Humeur 2007

 

Janvier

 

Noël

1962, Julio Cortázar in Cronopes et fameux. Préambule aux instructions pour remonter une montre :

« Penses-y bien : lorsqu'on t'offre une montre, on t'offre un petit enfer fleuri, une chaîne de roses, une geôle d'air. On ne t'offre pas seulement la montre, joyeux anniversaire, nous espérons qu'elle te fera de l'usage, c'est une bonne marque, suisse à ancre à rubis, on ne t'offre pas seulement ce minuscule picvert que tu attacheras à ton poignet et promèneras avec toi. On t'offre – on l'ignore, le plus terrible c'est qu'on l'ignore -, on t'offre un nouveau morceau fragile et précaire de toi-même, une chose qui est toi mais qui n'est pas ton corps, qu'il te faut attacher à ton corps par son bracelet comme un petit bras désespéré agrippé à ton poignet. On t'offre la nécessité de la remonter tous les jours, l'obligation de la remonter pour qu'elle continue à être une montre ; on t'offre l'obsession de vérifier l'heure aux vitrines des bijoutiers, aux annonces de la radio, à l'horloge parlante. On t'offre la peur de la perdre, de te la faire voler, de la laisser tomber et de la casser. On t'offre sa marque, et l'assurance que c'est une marque meilleure que les autres, on t'offre la tentation de comparer ta montre aux autres montres. On ne t'offre pas une montre, c'est toi le cadeau, c'est toi qu'on offre pour l'anniversaire de la montre. »

 

2000, relisant Cortázar, j'ai pris la plume et lui ai adressé une "réponse", car, quelques quarante ans plus tard, chose incroyable, rien n'a changé :

« Au lieu de m’offrir un téléphone portable tu m’as offert un enfer sonore, un cactus en fleur, une bulle d’intrus. Tu ne m’as pas seulement offert un téléphone portable, (happy Christmas ! tu vas t’en servir au moins ! c’est le meilleur forfait !), tu ne m’offres pas seulement ce ridicule boîtier taille allumette que je perds et qui me déforme la poche. Tu m’offres – et tu l’ignores, le plus grave c’est que tu ne t’en rends même pas compte – tu m’offres une infime part de moi, une de mes entraves sans être moi, que je considère tel un pont aux confidences non désirées. Tu m’offres le besoin de le consulter plus que de raison, de vérifier la mise en sourdine en réunion, de lire des messages à la con. Tu m’offres l’interdiction de le perdre (vu le prix en super promo que tu y as mis !), tu m’offres la trouille bleue d’avoir une tête au carré si un voleur me voit m’en servir dans la rue, tu m’offres de perdre un temps précieux en comparaisons débiles avec les autres bipèdes bernés. Tu ne m’offres pas un téléphone portable écran numérique dernier cri, c’est moi que tu offres à cet épicéa, une guirlande sonore et lumineuse, c’est moi que tu offres à ce cher Noël que je déteste tant. »

 

2005, découvrant La Voyageuse de Carla Suarez, je lis la même comparaison ! Le pompon : j'apprends qu'elle lui est venue en... 2000 !

Avouez que les "hasards" de ma vie littéraire sont à peine crédibles. Croyez pourtant en la folie du monde puisque ce texticule a trouvé preneur et fut publié dans la revue Microbe, en 2006. Le monde est fou, ne jamais désespérer qu'il s'améliore !

 

 

 

Novembre 2007

 

Lire est un métier difficile

Blotti dans un cocon, on y vit tranquille, sans fanfares ni trompettes, à l’abri des moralistes et donneurs de leçon, mais on peut malgré soi éprouver un manque. Alors on se jette ingénument dans l’aventure. Mon tort et ma richesse ont été un jour de croire que je pouvais librement exprimer une de mes passions en créant ce site de lectures. Je me suis toujours épanouie dans l’ombre, question de nature. Quelle vanité cette aventure ! Un seul et affligeant constat : lire est une gourmandise qui parfume les papilles du gourmet mais qui semble aussi être perçu par certains ogres, si l’on ne partage pas leur plat, comme une aberration d’un autre temps. Très vite, on se retrouve enlisé dans une discussion crétine d’intellos mal embouchés. Lire et écrire font partie d’un même besoin viscéral de plaisirs que peuvent l’être la musique, le cinéma ou la pêche à la mouche. Il est pourtant bien plus à la mode d’ânonner le dernier air du top 50, de pérorer la dernière répartie de Matrix 3 que d’évoquer un geste naturel élégant ou une lecture (ne poussons pas le bouchon trop loin en espérant quelques vers de rivière).

