accueil

 

 

 

 

Le Métier des autres de Primo Levi, éd. Folio "essais" 1992.

 


Extrait :

Pourquoi écrit-on ?

Il arrive souvent qu'un lecteur – d'ordinaire un jeune homme – demande à un écrivain, en toute simplicité, pourquoi il a écrit tel livre, pourquoi il l'a écrit de telle façon, ou encore, plus généralement, pourquoi il écrit et pourquoi les écrivains écrivent. À cette dernière question, qui inclut les précédentes, il n'est guère facile de répondre : un écrivain n'est pas toujours conscient des raisons qui le poussent à écrire, il n'y a pas toujours qu'une seule raison à sa démarche, et les raisons qui l'engagent à commencer une œuvre ne sont pas toujours celles qui la lui font terminer. On pourrait, me semble-t-il, distinguer au moins neuf motivations possibles, que je vais tenter d'exposer ici. Le lecteur quant à lui, qu'il soit ou non du métier, n'aura pas de mal à en découvrir d'autres.

Et bien donc, pourquoi écrit-on ?

  1. Parce qu'on éprouve l'envie ou le besoin. C'est, en première approche, la motivation la plus désintéressée. L'auteur qui écrit sous la dictée intérieure de quelque chose ou de quelqu'un n'œuvre pas en vue d'une fin, son travail pourra lui valoir renommée et gloire, ce sera un surplus, un profit supplémentaire qu'il n'aura pas consciemment désiré : un sous-produit. Bien entendu, le cas envisagé est extrême, théorique, asymptotique. On peut douter qu'il ait jamais existé écrivain ou même artiste au cœur si pur. Tels se voyaient les romantiques, et il n'est pas indifférent que nous croyions reconnaître ces exemples parmi les grands hommes les plus éloignés dans le temps, dont nous savons peu de choses et qu'il est donc plus facile d'idéaliser. Ainsi les montagnes dans le lointain nous apparaissent toutes d'une même couleur, qui souvent se confond avec la couleur du ciel.
  2. Pour divertir ou se divertir. Fort heureusement, les deux variantes coïncident presque toujours : il est rare que celui qui écrit pour réjouir son public ne se divertisse pas en écrivant, comme il est rare que celui qui prend plaisir à écrire ne transmette pas au lecteur au moins une partie de ce plaisir. À la différence du cas précédent, les amuseurs purs existent : ce sont souvent des écrivains non professionnels, étrangers aux ambitions littéraires – ou autres -, libres de certitudes encombrantes et d'étroitesses dogmatiques, légers et limpides comme des enfants, lucides et sages comme ceux qui ont vécu longtemps et à bon escient. Le premier nom qui me vient à l'esprit est celui de Lewis Carroll, l'ecclésiastique timide et le mathématicien à l'existence irréprochable, qui a tenu sous le charme six générations de lecteurs grâce aux aventures de son Alice, d'abord au pays des merveilles, puis derrière le miroir. Preuve ultérieure de son aimable génie, la faveur que rencontrent ses livres, à plus d'un siècle de distance, tant auprès des enfants – qu'auprès des logiciens et des psychanalystes, qui ne cessent de trouver dans ses pages des significations nouvelles. Le succès sans démenti de ses livres tient probablement au fait qu'ils ne prétendent rien faire passer : ni leçons de morale ni propos édifiants.
  3. Pour enseigner quelque chose à quelqu'un. Le faire, et le bien faire, peut être chose précieuse pour le lecteur ; encore faut-il s'entendre. À de rares exceptions près comme le Virgile des Géorgiques, l'intention didactique nuit en profondeur à la trame narrative, elle la sape et la souille. Le lecteur qui cherche une histoire doit trouver une histoire et non une leçon qu'il n'a pas demandée. Mais justement il y a des exceptions, et qui a fibre de poète sait trouver et exprimer la poésie lors même qu'il parle d'étoiles, d'atomes, de l'élevage du bétail ou de l'apiculture. J'espère ne scandaliser personne en évoquant ici La science de la cuisine et l'art de bien manger de Pellegrino Artusi, autre homme au cœur pur qui s'annonce pour ce qu'il est : il ne pose pas à l'homme de lettres, il aime avec passion l'art de la cuisine méprisé des hypocrites et des esprits chagrins, il entend l'enseigner, il le déclare, le fait avec simplicité et la clarté de qui connaît à fond sa matière, et il arrive spontanément à l'art.
