accueil

 

 

 

Lettrines de Julien Gracq. Éditions José Corti.

 

 

Extrait :

Je n’ai jamais pu savoir où j’en étais avec Proust. Je l’admire. Mais l’émerveillement qu’il me cause me fait songer à ces cachets de potage déshydratés où se recompose dans l’assiette, retrouvant même sa frisure, soudain un merveilleux brin de persil. J’admire. Mais je ne sais pas si j’aime ça. L’aspect et même le mouvement récupéré de la vie ne laissent jamais oublier la dessiccation préalable.

 

 

L’idée de l’écrivain « portant » en lui un livre aussi inévitablement que le pommier chaque année produit des pommes remonte, j’imagine, à un peu plus d’un siècle : à l’étonnante conjonction Hugo-Dumas-Balzac : millionnaires de lettres, qui ont fait hausser sans mesure, à l’estime du public, la cotisation minimum exigible pour l’admission. Mesurés à cette aune, Baudelaire a été jugé impuissant. Flaubert, bréhaigne, Rimbaud plaisantin, Nerval mineur, Mallarmé bizarre, Lautréamont aliéné : dans la critique littéraire presque toutes les erreurs judiciaires depuis un siècle, toutes les réhabilitations tardives portent sur des écrivains qui ont peu écrit : marginaux donc aux yeux de presque tous dès le départ, éludant l’attention et le regard – peu sérieux. Aujourd’hui encore, il est presque impossible à quelqu’un de n’écrire qu’un seul livre – s’il est remarquable – sans être à peu près soupçonné d’une maladie honteuse.

 

 

Il y a les bons et les mauvais livres. Mais l'écrivain, parce qu'il est aussi un lecteur, introduit une catégorie un tant soit peu plus scabreuse : les livres que, tout en faisant profession de les admirer comme tout le monde, et somme toute d'assez bonne foi, il ne se pardonnerait pas d'avoir écrits. Et il y a aussi les livres - infiniment plus rares sans doute - qu'il n'admire pas et qui pourtant s'il les avait écrits lui sembleraient lui faire honneur. Catégories inavouables, presque épidermiques, qui sont le propre de la main à plume, qui sont un peu au goût ce que l'envie de coucher est à l'amour, et qui ne sont pas faites pour simplifier les rapports toujours sournois et parfois un peu crapuleux que le littérateur entretient avec la littérature.

 

 

Je disais que la théologie s’installe et que la foi s’en va. Je n’aime pas beaucoup que dans un roman le système sur lequel il est bâti lui perce la peau de partout, comme la règle de grammaire à l’exemple du grammairien. Quand tout aura été dit sur le roman, ses droits et ses devoirs, il restera que lire un roman, c’est croire d’une certaine manière à ce qu’il raconte, et cette créance le romancier ne l’obtient que s’il prêche d’exemple : rien ne peut remplacer cet élan – qui suppose une certaine ingénuité d’âme, je le veux bien, et même un certain refus de la lucidité – avec lequel un romancier s’ébroue dans l’espèce de terre promise qu’il se croit vocation de conquérir. Après tout, cet élan, un peu insensé si on y réfléchit bien (mais si on y réfléchit bien aussi, c’est insensé de devenir amoureux) cela s’appelle l’élan créateur. Le saint patron de beaucoup des nouveaux romanciers, c’est Flaubert, c’est-à-dire quelqu’un qui a toutes sortes de mérites d’une autre espèce, mais qui est aussi le premier des grands romanciers chez qui cet élan commence à se paralyser. Et, à le suivre sur ce terrain, j’ai souvent l’impression qu’on lui fait aujourd’hui bonne mesure. […] Quand il n’est pas songe, et, comme tel, parfaitement établi dans sa vérité, le roman est mensonge, quoi qu’on fasse, ne serait-ce que par omission, et d’autant plus mensonge qu’il cherche à se donner pour image authentique de ce qui est. Qu’on essaie après cela de le « démystifier », je n’y vois rien à redire : je n’objecte pas non plus à ce qu’on applique un cautère sur une jambe de bois. A un système de conventions en succèdera un autre : soit – rien de mieux ! Seulement, si le roman doit se déniaiser en commençant par désenchanter le romancier, il faut considérer ce qui reste. Ce qui reste pour moi, en refermant beaucoup de romans de ce temps, congelés et grisâtres, à la technique de plus en plus démystifiée, c’est quelques fois seulement le petit mot terrible de Céline : « Quand on n’a plus assez de musique en soi pour faire danser la vie… »

 

 

Les écrivains qui, dans la description, sont myopes, et ceux qui sont presbytes. Ceux-là chez qui même les menus objets du premier plan viennent avec une netteté parfois miraculeuse, pour lesquels rien ne se perd de la nacre d’un coquillage, du grain d’une étoffe, mais tout lointain est absent— et ceux qui ne savent saisir que les grands mouvements d’un paysage, déchiffrer que la face de la terre quand elle se dénude Parmi les premiers: Huysmans, Breton, Proust, Colette. Parmi les seconds: Chateaubriand, Tolstoï, Claudel. Rares sont les écrivains qui témoignent, la plume à la main, d’une vue tout à fait normale.

 

 

Tableau de la Bretagne.

