accueil

 

        

 

 

L'Oiseau du mois d'Alexandre Vialatte. Éditions Le Dilettante.

 

 

Extrait :

L'oiseau de Mai ou le vol de nuit de la Sorcière

 

Le 1er mai date de la plus haute antiquité. Il est marqué par le passage des sorcières. Les unes se rendent au sommet du Brocken. Les autres dans une petite clairière de Maine-et-Loire. Par temps clair, quand les étoiles brillent, on peut les voir passer comme un vol d'oies sauvages, filant à très haute altitude à cheval sur leur manche à balai qu'elles inclinent plus ou moins pour prendre de la hauteur, échevelées par la vitesse et par les vents. Elles n'ont d'autre costume qu'un léger vêtement de nuit. Leur nez crochu leur donne le profil exotique du perroquet bleu du Brésil. Le vent siffle dans leur chemise. Leur longue chevelure grise les suit comme un drapeau.

De temps en temps, la sorcière de tête, qui est généralement la doyenne, monte en chandelle à la vue de la montagne que son oeil presbyte a découverte à l'horizon. Les plus jeunes la suivent comme elles peuvent, crispées par l'effort sur leur monture pour éviter les "tonneaux lents". Elles voient ainsi passer au loin les fleuves, les routes et les villages. Elles survolent les forêts profondes, elles se divisent en abordant la tour Eiffel et se regroupent après l'avoir passée. Leur fracas réveille le berger. En les voyant l'agriculture se signe, le motard s'étonne de leur vitesse, le voyageur fait un faux pas. Déjà elles ne sont plus au loin qu'une ligne mince. Que le vent désarçonne l'une d'entre elles, elles l'abandonnent et ne s'arrêtent pas. Mais le plus souvent les nuages les cachent. On ne les aperçoit plus qu'entre deux cumulus. Elles se dirigent vers la haute mer, elles survolent la Bretagne, elles crèvent le mur du son. Contournant les zones cycloniques, elles s'attardent sur les Açores. Leurs cris, leurs blasphèmes infernaux se mêlent au hurlement des vagues. Leur ronde infâme élargit ses cercles. Leurs caquetages démentiels éloignent le poisson. Le compas s'affole dans l'habitacle, le phare hésite, le pêcheur louvoie, l'armateur est très ennuyé. Il refait ses calculs, il rudoie sa famille, il tourne comme un lion en cage, il téléphone à son associé.

Bientôt pourtant la clairière est en vue. Les cercles se font plus étroits. Les sorcières s'abattent en piqué, avec un bruit de grêlons, comme une nuée de sauterelles. La pluie tombe, l'orage se déchaîne, la foudre frappe. Le diable apparaît sous un sapin. Il a l'apparence d'un vieux bouc. Il distribue des sandwiches à tout le monde : tantôt c'est du saucisson-beurre, tantôt du colin-mayonnaise. D'autres fois une feuille de laitue prise entre deux tranches de pain de seigle avec une olive noire et une branche de persiil. Les sorcières, pour ne pas se mouiller, s'asseyent sur leurs imperméables qu'elles étalent sur quelque rocher. Certaines ont apporté de la saucisse de Toulouse dans un antique morceau de journal ; elles raclent avec un canif la sauce au vin qui a séché sur le papier. C'est ainsi que ces femmes infernales se livrent à leurs tristes festins. Le diable alors devient phosphorescent ; il dégage une odeur de soufre, d'étable à chèvres et d'allumette chimique. Il distribue gratuitement aux sorcières des recettes infâmes pour faire crever le veau du voisin. Imprimées sur du papier vert. (C'est pourquoi tant de voisins, surtout dans les grandes villes, se privent aujourd'hui d'avoir un veau.) Affreux trafics ! Ensuite le diable disparaît dans un tourbillon de fumée noire, et les sorcières rentrent chez elles par la cheminée. Elles rangent le balai dans le placard. Elles dissimulent dans une armoire leur pot de graisse de vipère sous une pile de torchons. Le matin elles reprennent le travail. Elles sont très fatiguées. Elles lavent mal la vaisselle et leur patronne les congédie.

Le diable rentre dans son étable ; le paysan l'y traite sans considération.

Cette histoire prouve que la vie des sorcières est une existence très pénible mêlée d'incidents ennuyeux et qu'une jeune fille réellement bien élevée devrait toujours rentrer chez elle avant minuit.


Tous droits réservés © Editions Le Dilettante

 

© 2002-2020 - Pascale Arguedas
Les textes et graphiques sont la propriété exclusive du site, ou de leurs auteurs lorsque indiqué. Ils ne peuvent être reproduits sans autorisation préalable. Le site contient des liens externes vers d'autres sites. Le contenu et la présentation de ces sites demeurent la responsabilité de leur propriétaire.