L’air du temps est aux plaintes, aux pleurs, aux agressions, plus qu’aux joies élémentaires. Les écrivains et éditeurs ne cessent de se plaindre des mauvais lecteurs qui fuient leurs chefs-d’œuvre. Je me demande quand, une institution reconnue et écoutée donnera-t-elle la parole aux anonymes qui les lisent et les nourrissent ? Personne dans le monde littéraire actuel leur accorde un crédit authentique, leur autorise une ouverture, hormis celle parcimonieusement offerte à une poignée de chanceux : les jurés de prix littéraires populaires, libres de toute influence. Alors évidemment, tout fleurit, surtout sur la toile, tout et n’importe quoi. Brèche dangereuse dans les courants d’expression certes, mais qui blâmer ? Qui aurait le courage d’ouvrir la porte au débat ? Car qui dit échange de points de vue, dit risque de bleus à l’ego des artistes : « On est dans un monde de professionnels que diantre ! Dehors les amateurs qui nous brossent à rebrousse-poil sans avoir les bases suffisantes pour le faire ! » Pourtant, ces grands maîtres littéraires demeurent de simples amateurs devant l’artiste manuel que sont aussi leur plombier ou leur garagiste, qu’ils se permettent d’incendier avec leur voix de tableau noir. Jamais la question ne les effleure : ai-je ou pas le droit de les juger ? La vérité est que nul n’accepte d’entendre ce troupeau de lecteurs sans formation littéraire qui ose les lire, les juger, les font vivre pourtant, les encensent parfois, mais les enterrent aussi dans des cercles de lecture privés qu’ils ont fini par se créer pour avoir enfin droit au chapitre. Pour ma part, j’ai résolument opté pour des papiers positifs. Je n’aime pas détruire et n’en vois pas l’intérêt sur ce site qui veut susciter l’envie de lire et non de fuir.

Je ne suis plus étonnée ni surprise aujourd’hui, simplement lasse devant les lettres prétentieuses et pédantes que je reçois. Ne perdons pas de vue que nous sommes tous absurdement humains, ce qui sous-entend lumières et paradoxes, tendresse et surprises - les bonnes comme les mauvaises -, et donc les « je sais écrire vous ne savez pas me lire ». Lecteur ou écrivain, nous espérons tous avoir en attente sur la table de chevet le prochain grand livre qui nous tatouera l’âme à jamais, sinon nous cesserions illico de lire ou d’écrire. Mais dans le tumulte de notre vie intérieure, le chef-d’oeuvre émerge rarement ou si rapidement que nous n’avons pas le temps de le harponner. Et patatras, on est passé à côté d’une œuvre mémorable ! Comme le dit Christian Bobin « un livre, un vrai livre, ce n'est pas quelqu'un qui nous parle, c'est quelqu'un qui nous entend, qui sait nous entendre. » On est tous si différents que la rencontre est aléatoire et n’exclut pas une part sourde aux signes. L’écrivain peut avoir en tête l’image fulgurante et fragile de l’immense roman qu’il rêve d’écrire, sans avoir à cet instant précis la faculté de le coucher lumineusement. De même, le lecteur peut transposer sur ces pages de lecture sa vision mirobolante de l’œuvre parfaite, sans la ressentir profondément s’il n’est pas vraiment réceptif. Mais un jour, l’osmose a lieu, chacun se retrouve au bon moment, et c’est la naissance miraculeuse d’un grand bonheur… Deux êtres, l’un qui écrit, l’autre qui lit, et pourtant, une kyrielle de similitudes et de divergences d’interprétation, de vies, de transfuges. Un bon livre peut-il rester l’ombre d’une œuvre d’art à cause d’un lecteur mal disposé ? Non, car nous sommes nombreux, mais un bon livre ne sera jamais à la hauteur de nos espérances si l’écrivain ne le veut pas furieusement, s’il n’est pas magicien des mots ; si le lecteur ne fournit pas le travail nécessaire pour le recevoir et interpréter à la lueur de ses propres rêves, de sa propre sensibilité. Enfin, un chef-d’œuvre peut l’être pour vous, pas pour moi, et vice versa, c’est notre richesse.

Les critiques (amateurs ou professionnels), conscients de leur pouvoir (ridicules ou monstrueux), s’enroulent autour des auteurs tels des boas constrictors, les écrasent et les asphyxient à leur guise. C’est ainsi que les auteurs et les éditeurs les vivent, et ils ont souvent raison. Mais c’est aussi comme cela qu’eux-mêmes se comportent envers leurs lecteurs, consciemment ou inconsciemment. Ils les classent, les bons et les mauvais, qui relisent ou pas, honorables intuitifs ou parfaits cancres, etc. Ah quand les intellectuels théorisent sur la sensibilité ! En riposte, je pourrais bassement jouer à l’intello et évoquer Rudyard Kipling à propos de ses débuts littéraires : « J’ai découvert non sans chagrin que le premier imbécile venu est capable d’écrire. » Tout est relatif et si heureusement humain ! Les injustices coulent à l’envi, dans ce microcosme comme ailleurs. Aujourd’hui tout est marché, techniques commerciales et trafic d’influence, on le sait. Composons. Peut-on rester vrais, lecteurs, écrivains, éditeurs encore aujourd’hui ? Peut-on faire la paix, se préserver égoïstement une part de rêve, de fraîcheur, de naïveté littéraire sans s’agresser, s’insulter en vouvoiements insolents ou langages SMS vomissants ?
 