  4. Pour améliorer le monde. Nous nous écartons de plus en plus, on le voit, de la conception de l'art pour l'art. Observons à ce propos que les motivations qui nous intéressent ici ont bien peu d'incidence sur la valeur de l'œuvre qu'elles sont susceptibles d'engendrer ; un livre peut être beau, sérieux, durable et plaisant pour des raisons tout autres que celles pour lesquelles il a été écrit. On peut écrire des livres ignobles pour de très nobles raisons et aussi, mais plus rarement, des livres honorables pour des raisons ignobles. Pour ma part, j'éprouve une certaine méfiance à l'égard de qui « sait » comment améliorer le monde ; c'est souvent, sinon toujours, un individu si infatué de son propre système qu'il en devient imperméable à toute critique. Il faut souhaiter qu'il ne possède pas une trop forte volonté, car alors il pourrait être tenté d'aller au-delà des mots et d'améliorer le monde dans les faits : ainsi Hitler après avoir écrit  Mein Kampf ; et j'ai maintes fois pensé que s'ils avaient disposé d'énergies suffisantes, bien d'autres utopistes auraient déclenché des guerres et des massacres.
  5. Pour faire connaître des idées. Ceux qui écrivent dans ce but ne représentent qu'une variété plus réduite, et par conséquent moins dangereuse, de l'espèce précédente. Cette catégorie coïncide de fait avec celle des philosophes de tout acabit : géniaux, médiocres, présomptueux, amis du genre humain, dilettantes, fous.
  6. Pour se libérer d'une angoisse. L'écriture constitue souvent un équivalent de la confession ou du divan de Freud. Je n'ai rien à objecter à celui qui écrit dans un état de tension ; je lui souhaite au contraire de parvenir à s'en délivrer ainsi, comme cela m'est arrivé voici maintenant bien longtemps. Je lui demande cependant de filtrer autant que possible sa propre angoisse, de ne pas la jeter telle quelle, matériau brut, au visage du lecteur : il risquerait de la transmettre aux autres sans pour autant l'éloigner de soi.
  7. Pour devenir célèbre. Je crois que seul un dément pourrait entreprendre d'écrire dans le seul but de devenir célèbre ; mais je crois aussi qu'aucun écrivain, fût-il le plus modeste, fût-il le moins présomptueux, fût-il l'angélique Carroll cité plus haut, n'a été insensible à cette motivation. Être connu, entendre parler de soi, lire des articles sur soi dans les journaux, cela est doux, indubitablement ; mais parmi les joies que la vie peut offrir, il en est peu qui coûtent autant de travail, et peu de travaux dont le résultat soit aussi incertain.
  8. Pour devenir riche. Je ne comprends pas l'étonnement ou l'indignation de certains lorsqu'ils découvrent que Collodi, Balzac et Dostoïevski écrivaient pour gagner de l'argent, pour payer leurs dettes de jeu ou pour renflouer des entreprises commerciales déficitaires. Comme toute autre activité utile, écrire mérite salaire. Mais écrire à seule fin de lucre me semble dangereux, car cela mène presque toujours à une manière facile, trop soumise au goût du grand public et à la mode du moment.
  9. Par habitude. J'ai gardé pour le fin la motivation la plus triste. C'est triste, mais c'est ainsi : il arrive que l'écrivain épuise son propergol, ses ressources de conteur, son désir de donner vie et forme aux images qu'il a conçues ; qu'il n'ait plus de désirs, fût-ce de gloire ou d'argent ; et qu'il écrive, quand même, par inertie, par habitude, pour « se conserver un nom ». Attention à lui ! il n'ira pas loin dans cette voie, il finira fatalement par se copier lui-même. Le silence est plus digne, temporaire ou définitif.
*


Tous droits réservés © Editions Folio

 

 

© 2002-2020 - Pascale Arguedas
Les textes et graphiques sont la propriété exclusive du site, ou de leurs auteurs lorsque indiqué. Ils ne peuvent être reproduits sans autorisation préalable. Le site contient des liens externes vers d'autres sites. Le contenu et la présentation de ces sites demeurent la responsabilité de leur propriétaire.