissait dans le lointain de l’étendue plein de charme. Plus loin encore, à cinq ou six kilomètres, une lisière de forêt. Rien ne bougeait, que le grésillement doré de la légère brume ; l’œil se nourrissait de la seule succulence de la lumières ; il semblait qu’on entendait le soleil se déplacer.
            De telles saisons, de pareilles journées, si tardivement aventurées et menacées, ensorcelantes et pourtant sereines, évoquent le climat éperdu et condamné de l’amour et donnent l’envie d’inverser le vers de Baudelaire : ô femme dangereuse, ô séduisants climats ! La terre apparaît touchée au front de quelque signe de majesté : ce sont bien les royaumes de la terre, tout poudroyants de la couleur de l’or, et l’homme les visite, les dénombre et les engrange, inépuisablement. (...)

 

(...) Le car allégé s’enleva comme une plume pour attaquer l’ultime raidillon qui escalade le plateau du Cap – alors indemne d’hôtels et vierge de parking – et tout à coup la mer que nous longions depuis longtemps sur notre gauche se découvrit à notre droite, vers la baie des Trépassés et la pointe du Van: ce fut tout, ma gorge se noua, je ressentis au creux de l’estomac le premier mouvement du mal de mer – j’eus conscience en une seconde, littéralement, matériellement, de l’énorme masse derrière moi de l’Europe et de l’Asie, et je me sentis comme un projectile au bout du canon, brusquement craché dans la lumière. Je n’ai jamais retrouvé, ni là, ni ailleurs, cette sensation cosmique et brutale d’envol – enivrante, exhilarante – à laquelle je ne m’attendais nullement. (...)

 

 

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