     Pour qui a décidé de la traverser vite – trop vite – peu de pays en France quand on les visite protestent aujourd’hui aussi prosaïquement — aussi sainement — que la Bretagne contre une certaine idée convenue qu’on s’est faite d’eux par les vieux livres. Pour elle, comme pour nous, les temps sont allés vite, et elle ne les récuse pas. La Bretagne a cessé de vivre, si elle l’a jamais fait, de souvenirs et de légendes. Pennbaz, terre-neuvas, binious et bombardes, diablotins, korrigans et lavandières de nuit, toutes ces images d’Epinal d’un répertoire un peu falot qui ne mérita jamais beaucoup mieux qu’un moment de triomphe au music-hall ont réintégré le musée folklorique, et c’est tant mieux: l’essentielle, la solide Bretagne n’a jamais rien eu à voir avec le pittoresque. La campagne fait peau neuve ; le bocage aux chemins creux de Jean Chouan s’en va par plaques ; les goélettes des pêcheurs d’Islande sont depuis longtemps motorisées. Le pays de Cadoudal est devenu celui du syndicalisme paysan le plus avancé, le plus combatif de France. A travers la grisaille des champs et des vagues, on distingue partout le labeur pauvre encore (déjà moins pauvre), mais nullement routinier, et encore moins résigné, d’une race noueuse et tenace, tout ensemble rêveuse et brutale, qui ne plaint pas sa peine et se réconforte parfois dans ses fatigues à des alcools plus violents que la chanson des flots bleus.
     Qu’on ne vienne donc pas chercher dans ce Finistère — une des provinces les plus humanisées de la France — les bruyères d’Ossian ou les solitudes de l’Ecosse ou de la Cornouaille. En avançant vers la pointe de Penmarc’h, quand les lignes d’arbres du bocage se couchent à terre l’une après l’autre, fauchées par la mitraille du noroît, c’est le troupeau des maisons basses qui les relaie jusqu’à la mer et s’ébroue comme dans une prairie à travers la presqu’île – et par les brumes opaques du " miz du " (mois noir) dans le claquement perpétuel du linge qui sèche derrière les petites maisons, si on se promène le long du rivage tragique de la Chapelle de la Joie, de tous côtés, à six heures du soir, la corne de brume est relayée par la sirène des conserveries. La Bretagne d’aujourd’hui n’est pas complaisante à la rêverie facile. Ni déserte, mais fertile en hommes, et le sang tiré à la peau comme " corps qui respire bien ". Ni même grise, pour la mélancolie qui se promène sur la lande de René; la Bretagne de main d’homme est blanche, de tous ses pignons chaulés à cru, et presque autant que la Grèce ou que l’Andalousie; appliquée seulement, on dirait, au travers de ses pluies, à nous faire comprendre que le blanc puisse être la couleur parfaite du deuil. Peu importe ces surprises du tourisme trop bien informé; une certaine frontière intime d e l’âme s’éveillera toujours en Bretagne: celle où le sentiment nu de la solidité élémentaire est confronté à tous ses dissolvants.(…)
     La mer, bien sûr, est le spectacle envahissant et plus changeant encore vers lequel la terre — pénétrée, déchirée par elle — dévale de partout: jusqu’à des lieues à l’intérieur la côte ici est placée sous son invocation: Ar Mor. C’est une mer plus que sérieuse, encore parée de ses attributs les moins rassurants, où les canots de sauvetage ne chôment pas, et où la Société des Hospitaliers et Sauveteurs bretons garde du pain sur la planche. Une mer encore fée, et parfois mauvaise fée, grosse encore de prodiges, comme lorsqu’elle poussait au rivage des auges de pierre, ou la voile noire de Tristan de Loonnois. Il faut l’entendre, au creux des nuits d’hiver, lorsque le grondement des rochers de la Torche, à vingt-cinq kilomètres, éveille encore vaguement les rues mouillées de Quimper comme une préparation d’artillerie. Et quiconque l’a beaucoup regardée, aux avancées sauvages des Pois ou du Raz, à Penmarc’h couvrant furieusement les toits au loin d’une neige terne d’écume fouettée, dormante aux étranges rives japonaises de la rade de Brest vers Roscanvel, sous les levers de soleil de Morgat, ou dansante, nue et ivre, dans ses très beaux jardins de rochers et d’écume de Ploumanac’h, ne désirera plus beaucoup la voir ailleurs. " Ce qu’il y a d’agréable en Bretagne, a écrit Roger Nimier, c’est qu’il n’y a pas de monuments à visiter. " Pour ceux qu’elle aura choisis, c’est peu de visiter la Bretagne ; il faut la quitter en souhaitant d’y vivre, l’oreille contre ce profond coquillage en rumeur, et son appel est celui d’un cloître au mur défoncé vers le large : la mer, le vent, le ciel, la terre nue, et rien : c’est ici une province de l’âme. "Les Celtes, écrit Flaubert dans Salammbô, regrettaient trois pierres brutes, sous un ciel toujours pluvieux, au fond d’un golfe rempli d’îlots."

 

Tous droits réservés © Editions José Corti

 

 

© 2002-2020 - Pascale Arguedas
Les textes et graphiques sont la propriété exclusive du site, ou de leurs auteurs lorsque indiqué. Ils ne peuvent être reproduits sans autorisation préalable. Le site contient des liens externes vers d'autres sites. Le contenu et la présentation de ces sites demeurent la responsabilité de leur propriétaire.