Qui souhaite bâtir un pont ?

  • Les critiques, constamment poursuivis par leur réputation d’écrivains ratés - justement ou à tort - et contraints par des pressions commerciales ?
  • Les bons éditeurs aux digues financières fissurées ?
  • Les bons auteurs ? Éternellement fragiles, et pour cause ?

Non, je ne crois toujours qu’en vous, lecteurs, seuls capables, par votre ténacité et vos achats éclairés, à ne pas subir l’influence du marché, à continuer le plaisir de la découverte. Pour écrire, pour lire, il faut garder une âme d’enfant, maintenir des cerveaux plus perméables, ne pas trop grandir. Les Mixtèques pensaient que plus on était petit, plus longtemps on vivrait. J’aime cette légende, car la nature m’ayant peu arrosée, je rêve d’harmonie pour ces longues périodes promises. Écrire, lire, c’est aimer. Je ne vous connais pas mais je vous aime si vous laissez au tiroir votre arrogance et conservez le respect. Sachez que je fais ce que je crois juste, consciente que ce n’est que ma vérité. Auteurs, éditeurs, je garde donc la liberté de vous faire figurer ou pas dans mes lectures. Je passe certainement à côté de vos merveilles, mais je ne peux pas tout lire, ni tout aimer. À chacun son métier. Conseiller une lecture devient une tache bénévole de plus en plus difficile et elle doit être considérée comme une suggestion, rien de plus. Par contre le lecteur se doit de rester vigilant. L’auteur lui doit le respect en offrant ses plus belles lettres. L’éditeur se doit de continuer l’édition de telles pépites. Même si les injustices incontournables et inhérentes aux hommes continueront à nous blesser, et ce, depuis la nuit des temps.
 
Je jette ces mots sur une page qui ne sera peut-être jamais lue, poubellisée sans un regard. J’aime les défis titanesques sinon je ne serais pas en train de vous écrire, de faire de la résistance en maintenant ce site mensuellement. Je reste donc fidèle à mes convictions.

« Rêver, c’est déjà une façon de lutter. On peut tuer le rêveur mais pas le rêve. » Hernan Rivera Le telier

Bonnes lectures !

Pascale Arguedas

Ce texte a été publié en 2005 dans le n°21 de la revue littéraire et artistique Salmigondis.

 

 

 

 

Octobre 2007

 

Champion

C’est un vieux fou, un chômeur de fable qui n’intéresse personne, un faiseur de mensonges avec des joues salies d’une mauvaise barbe, des douleurs muettes qui le rident et rallongent ses sommeils. Il se tient devant l’entrée de ma supérette au nom en forme de trompette qui lui jette un pied de nez vengeur, Champion. Parfois, il se contient devant l’enseigne, retient tous les mots oubliés, tous ceux qui restent à prononcer si la roue se met à tourner pour faire émerger ses contes. Il essaie de se rassurer mais sa manière d’avancer les mots banals le trahit. Il hésite, se jette timidement à l’eau avec une audace de paille. Un seul mot prononcé, haut, Bonjour !…

Les gens pressés passent sans une œillade. Beauté froide, pas une ride, pas une cicatrice, des vies épargnées.

Le silence reprend ses gribouillages. La douleur s’installe, se propage, insidieuse comme un feu de broussaille. Un instant diffus, presque supportable, elle se ravive soudain en foyers incontrôlés. Il tord ses mains dans le dos pour ne pas hurler, ne rien montrer, retire en douce ses dents qui le blessent comme une histoire qui s’achève, des dents dont les miroirs ne renvoient plus jamais les sourires. Il se recroqueville.

Derrière le haut vent, une pluie d’orage, épaisse et verticale, tombe, lave tout. Parfois un éclair déchire le ciel. Il y a quelque chose de convenu dans ce sursaut du ciel. Une colère, peut-être. Il sourit, regarde les nuages après le déluge, leur nonchalance de vieillards qui s’accordent pour une procession, tirant leur haleine chargée des jours mouillés. Il rêve au lendemain, il a déjà moins faim. Oui, demain, quand l’été dégringolera enfin. Un été qui brûle les yeux et maquille la terre. L’été, cette saison tranquille où il retrouve ses amies les mouches grises qui traînent leur ennui dans des vols un peu vagues, se reconnaissant dans leur complicité, acceptant leurs conciliabules d’ailes, prêtes à s’assoupir dans l’indifférence de sa douleur. L’habitude, sans doute.

Gif sur Yvette, hier, aujourd'hui, demain ?

 

Ce sont les détails dits futiles qui donnent un sens à ma vie quotidienne. Mon regard cherche tout le temps les petits indices, les petits gestes de détresse dans l’embarras, les nuances, les jeux - comme celui de deviner le mouvement de chaque doigt dans une poignée de main (une devinette signée Dickens) - une répartie incongrue, le reflet d’ombre dans un sourire, l’endroit où l’étincelle d'une joie paisible couve sous la cendre de la monotonie. Ainsi je me rends compréhensibles les folies, petitesses, hardiesses de ce monde et l’avantage de rester dans son ombre est de pouvoir entendre, même dans les choses les plus effacées, absurdes, odieuses ou joviales, la mystérieuse musique de la poésie.

