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Un soir au club de Christian Gailly. Éditions de Minuit.

 

 

Extrait :

Le piano n'était pas le violon d'Ingres de Simon Nardis. C'était bien plus qu'un violon d'Ingres. Le piano était pour lui ce que la peinture était pour Ingres. Il cessa de jouer comme Ingres aurait pu cesser de peindre. C'eût été dommage, dans le cas d'Ingres. Ce fut dommage dans le cas de Simon Nardis.

Après sa désertion, il reprit son ancien métier. Le prétexte était de se nourrir. Se loger, se blanchir. Au sens de blanchiment. Il s'agissait surtout de bien se tenir. Le jazz n'incite guère à bien se tenir. Simon Nardis était pianiste de jazz. Oublié, perdu de vue, rayé du monde, on le retrouve ici, aujourd'hui, à la veille d'un week-end prolongé.

L'usine dont il devait s'occuper était au bord de la mer. Jamais son travail ne l'avait conduit sur les lieux de nos vacances. Pour la première fois il se trouvait parachuté dans une zone à la fois industrielle et balnéaire. La présence de la mer n'est pas indifférente. Elle joua son rôle dans cette affaire.

Le travail de Simon Nardis. Je vais l'appeler Simon tout court. C'est plus simple. C'était mon ami. Le travail de Simon consistait à chauffer non pas l'ambiance d'un club, le cœur de ses auditeurs mais des hangars, des entrepôts, des ateliers ou des laboratoires. Maintenir à bonne température, donc en état de marche, de conservation, de vie, des ouvriers, des matières précieuses, voire des animaux.

Simon avait appris ce métier alors qu'il n'était encore qu'un tout jeune pianiste amateur qui se produisait dans des kermesses minables. Il l'abandonna quand il passa professionnel. Le reprit quand il cessa de jouer pour raisons de santé. Appelons ça des raisons de santé. C'est évidemment plus compliqué. Faire fonctionner une installation de chauffage industriel, et surtout la régler, ça aussi c'est assez compliqué. La technique n'intéresse personne. Il faut quand même en parler. C'est à cause d'elle que Simon a raté son train une première fois.

Des problèmes se sont présentés. Il fallait les résoudre, sur place, très vite. On était à la veille d'un long week-end. Ça ne pouvait pas attendre quatre jours. Des matériaux sensibles aux variations de température, d'une grande fragilité risquaient de se dégrader. Le tout valait une fortune.

L'ingénieur maison ne s'en sortait pas il ne trouvait pas la cause de la panne. Il appela Simon à l'aide. Simon bien sûr adorait ça, se rendre utile, voler au secours de ses clients, ça rendait ce boulot supportable. Sans doute mais quand même. On était jeudi soir. Simon devait partir quelques jours avec Suzanne, sa femme, chez la mère de Suzanne, sa belle-mère, les histoires habituelles.

J'arriverai demain par le train de 10 h 40, dit-il à l'ingénieur, venez me chercher, et puis ne vous inquiétez pas, ça va s'arranger. Vous croyez ? dit l'autre, il risquait sa place. Mais oui, dit Simon, c'est sûrement rien, il suffit de trouver, allez, à demain, tâchez de vous reposer, dit-il, sachant que l'autre, un garçon gentil, allait y passer la nuit.

Le lendemain, dans l'après-midi, vers 16 heures, soit environ une heure avant que Simon ne reprenne son train, ça ne s'était toujours pas arrangé. La cause était localisée mais l'installation refusait de fonctionner. Une histoire de thermostat qui ne répondait pas, ou mal, ou quand ça lui chantait, distribuant des instructions fausses. Il s'agissait de savoir pourquoi.

Je vais rater mon train, pensait Simon, et le pensant il regardait son interlocuteur, qui lui-même regardait Simon et pensait : Il va me laisser tomber, il a son train à prendre. A quelle heure est le prochain ? dit Simon. Je ne sais pas, dit l'ingénieur, ce soir, je crois, assez tard. Bon, dit Simon, je prendrais le train du soir, il faut qu'on en sorte.

L'ingénieur exulta : Formidable, dit-il, et pour remercier Simon il lui tapa sur l'épaule. La joie rapproche les gens. Il s'excusa. Quel soulagement. Ne savait plus comment l'exprimer sa gratitude. Simon le dispensa de chercher plus longtemps. Il faut que je prévienne ma femme, dit-il, je peux téléphoner ?

Les deux hommes faisaient la navette entre les salles menacées de refroidissement et le bureau de l’ingénieur. La table de travail était couverte de plans. L’ingénieur souleva le bord en pente d’un immense schéma électrique bleu. Le téléphone est là, dit-il, et par discrétion se retira.

Il en profita pour aller se recoiffer. Se retenait depuis deux heures. Ne voulait pas s’absenter. Paraître ne serait-ce qu’un instant se désintéresser de la question. C’est idiot. On peut fort bien continuer à réfléchir devant un urinoir ou devant un miroir, ça favorise même la réflexion, dit-on, enfin passons.

Suzanne à cette heure-là était encore à son travail. Suzanne dirigeait. Je l’appelle Suzanne tout court. C’est plus simple. C’était mon amie. La femme de mon amie Simon était devenue elle aussi une amie. Ce n’est pas toujours le cas mais ce fut le cas. Il arrive que la femme de votre amie voie en vous un ennemi. Ce ne fut pas le cas. L’ennemi c’était le jazz. Il avait failli tuer son mari.

Suzanne dirigeait le service administratif et comptable dans la succursale d’un constructeur automobile. Le téléphone sonnait dans son bureau. Elle ne s’y trouvait pas. Elle était chez le patron. Elle avait besoin d’une signature. De sa place à lui un collègue à elle entendait la sonnerie. Il est allé répondre.

Madame Nardis est sortie, dit-il. A la question pour longtemps il répondit je ne sais pas, puis soudain se souvint qu’en passant Suzanne lui avait dit je suis chez le patron, mais lui-même abruti par son propre travail, il n’avait même pas levé la tête, la secouant l’air de dire d’accord, d’accord.

Elle est chez le patron, dit-il. Dites-lui qu’elle me rappelle, dit Simon, je vais vous donner le numéro, attendez une seconde. Il se tourna pour interroger. L’ingénieur n’était pas revenu des toilettes. Simon l’appela. Plus fort qu’il ne l’aurait souhait. Sans doute sur les nerfs. L’ingénieur reparut en courant, l’air content, il croyait que Simon avait trouvé la solution. Simon dit : C’est quoi le numéro d’ici ?
Suzanne sortait du bureau de son patron. Elle fit demi-tour. Elle serrait le parapheur contre elle. A propos, monsieur, je ne pourrai pas rester, je vais chercher mon mari à la gare.

Elle revenait dans son bureau. Le collègue l’interpella. Il se levait, venait à elle. Il avait un papier à la main. Il faudrait que vous rappeliez votre mari à ce numéro-là, dit-il. Allons bon, pensa suzanne. Elle s’enferma et appela simon.

 

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