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Tokyo - Montana express de Richard Brautigan. Éditions Christian Bourgois, traduction Robert Pépin.

 

 

Extrait

La plus petite tempête de neige jamais recensée
Il y a une heure de ça, dans le jardin de derrière chez moi, s’est produite la plus petite tempête de neige jamais recensée. Elle a dû faire dans les deux flocons. Moi, j’ai attendu qu’il en tombe d’autres mais ça n’a pas été plus loin. Deux flocons : voilà tout ce qu’a été ma tempête.
Ils sont tombés du ciel avec tout le poignant dérisoire d’un film de Laurel et Hardy : même qu’à y songer, ils leur ressemblaient bien. Que tout s’est passé comme si nos deux compères s’étaient transformés en flocons de neige pour jouer à la plus petite tempête de neige jamais recensée dans l’histoire du monde.
Avec leur tarte à la crème sur la gueule, mes deux flocons ont paru mettre un temps fou à tomber du ciel. Ils ont fait des efforts désespérément comiques pour tenter de garder leur dignité dans un monde qui voulait la leur enlever parce que lui, ce monde, il avait l’habitude de tempête beaucoup plus vastes – genre soixante centimètres par terre et plus -, et que deux flocons, y a de quoi froncer le sourcil.
Et puis ils ont fait un joli atterrissage : sur des restes de tempête précédentes – cet hiver, nous en avons déjà eu une douzaine. Et après ça, il y a eu un moment d’attente – dont j’ai profité pour lever les yeux au ciel, histoire de voir si ça allait continuer. Avant d’enfin comprendre que mes deux flocons, c’était côté tempête aussi complet qu’un Laurel et Hardy.
Alors je suis sorti et j’ai essayé de les retrouver : le courage qu’ils avaient mis à rester eux-mêmes en dépit de tout, j’admirais. Et tout en les cherchant, je m’inventai des manières de les installer dans le congélateur : afin qu’ils se sentent bien ; qu’on puisse leur accorder toute l’attention, toute l’admiration, qu’on puisse leur donner les accolades qu’ils mettaient tant de grâce à mériter.
Sauf que vous, vous avez déjà essayer de retrouver deux flocons dans un paysage d’hiver que la neige recouvre depuis des mois ?
Je me suis propulsé dans la direction de leur point de chute. Et voilà : moi, j’étais là, à chercher deux flocons de neige dans un univers où il y en avait des milliards. Sans parler de la crainte de leur marcher dessus : ça n’aurait pas été une bonne idée.
J’ai mis assez peu de temps avant de comprendre tout ce que ma tentative avait de désespéré. De constater que la plus petite tempête de neige jamais recensée était perdue à jamais. Qu’il n’y avait aucun moyen de la distinguer de tout le reste.
Il me plaît néanmoins de songer qu’unique en son genre, le courage de cette tempête à deux flocons survit, Dieu sait comment, dans un monde où semblable qualité n’est pas toujours appréciée.
Je suis rentré à la maison. Derrière moi, j’ai laissé Laurel et Hardy, se perdre dans la neige.


La fenêtre
…telle une fenêtre de cuisine qui s’embue par un matin de grand froid et l’on a du mal à y voir au travers et puis, lentement la buée s’en va et alors les montagnes apparaissent, elles sont couvertes de neige, elles font trois mille mètres de haut, elles sont de l’autre côté de la vitre et puis, peu à peu à nouveau voici la buée qui remonte, il y a du café sur le réchaud et les montagnes sont parties, un rêve.
…c’est comme ça que je me sens ce matin.


De très bons amis, morts
Un jour que c’était dans sa vie il comprit soudain qu’il avait plus de très bons amis morts qu’il n’en n’avait de vivants. La première fois que ça lui traversa l’esprit, il passa toute une après-midi à repasser des milliers de gens dans sa tête. Comme on ferait des pages d’un annuaire de téléphone. Pour voir si c’était bien vrai.
Ça l’était : il ne sut pas quoi en penser. Il commença par se sentir triste. Puis lentement, la tristesse fit place à rien du tout et ça, c’était déjà mieux. Ce fut comme de ne pas voir que le vent souffle quand il fait tempête.
Comme d’avoir l’esprit ailleurs.
Là-bas, il n’y a pas de vent.