 

Ce texte a été publié dans le Cahier de poésie n°13 édité par les éditions Joseph Ouaknine en mars 2008.

 

 

 

 

 

Septembre 2007

 

Bistrorature

Plus que cinq minutes. Les tables étaient nettoyées, les chaises renversées têtes bêches sur les tables. Quelques reflets humides brillaient sur les tomettes patinées, offrant leur fraîcheur au dernier courant d’air d’avant la nuit. Je faisais tranquillement la caisse, rangeant méthodiquement les pièces et les billets, par taille, couleur et poids.

Je vis soudain sur le seuil une paire de talons aiguilles s’approcher d’un pas précipité. Elle était accompagnée d'une démarche chaloupée et de deux mocassins vernis qui tiraient une jambe raide. Je continuais d’enfiler le collier d’heures pleines dans mon écrin comptable, les jambes lourdes d’avoir tant servi.

- « C’est ouvert ? » éructe, d’une voix arrogante, le costard-cravate-mocassins.

Je levais les yeux et vis à ses côtés une créature de rêve que des talons aiguilles surélevaient de dix centimètres. Vingt bonnes années de moins très provocantes se liquéfiaient au bras de ce gentleman à la lippe liquoreuse. Je répondis doucement :

- « Bonsoir Monsieur. J’allais fermer. »
- « Encore un type qui gagne trop bien sa vie pour refuser des clients ! Allez viens, on s’en va chérie, tant pis pour lui ! ».

Gêné, je me retournais, feignant un dernier verre à laver. Bien malgré moi, je rougis, pour lui.

C’est l’heure, je tire le rideau. Je laisse la lune prendre tout son temps pour me couler dans sa nuit blanche. Je fais trois pas dans la ruelle et me surprends, encore, à espérer. Sait-on jamais, la vie est tellement surprenante…

Paris, juin 2003

 

J'ai écrit ce petit texte un soir de printemps dans un bistrot, après une soirée de gala littéraire où le jean était mal vu… La chaleur me faisant plus de bien que l’arbitraire des jugements savants, souvent, l'hiver, je classe et flambe en solitaire. Lorsque les phrases disparaissent sous les flammes de l'âtre, l’odeur qui s’en dégage est bien plus forte que la musique des mots. J’aime brûler mon temps dans une pluie de feu, je me retiens souvent. Peut-être aurais-je dû ne pas ranger ce papier qui ressuscite des fantômes, des années après... Quand passent les encombrants, vous savez ?

 

 

 

 

Août 2007

 

Cher Alberto,

Un soir, au bord de l'eau, vous m'aviez prédit des retrouvailles.

Elles sont merveilleuses, merci.

Bien à vous,

Pascale

 

 

Let there be light

Extraits de La Bibliothèque, la nuit, Alberto Manguel, Actes Sud, 2006.

 

Ceux qui lisent, ceux qui nous parlent de ce qu'ils lisent,

Ceux qui tournent les pages bruissantes de leurs livres,

Ceux qui ont le pouvoir sur l'encre rouge et noire, et sur les images,

Ceux-là nous dirigent, nous guident, nous montrent le chemin.

Codex aztèque de 1524, Archives du Vatican

 

"L'accumulation des connaissances n'est pas la connaissance. Mes livres sont infiniments plus savants que moi et je leur suis reconnaissant de tolérer ma présence. Il m'arrive d'avoir l'impression que j'abuse de ce privilège. [...]

Chaque lecteur existe afin d'assurer à un livre donné une modeste immortalité. La lecture est, en ce sens, un rituel de renaissance. [...]

Les gens au pouvoir peuvent interdire les livres pour des motifs surprenants. Le général Pinochet a, c'est notoire, banni Don Quichotte des bibliothèques du Chili parce qu'il avait lu dans ce roman une défense de la désobéissance civile, et le ministre de la Culture japonais, voici quelques années, s'élevait contre Pinocchio parce qu'on y voyait, dans les personnages du chat qui se prétend aveugle et du renard qui se fait passer pour un estropié, des images peu flatteuses de personnes handicapées. En mars 2003, le cardinal Joseph Ratzinger (qui allait devenir le pape Benoît XVI) affirmait que les histoires de Harry Potter "déforment gravement le christianisme dans les âmes avant qu'elles n'aient pu se développer convenablement1". [...]

