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Plupart du temps 1915-1922 de Pierre Reverdy. Editions Gallimard, collection "Poésie".

 

 

Extrait :

Poèmes en prose – 1915

Les Saltimbanques

Au milieu de cet attroupement il y a avec un enfant qui danse un homme qui soulève des poids. Ses bras tatoués de bleu prennent le ciel à témoin de leur force inutile.

L'enfant danse, léger, dans un maillot trop grand ; plus léger que les boules où il se tient en équilibre. Et quand il tend son escarcelle, personne ne donne. Personne ne donne de peur de la remplir d'un poids trop lourd. Il est si maigre.

 

 

Gardiens

Au coin de la rue sous le seul bec de gaz, trois ombres attendent. Je passe, et déguisant ma crainte comme ils affichent leur force, j'ai l'air de me rassurer en regardant leurs uniformes.

Il fait sombre, plus loin, et la nuit est pleine de dangers.

 

 

Des êtres vagues

Une honte trop grande a relevé mon front. Je me suis débarrassé de ces encombrantes guenilles et j'attends.

Vous attendez aussi mais je ne sais plus quoi. Pourvu que quelque chose arrive. Tous les yeux s'allument aux fenêtres, toute la jalousie de nos rivaux recule au seuil des portes. Pourtant s'il n'allait rien venir.

À présent je passe entre les deux trottoirs ; je suis seul, avec le vent qui m'accompagne en se moquant de moi. Comment fuir ailleurs que dans la nuit.

Mais la table et la lampe sont là qui m'attendent et tout le reste est mort de rage sous la porte.

 

 

La lucarne ovale – 1916

La Vie dure

Il est tapi dans l'ombre et dans le froid. Quand le vent souffle il agite une petite flamme au bout des doigts et fait des signes entre les arbres. C'est un vieil homme ; il l'a toujours été sans doute et le mauvais temps ne le fait pas mourir. Il descend dans la plaine quand le soir tombe ; car le jour il se tient à mi-hauteur de la colline caché dans quelque bois d'où jamais on ne l'a vu sortir. Sa petite lumière tremble comme une étoile à l'horizon aussitôt que la nuit commence. Le soleil et le bruit lui font peur ; il se cache en attendant les jours plus courts et silencieux d'automne, sous le ciel bas, dans l'atmosphère grise et douce où il peut trotter, le dos courbé, sans qu'on l'entende. C'est un vieil homme d'hiver qui ne meurt pas.

Aux premières heures du jour je me suis levé lentement. Je suis monté à l'échelle du mur, et, par la lucarne, j'ai regardé passer les gens qui s'en allaient.

 

 

Pour le moment

La vie est simple et gaie
Le soleil clair tinte avec un bruit doux
Le son des cloches s'est calmé
Ce matin la lumière traverse tout
Ma tête est une rampe allumée
Et la chambre où j'habite est enfin éclairée

Un seul rayon suffit
Un seul éclat de rire
Ma joie qui secoue la maison
Retient ceux qui voudraient mourir
Par les notes de sa chanson

Je chante faux
Ah que c'est drôle
Ma bouche est ouverte à tous les vents
Lance partout des notes folles
Qui sortent je ne sais comment
Pour voler vers d'autres oreilles
Entendez je ne suis pas fou
Je ris au bas de l'escalier
Devant la porte grande ouverte
Dans le soleil éparpillé
Au mur parmi la ligne verte
Et mes bras sont tendus vers vous

C'est aujourd'hui que je vous aime

 

 

 

Surprise d'en haut

Au fond du couloir les portes s'ouvriront
Une surprise attend ceux qui passent
Quelques amis vont se trouver là
Il y a une lampe qu'on n'allume pas
Et ton œil unique qui brille

On descend l'escalier pieds nus
C'est un cambrioleur ou le dernier venu
Qu'on n'attendait plus
La lune se cache dans un seau d'eau
Un ange sur le toit joue au cerceau
La maison s'écroule

Dans le ruisseau il y a une chanson qui coule

 

 

Les ardoises du toit – 1918

Sur chaque ardoise
qui glissait du toit
on
avait écrit
un poème

La gouttière est bordée de diamants
les oiseaux les boivent

 

Départ

L'horizon s'incline
Les jours sont plus longs
Voyage
Un cœur saute dans une cage
Un oiseau chante
Il va mourir
Une autre porte va s'ouvrir
Au fond du couloir
Où s'allume
Une étoile
Une femme brune
La lanterne du train qui part

 

En face

Au bord du toit
Un nuage danse
Trois gouttes d'eau pendent à
La gouttière
Trois étoiles
Des diamants
Et vos yeux brillants qui regardent
Le soleil derrière la vitre
Midi

 

 



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