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Patrimoine de l’humanité de Nicolas Beaujon. Éditions Le Dilettante, 2006.


Extrait :

 

Les œuvres, en général, se tenaient à carreaux, mais pas les visiteurs, toujours disposés aux pires coups bas. Les visiteurs attaquaient par surprise, par derrière. Ils livraient une guerre sale. Ils affectaient des postes d’esthètes, d’amis des arts, mais nous les agents de contact on savait que derrière le masque de l’honnête homme se cachait le contribuable étouffé par les taxes, l’électeur mécontent. L’usager. Celui-là ne faisait pas de cadeaux. Il touchait aux œuvres rien que pour tester notre réactivité. «On va voir si ce fonctionnaire que j’engraisse comme un chapon via l’impôt sur le revenu mérite son salaire de nabab...» Et hop, l’usager flanquait sa grosse main gluante sur l’œuvre sans défense. Une seule parade possible, la courtoisie : « Écartez-vous, monsieur, s’il vous plaît, vous risquez d’endommager cette œuvre qui fait partie du patrimoine de l’humanité. » Mouché, notre contribuable, qui ne s’attendait pas à tant de fair-play. Parfois il y avait des vicieux : Vous avez vu, là-bas, il y a un type qui a déclenché un flash. » Enfer ! Non, je ne l’avais pas vu : « NO FLASH ! » Les visiteurs détestent être pris la main dans le sac : « Du calme, gardien, nous sommes dans un musée, que diable, respectons-nous les uns les autres…Un peu de courtoisie n’a jamais fait de mal à personne, ce me semble…Qu’y puis-je si mon flash se déclenche automatiquement quand il fait  sombre ? … Il est drôlement mal éclairé votre musée.» Et voilà, voilà comment on se fait avoir, en perdant sur tous les tableaux : deux visiteurs-le délateur et le dénoncé- allait ramener à la maison une image déplorable de note métier, et c’est toute la fonction public qui s’en retrouverait meurtrie, car l’usager généralise à mort, c’est connue. On nous l’avait pourtant expliqué pendant la formation contact, que la mission de sécurité ne doit en aucun cas s’exercer au détriment de la mission d’accueil. C’est comme ça qu’on se retrouve avec une notation annuelle revue à la baisse.

Bon agent mais exerce parfois sa mission de sécurité au détriment de sa mission d’accueil, essentielle au niveau d’un service public qui se respecte. Ces abrutis de touristes ne savent pas que leur flash tue les chefs-d’œuvre à petit feu. Que la lumière des flashs vous détériore la peinture plus lentement mais aussi plus sûrement qu’un bain d’acide. Ils ne savent pas non plus que même si leurs mains sont parfaitement propres,la peau transporte des substances organiques dont le contact répété est nocif pour les chefs-d’œuvre inestimables. Nous les agents de contact nous savions tout cela. Nous les Casques bleus de la culture. On avait passés des concours très durs. On avait suivi des stages. On avait des grèves. On savait que si on repérait une égratignure sur un tableau on devait illico la signaler au brigadier, et remplir un certificat d’anomalie. Le brigadier c’était un Guichard, un agent de contact qui ne contacte plus le public mais les agents. Guichard avait passé dix ans dans les salles du musée avant d’obtenir sa promotion au grade de brigadier. Dix ans à se coltiner les visiteurs leurs sarcasmes et leurs questions stupides. Où sont les toilettes m’sieur ? Maintenant il encadrait les mecs comme moi. Il me notait à la fin de l’année, me demandait si j’étais gréviste en cas de grève et me refusait de me donner un jour de congé s’il y avait un sous-effectif.  Il me grondait aussi, si je dépassais mon temps de pause. C’était ça, être chef.  Être grand chef, comme Vatout, c’était la même chose, mais on avait un bureau à soi tout seul et on participait à des réunions avec Emma Peel. Pas vraiment un boulot pour un guitariste rock, somme toute.


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