On raconte à Ouadane l'histoire d'un mendiant qui, au début du XVe siècle, se présenta aux portes de la ville affamé et en haillons. On le fit entrer dans la mosquée, on le nourrit, on le vêtit ; mais personne ne put lui faire révéler son nom ou celui de sa ville natale. Tout ce que cet homme paraissait désirer, c'était de passer de longues heures au milieu des livres d'Ouadane, à lire dans un silence parfait. Finalement, après plusieurs mois d'un comportement aussi mystérieux, l'imam perdit patience et dit au mendiant : "Il est écrit que celui qui garde pour lui le savoir ne sera pas bien accueilli dans le royaume des cieux. Chaque lecteur n'est qu'un chapitre dans la vie d'un livre, et s'il ne transmet pas son savoir aux autres, c'est comme s'il condamnait le livre à être enterré vif. Souhaites-tu un tel sort pour les livres qui t'ont si bien servi ?" A ces mots, l'homme prit la parole et commença un long et merveilleux commentaire du texte sacré qu'il avait devant lui. L'imam comprit que son visiteur était un savant célèbre qui, désespéré par la surdité du monde, avait promis de garder le silence jusqu'à ce qu'il arrivât en un lieu où l'étude était authentiquement à l'honneur2.[...]

On peut vivre dans une société fondée sur le livre et pourtant ne pas lire, ou vivre dans une société où le livre n'est qu'un accessoire et être, au sens le plus vrai et le plus profond, un lecteur."

1. Elisabeth Rosenthal, "Don't Count the pope among Harry Potter Fans", in The International Herald Tribune (Paris, 16-17 juillet 2005)

2. Johannes Duft, The Abbey Library os Saint Gall (Verlag am Klosterhof, Saint-Gall, 1990)

 

 

 

 

Juillet 2007

 

État des lieux

Aujourd’hui, le conformisme du non-conformisme est le plus hypocrite et le plus répandu. Le ciel des valeurs est un ciel déchiré à l’image de nos vies écartelées. Les minoritaires sont faibles et fiers, exhibent leur originalité comme une cocarde. Ils se considèrent comme les représentants d’une élite. Les majoritaires, eux, se sentent forts car ils le sont. Ils sont la bonne conscience populaire, n’ont rien à se reprocher. Étant donner que la misère de l’alternative interdit tout cumul, je préfère vivre tant bien que mal en gardant mes raisons de vivre que bien vivre en les perdant. Les causes triomphantes, appuyées par les clameurs de la multitude et l’insondable supériorité des faux-semblants, n’est pas une gloire que je sanctifie car j’ai une autre exigence morale, quelque chose d’impalpable qui n’est pas compétition, ni enfoncement gratuit du plus fort car il est fort et que je suis faible, mais plutôt pureté du cœur et qualité de l’intention. J’entrerais dans la diabolique du pouvoir sinon. Je pense donc qu’il faut savoir reconnaître la beauté, d’où qu’elle provienne, et l’aimer simplement parce qu’elle est belle. Ainsi on peut continuer à se battre avec humour et ironie, talents d’une conscience souveraine, détachée, capable non seulement de jouer avec les mots, mais de jouer avec les jeux de mots pour conduire à une vérité. L’humour et l’ironie sont les armes du fort, ce minoritaire humble qui préserve des oasis de vérité, de lucidité et de modestie, où l’autocritique est admise sans faire scandale. Chaplin disait de l’humour que c’était « une très légère mélancolie enveloppée dans un voile de tendresse ». Il n’exclut pas l’amertume, ni la bonté ni l’indulgence ni les différences. L’humour, c’est la conscience souriante en voyage. Je boite un peu le temps d’une escale mais j’aimerais bien devenir une Charlotte des temps modernes. Je m’y emploie, faut du temps, beaucoup de temps mais je sens "combien se rétrécit dans le bonheur tout ce qui pourraît être héroïque!..." (André Gide, La Porte étroite) Donc, même si les encouragements pleuvent pour continuer la maintenance du site, j'ai décidé de me faire plaisir en ramant différemment, car si ramer fait les bras, jeûner une ligne sylphide, l'amour de la littérature peut continuer à se vivre en rencontres littéraires et en épicurien solitaire. Cet été, je me délecte du Journal Littéraire de Léautaud, donne mon avis par écrit sur seulement une dizaine de nouveautés de la rentrée littéraire car je relis aussi les ouvrages que je présenterai oralement à l'automne en public.

Il y a des gens qui savent se caser. Il est vrai que c’est tout ce qu’ils savent.* Se caser, oui, il y a des professionnels. Je ne sais pas. Je rencontre des gens, lis, écris pour essayer de donner simplement envie de lire, et depuis l'ouverture de ce site j'ai un sac plein d'anecdotes stupéfiantes qui me prouvent que le chemin est long. En voici une, révélatrice d'un certain monde de lecteurs : un professeur de français d'une classe de BTS (BAC + 2) m'écrit à propos d'une biographie en ligne : "pouvez-vous me donner vos sources car elle fourmille de détails que l'on ne trouve nulle part ailleurs ? J'ai fait travailler mes élèves sur votre texte et ils doutent de son authenticité..." Je pense que ma réponse l'a déconcerté car son silence s'éternise : "Mes sources ? Les lectures de ses œuvres. Lisez cet auteur, faîtes-le lire à vos élèves plutôt que ma biographie, ils vérifieront que je n'ai rien inventé et découvriront un immense écrivain. Ses récits en disent plus longs que tous les "copier-coller" que vous trouverez sur la toile." J'ai dû paraître arrogante, blessante peut-être, et je m'en excuse. Pourtant, j'aurais pu ajouter qu'il eût été préférable que ce professeur s'assure du bien-fondé de cette biographie avant de faire plancher une trentaine d'étudiants dessus. Mais pour cela, en effet, il faut lire... Peut-être qu'une poignée curieuse l'aura fait... Laissez-moi rêver je vous prie. Il est vrai que c'est tout ce que je sais, mais je le fais bien.

