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Que fait-on du monde ? Elégie pour quarante villes de Jacques-François Piquet. Éditions Rhubarbe, 2006.

 

Extrait :

I

Evry

            Nouvelle année rentrant chez moi après avoir longtemps marché dans les rues – minuit passé et j’avais entendu les déflagrations des pétards et bouchons de Champagne – j’appris que dans un hôpital d’Evry la neuve, à deux jets de Paris sunlights, une femme accouchait poignet menotté à la table, sa matonne ayant craint sans doute qu’elle ne se libère en délivrant et pendant plus d’une heure le bruit infernal de l’acier accompagna ma délivrance, car j’étais cet enfant qui naissait déjà pénétré du monde, mon premier cri condamné à se perdre dans des couloirs déserts quand d’autres fusées feux d’artifice derrière les portes, hors les murs et les grillages, ailleurs.

            Quand après ça de nouveau dans la nuit, la fête battait son plein, flonflons à tous les carrefours, couples enlacés dansant malgré l’heure avancée, à l’angle d’une rue une femme saoule trop belle aux yeux charbons m’est tombée dans les bras, m’a souhaité bonne année, j’aurais pu lui répondre, l’embrasser, l’inviter, mais j’étais sale et fatigué et traînais après moi une odeur âcre d’abattoir.

 

 

XI

Mbabane et Bucarest

            Mswati III dit le Lion, monarque aux onze épouses, a reporté la rentrée scolaire afin que nos enfants puissent achever le désherbage de ses champs royaux. Alors j’en appelle aux autres mères et devant ceux chargés de lui transmettre le message nous retroussons nos jupes, exhibons nos culs nus : on proteste comme on peut en terre swazie et ce geste-là vaut pour nous malédiction.

            S’il advient après cela que le roi meure, qu’on me porte au bûcher plutôt que sur le trône, car je n’en ai pas fini de maudire les tyrans, à commencer par cet autre couché sous la pierre de Bucarest, entouré pour l’heure de nostalgiques larmoyants, car aujourd’hui, vingt-six janvier, c’est son anniversaire : maudit birthday Nicolae !

            Car enfin qui a jamais fêté celui des cent quarante sept mille enfants conçus arrachés aux forceps d’une loi, confiés, faute de moyens, à des centres de placement, élevés là comme on élève bétail et même pire, car nombre encore périrent après Noël 1989 – oui, qui ?

           Alors, en leur nom, je maudis le tyran blanc comme j’ai maudit le roi noir : en lui montrant mon cul !

 

 

XIII

Sally-Portudal

            Un avion passe et laisse sur le drap du ciel une traînée blanchâtre que le vent effiloche. Quand il n’en reste plus trace, je suis en partance pour Sally-Portudal, proche M’bour, village de pêcheurs, étape obligée retour safaris, hôtel et bungalows dans beaux jardins plantés bougainvillées, ciel bleu profond, océan de même, voiles blanches, piscine lobée, grands palmiers éventails.

            Et dans ce décor de rêve, paradis terrestre selon formule, des enfants nègres vendent leur corps comme d’autres colifichets ou pacotilles.

         Et quel mal à ça ? Car autrement que deviendraient-ils sans nous, sans moi qui malgré soixante ans sonnés et la fatigue d’avoir roulé sous tous les soleils, chaque soir retrouve mon petit Khadim, my sweet Ousmane, mein kleiner Abdoulaye pour un tour en 4 x 4 à l’écart de la ville, sur des plages risque zéro d’être surpris pantalon bas comme il arrive à ces toubabs de la dernière pluie qui ne connaissent rien de l’Afrique et s’imaginent pouvoir faire ce qu’ils veulent comme ils veulent…

            Oui, que deviendraient-ils ? Et moi qui déjà bande et me réjouis le front collé au hublot frais, le regard bleu ciel au-dessus des nuages ?

 

 

XXX

Ciudad Juarez

            Aujourd’hui huit mars j’ai défilé femme défigurée après immolation volontaire , femme exécutée dans stade de foot devant foule en liesse, femme mise aux enchères sur Internet, femme brûlée vive dans conteneur à poubelle, femme mutilée dans l’intime de sa chair, femme stérilisée de force, femme lapidée violée exploitée, femme battue tondue…

           Oui aujourd’hui notre jour j’ai défilé femme dans les rues de Ciudad Juarez et nous étions cent mille et plus, des millions peut-être…

 

 

 

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