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Pawana de JMG Le Clézio. Éditions Gallimard.

 

 

Extrait :


Le mousse se souvient avec nostalgie …
C’est dans une ancienne cabane de boucaniers que j’ai élu domicile. Quand le vent souffle de la mer, la brume s’accroche aux rochers de la côte, et la plage disparaît peu à peu dans un nuage cotonneux. Alors, je ne vois plus que les ossements des baleines, je n’entends plus que le bruit du vent qui gémit. Partout, dans le sable, se dressent les grandes mâchoires, pareilles à des arcs, et les vertèbres, qui semblent des colonnes de pierre brisées par un cataclysme.

L’hiver, l’océan est lisse comme un métal. J’avais dix-huit ans quand j’ai embarqué sue le Léonore, commandé par le capitaine Charles Melville Scammon. Je me souviens de la route que nous avons suivie depuis San Francisco vers le sud, et du jour où nous sommes arrivés pour la première fois à Punta Bunda, dans la Californie mexicaine. Alors ce n’était pas le lieu désolé que j’ai retrouvé aujourd’hui, ce désert jonché d’ossements et de ruines. C’était une véritable ville de boucaniers avec tous ces navires à voile mouillés dans la grande baie de la Ensenada, et les vols d’oiseaux qui tourbillonnaient autour d’eux, en attendant leur départ. Dans la baie, régnait une activité semblable à celle que j’avais vue dans mon enfance, dans les ports de la côte est, Bedford, Nantucket. Les feux brûlaient pour chauffer l’huile, la poix, les tonneliers réparaient les barils, il y avait des ateliers de charpente, des forges, des hommes qui rapiéçaient les voiles, qui tressaient les câbles, les cordages. La chaloupe nous a déposé sur la plage, j’ai marché dans le sable, sous le soleil flamboyant. Partout dans le village, on était assourdi par le bruit des boucaniers. Les marins venaient de toutes les parties du monde, on entendait parler des langues extraordinaires, le portugais, le russe, le chinois.

Le capitaine au terme de sa vie …
Dans la lagune, les baleines étaient libres et vastes comme des déesses, comme des nuages. Elles venaient au monde dans cet endroit où la vie avait commencé, dans le secret de la terre. Sans cesse recommencé, et il ne devait pas y avoir de fin.
Mais moi, Charles Melville Scammon, commandant le Léonore de la Compagnie Nantucket, j'ai découvert ce passage, et plus rien ne sera comme avant. Mon regard s'est posé sur le secret, j'ai lancé mes chasseurs assoiffés de sang, et la vie a cessé de naître. Maintenant, tout est renversé et détruit. Sur la plage où nous avons passé la première nuit, entendant au hasard les souffles des géants qui s'approchaient, on a construit une jetée en bois, où les cadavres des baleines sont arrimés avant le dépeçage. Des huttes ont poussé, des villages de ramasseurs de sel, de marchands d'eau, de coupeurs de bois. Le ventre de la terre s'est desséché et flétri, il est devenu stérile.
Maintenant que j'approche de ma fin, je pense à l'étrave de la chaloupe qui fendait silencieusement l'eau pâle de la lagune, portant le canon de l'Indien vers le corps des géantes. Je pense encore au bond gigantesque de la femelle, suspendue un instant dans la lumière au centre de son nuage de gouttes, et retombant en entraînant son enfant dans la mort. Comment peut-on oser aimer ce qu'on a tué ?

 

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