*Journal Littéraire, Paul Léautaud.

 

 

 

Juin 2007

 

Le Voyage de Nadia (suite et fin)

Texte écrit en juin 2006 sur le thème des "petits riens"

 

13 h
Au marché, mon marchand de fruits et légumes m’accueille théâtralement, comme à son habitude, bras ouverts et tendus, baisers volants et grand sourire, me proposant une barquette de framboises - mon pêché mignon – sous les yeux jaloux d’un vieux ronchon, puis une invitation à le voir jouer un soir prochain à la salle de la Terrasse. Il a un bagou dithyrambique, penchant méditerranéen côte portugaise, qui me fait rire. Il aime mon rire, il en abuse, j’en redemande. J’aime le voir jouer ce marivaudage innocent sous les yeux des passants coincés. Il me déclare en coulisse être artiste de mimes. Tiens donc, le bavard et le muet en un seul bonhomme…

 

14h
Tiraillée par ce caprice qu’imposent parfois les petits gestes inutiles, mi-lubies, mi-superstitions, j’arrange d’abord mon bouquet, la bouche en fruits rouges, avant de préparer un maigre repas. Une grosse flèche « ouverture facile » me saute aux yeux et m’oblige à réfléchir. Saisir, tirer, surtout ne pas déchirer, sinon c’est pire. Un grand tralala pour finir comme avant, à grands coups de dents. L’ouverture facile facilite surtout la vie des dentistes ! La meilleure manière de prendre les choses du bon côté, c'est d'attendre qu'elles se retournent, peut-être.

 

15 h
« Écrire, au fond ça vaut ce que le lecteur y met de lui-même. C’est du piège pour imaginations complices, du miroir à alouettes consentantes. Mais les alouettes seront-elles consentantes ? Comment continuer à écrire si on en doute ? Ou alors, comment faire consentir l’alouette ? ». Le grand Alexandre se posait de vraies questions. Moi aussi, et pourtant, je n’ai rien de lui, si ce n’est ce métier à la noix. Je m’arme d’un stylo, rouvre le roman en panne de mots justes et me penche au-dessus de la Manche. Je me concentre, rame doucement, m’économise pour tenir la distance mais cette traversée est infernale. Je glisse les feuillets traduits dans une grande enveloppe, signe rageusement de Nada, ravie d’avoir enfin laissé tomber le i et me dis : J’ai envie d’apprendre l’arabe pour découvrir le mystère de ces consonnes lunaires et solaires, même si à force de faire des bonds de côté pour éviter la mode, je me retrouve dans un bas qui file, un jean qui rend l’âme, et une formidable envie de continuer à rire de travers.

 

16h
À cheval sur mon balcon, je repense à certaines girouettes laborieuses du matin, celles qui tournent leurs vestes avec le vent, quelque soit leur mission. J’essaie la méthode caméléon en changeant de tons pour fuir le laid, mais le monde prend sans arrêt mes couleurs. Je n’ai jamais ressenti autant qu’en ce moment, période dite de tolérance, le droit à la différence comme une faute. Je me sens comme tous ces gens étiquetés hurluberlus, voire fous, tel Van Gogh dont j’admire l’influence japonaise et qu’on a encensé loin de son vivant. Je n’ai ni l’idée ni l’envie d’être exhibée sur un piédestal aujourd’hui ou dans quelques siècles, mais je suis loin du vertige occidental, plus névrosé que civilisé. Je me sens proche du conspirateur isolé complotant dans mon coin un coup d’état d’âme, comme je le lis dans un bouquin de Denis Grozdanovitch. Je ne suis pas seule, tant mieux, mais ce n’est pas rassurant pour autant. C’est même terrifiant au point d’en parler à mon chat, témoin fidèle de mes déambulations métaphysiques solitaires. Il me regarde de ses grands yeux jaunes, l’air de tout comprendre, et se couche en travers de ma page, comme s’il voulait éprouver le magnétisme du texte. « Veux-tu un peu de musique ? » Il répond d’un battement désinvolte de la queue. Je mets en boucle le dernier Sinsemilia. On est bien tous les deux, flânant tranquillement ensemble et chacun de notre côté, moi, les yeux posés sur la sculpture d’un vieux sage, lui, s’arrachant méticuleusement les griffes trop longues de ses pattes tigrées.