De la perte d’une place de parking
C’est par une chaude journée. Un jeune pasteur sort de la porte d’un temple et presque me rentre dedans. Il porte une chemise noire à manches courtes. Une manière de costume estival peut-être ? Je n’en sais rien ; toujours est-il qu’il fait chaud.
- Finie, envolée ! s’écrie le pasteur en jetant des coups d’œil furieux à quelques voitures garées devant le temple. Il n’y a plus une seule place pour se garer. Il tape du pied sur le trottoir, tel un petit gamin fort gravement habillé.
Il hoche la tête de dégoût.
- Il y a une minute y en avait encore une ! poursuit-il. Et maintenant va falloir qu’on s’en trouve une autre !
Il s’adresse à un pasteur plus âgé qui vient juste de sortir derrière lui et qui ne répond pas.
Tout ce que je lui souhaite c’est qu’il y ait plein de places de parking au Paradis.


Circulation et enchantements dans le Montana
Qui dans la vie n’a pas eu dans ces moments où, tout d’un coup, l’on ne sait plus ce qu’il faut faire ? en voici un : un jour, un de mes amis et moi-même étions à descendre la grand-rue d’une petite ville du Montana en voiture. C’était la fin d’une nuageuse après-midi d’automne. Nous étions arrivés à un feu, il était vert. C’était d’ailleurs le seul feu de la ville : un aurait dit le berger d’un croisement qui dort.
Au feu, mon ami avait dans l’idée de tourner à droite mais il hésita ; sans raison apparente sauf que soudain il lui était arrivé de ne plus savoir que faire.
Côté conduire, mon ami a de l’expérience : la chose n’avait rien à voir avec ses qualités de chauffeur. Non, il lui était tout soudain arrivé de ne plus savoir que faire : je restai là à l’observer avec grand intérêt, me demandai à quoi tout cela allait aboutir.
Le feu était vert et nous, nous ne passions pas et derrière nous déjà toute une file de voitures s’entassaient. Je n’ai aucune idée de l’endroit d’où elle venaient : la ville est si petite – il n’empêche : elles étaient bien là, derrière nous. Pour Dieu sait quelle étrange raison, personne ne râlait : pas le moindre petit coup de klaxon et nous, toujours nous bloquions le passage.
Toujours étions la première d’une longue file d’autos qui, sans raison, s’étaient arrêtées à un feu vert. Peut-être tout le monde avait-il oublié ce qu’il convient de faire en pareil cas.
Oui, tous nous étions là, sous le charme nuageux d’un crépuscule qui approche, là assis dans nos voitures, les uns écoutant patiemment la radio, les autres impatients de rentrer chez eux, de là retrouver les chers aimés ou alors d’aller tout seul quelque part et d’y faire quelque chose qui ne regarde personne sauf que rien de tout cela ne se produisait. Que nous étions tous parfaitement immobiles.
Je ne saurais dire combien de temps tout cela dura.
Trente secondes, c’est bien possible mais il aurait pu se faire qu’en son cercle une année il nous ait pris pour ainsi nous en aller et tout à coup nous retrouver au même endroit.
Comme s’il y avait eu moyen de savoir !
Nous étions tous sans défense.
Plus personne ne savait ce qu’il fallait faire.
Jusqu’au moment où dans la voiture qui nous suivait immédiatement, quelqu’un trouva la solution du problème. Et ce fut une solution si simple que je me demande encore comment personne n’en n’avait eu l’idée. Tout en fut changé et nous, nous effectuâmes notre virage à droite cependant que le reste des véhicules continuait son chemin, chacun se trouvant dans l’obligation de poursuivre jusqu’à accomplissement du trajet prévu.
Non, personne n’avait plus su que faire jusqu’au moment où le mec derrière nous, tout soudain avait abaissé sa vitre, et hurlé à tue-tête :
- ALORS, T’AVANCES, EH ! FILS DE PUTE !
Alors l’affaire avait été close.

 

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