 

17h
Carrefour qui positive, rayon sous-vêtements.
Je regarde les soutiens-gorge pendant que mes enfants attendent gentiment, échangeant des propos intéressants sur l’envie louable d’un homme bien et sa gêne dans un tel rayon. Soudain, une forme ronde occupe mon champ de vision. Curieuse, je baisse les yeux et tombe sur une masse de chair immonde. Une toison noire charbonne ses bras boudinés laiteux et l’échancrure rebondie d’une chemise requin pâle, un regard louche en biais, une perle de salive à la commissure des lèvres. L’homme se retourne enfin et file plus loin, nous adressant dans le dos de son sillage un message floqué par le magasin : « Puis-je vous aider à mieux consommer ? » On éclate de rire à l’unisson et rentrons à la maison.

 

18h
Je sors dans la rue pour jeter les poubelles, vois une femme avec un col en fourrure et un siamois hideux en cage. Un couple d’ados aux cheveux teints, lui Schtroumpf, elle coquelicot, portant des Eastpack ouverts et gonflés par le vent, les cours s’enfuyant d’une réserve culturelle qui apparemment encombre car ils ont autre chose à vivre. Ils s’aiment, à coups de frottis de museaux sur un fond de cliquetis métallique d’un genre nouveau, le percing. S’embrasser, la langue ainsi armée, téléphonant de surcroît, relève du prodige, me dis-je. J’entends cet instant résonné longtemps.

 

19h
Sur le retour, une jeune dame à béquille attend au passage piéton. Les voitures déboulent à vive allure. La dame attend. Un couple se tient les coudes, hésite puis se jette dans le flux, rejoint l’autre côté de la vie. La dame tend l’oreille, devant être un peu sourde, puis d’un coup hurle d’un drôle d’accent, peut-être russe : « traverrrrsez-moi ! » Un caniche passe, pisse sur sa canne et s’en va. « Salaud ! » crie-t-elle en français. Les injures sont les mots les plus faciles que l’on retient d’une langue étrangère. Un passant lui demande : « Pourquoi criez-vous ? » « Je suis en mauvaise santé » pleurniche-t-elle.  « Moi aussi et je ne crie pas  ». Et il traverse, la plantant là. Je l’aide sous son regard craintif, pensant à Stefano Benni. Il n’y a pas de défense contre la gentillesse si ce n’est de l’accepter comme elle vient.

 

22h
La nuit en profite pour me narguer de ses nuages rapides. Reviennent les ombres grises des passants dans les rues froides et retirées, se superposant comme des vêtements de tous les jours, oubliés de tous sauf de Calet. Un bruit de femme éplorée monte d’à côté, ses voisins de palier, sans doute. Il y a des enfoirés qui pillent le cœur des femmes, et des femmes qui ne savent plus trop d’où l’amour tire son charme. Leur détresse alors envahit, passe les portes blindées pour squatter d’autres lits. Me revient bizarrement cette expression que je ne comprends pas vraiment mais qui me plaît : « la goutte d’eau qui met le feu au poudre ». J’enfile mon bouclier et me couche pour un moment, dans le nid des je t’aime de mon mari enfin rentré.

 

23 h
Calme, paix, sérénité, maladie que j’ai adoptée. Il a plu aujourd’hui, et longtemps après avoir cessé, la pluie résonne encore. La journée effacée en fermant les volets, je pense à cette pluie faite de silences qui tombe pour apprendre à se taire. Tant de paroles semées pour rien par des gens qui ne possèdent que de loin. J’aime regarder s’agiter le petit monde, le voir s’embellir d’instants de grâce ou simplement vieillir, comme moi. Je m’enivre de sa beauté simple pour compenser la solitude, la grisaille d’une existence tranquille. Je m’endors, la tête remplie de gestes anodins et de mots de passerelles, émerveillée comme chaque jour d’exister grâce à ces petits riens qui occupent le temps.

 

24 h
Ce qui parle le mieux se tait intensément, rêve-je. Se taire, tous, dans l’instant, et demeurer curieusement tranquilles. Observer, l’écrire. Oui, tranquilles, sachant se contenter du bonheur d’être vivant, parler la langue inuit qui ne connaît pas le conditionnel, goûter simplement au plaisir du présent, quelque en soit la couleur, même si elle tourne. Je m’endors sur le Voyage d’hiver de Perec qui a nourri mon rêve d’écrire un futur plagiat. Le 14 juin 2006, je signe d’un trait, cinq pages, 15 275 caractères glissés dans les draps tièdes d’une gloire prémonitoire.

 

 

 

Mai 2007

 

Le Voyage de Nadia (1ère partie)

Texte écrit en juin 2006 sur le thème des "petits riens"

 

6h
Les questions sans réponses se répercutent sur le sommeil. Au réveil, on les retrouve toujours là, comme un chien méchant. Une dame dans la rue a de drôles de traits, absolument pas réguliers, même pour mon regard indulgent. Un visage façonné à la va-vite. Elle balance sa tête comme un cobra, toisant les files de gens devant les boutiques. Son regard passe au dessus de moi, puis revient avec un sourire qui s’éternise. Cela ressemble à la cérémonie précédant une exécution qui ne devrait pas avoir lieu. Je ne quitte pas la file, elle m’agace pourtant. Elle s’en va, me toise d’un sourire auguste et blanc. Un tourbillon d’insectes a tissé cet instant qui bourdonne ce matin dans mes oreilles.

7h
Quand tu t’habilles le matin, tu me demandes toujours : « Comment tu me trouves ? », je te regarde, fais durer le plaisir comme si je tricotais en pensée un rapide brin de cour. Tu souris, tentes de deviner. Je retouche ta cravate, une mèche de cheveux. Chaque millimètre carré de ton visage absorbe soudain la lumière pour me la rendre. Tu rayonnes. Tes yeux racontent que tu dis la vérité et tu t’en vas, rassuré, sans un mot, et un baiser, léger. Ma solitude quotidienne reste cernée par tes je t’aime et les lignes magiques de Paul Fournel que je vole avec délice.

8h
Je suis assise à califourchon sur mon balcon. Maison vide, mari parti, enfants à l’école. Du quatrième étage, j’ai une vue imprenable sur mon quartier. En panne d’inspiration, je suis une traductrice qui se balance toujours au bord du monde, une jambe dans le vide, l’autre touchant de la pointe des pieds le béton armé. L’heure défile ou traîne selon le théâtre anonyme qui se joue sous mes yeux. Les gens qui tiennent leur rôle de gens de rue, de métro, de maison, de boulot, ceux qui s’accordent simplement à contempler ce qui va et vient, me nourrissent bien plus que les héros de romans que je traduis. Ma vieille voisine ne mendie rien, ne pleure rien. Elle met chaque matin du pain pour attirer les moineaux, heureuse de la place qu’elle tient dans leurs ciboulots. Elle n’intéresse pas les écrivains anglo-saxons que je me coltine à longueur de journée pour gagner ma croûte. Nulle trace de ces vies par procuration ni de celles qui font travailler Lara Croft dans des game boys d’occasion et clignotent aux fenêtres d’en face. Cette humanité pleine de gens qui traînent leurs moments de paix dans de petits endroits, assis au bout de leur semaine pour savoir ce qu’ils deviennent, je les collectionne. Le jour où je perdrai la vue et l’oreille, que me restera-t-il de ces voix, scènes, petits riens ? Je lance un œil sur ma bibliothèque. Mes silences peut-être, s’il me reste un brin de mémoire… En bas, un écolier photographie avec son téléphone portable un brin d’herbe sous le marronnier. Ses copains se moquent de lui. Lui, prend son temps, regarde d’où vient la lumière, s’applique, puis part sans un mot et une photo. Je fixe cet instant iso.

8h30
Dans le bus bondé à cause de la grève des fonctionnaires, je vois un vieil homme monter, marcher difficilement, trop courbé pour s’arrimer à une dragonne. Je me lève, lui montre gentiment ma place pour qu’il s’asseye. « Je vous demande pardon, mais qu’est-ce qui vous fait croire que je suis plus vieux que vous ? », me répond-il en continuant à tanguer jusqu’au fond du bus. Je n’ai pas le temps de me rasseoir, un jeune est vautré à ma place. J’abandonne le bus avant même qu’il démarre, prends vite ma voiture pour rejoindre le métro, baisse la vitre pour sentir l’air frais et m’aérer les idées. Je roule doucement d’abord, puis, sans bien comprendre, lève le pied. Le vert cru d’une sauterelle attire mon regard. Je ralentis et la vois sans y croire, jouer, légère, avec mon annulaire sur le montant de la portière. Un vert si cru, en pleine rue ! La sauterelle doit entendre mon regard, d’un saut elle disparaît. Je la cherche en vain dans le ciel aussi surprenant que sa fuite. Je note cependant dans mon carnet cet instant composé au passé simple.

9h
La chaleur étouffante de l’été tente une échappée belle dans la rame aérienne du métro du Trocadéro. Dehors, au pied de la Tour Eiffel, la Seine grise et sale maintient un équilibre fragile dans un décor ancien où des péniches endormies ont jeté l’ancre une nuit. Rien ne bouge. L’atmosphère bulleuse et cotonneuse invite à un éveil en douceur. Un clodo dessaoule dans le train et chante soudain, haut, fort et faux : Allez la pluie, allez la pluie, allez… J’émerge de ma somnolence, adossée au siège élimé et taggé, puis, reste songeuse, aimantée et fixée sur le décor en noir & blanc à la Willy Ronis qui défile au ralenti dehors. Je pense à cet hymne à la pluie chanté par un fan de foot. S’il n’était pas si pauvre, il serait au cœur de ce troupeau de mercenaires qui traite en Allemagne les blanches à coups de bières, de capotes, de chants révolutionnaires. Seule la pluie hésite devant tant d’indifférence, de violence et de succès. Elle joue petit, en coulisse, arrosera peut-être un quartier voisin d’un geste frais.

9h30
Un champ de coquelicots a poussé sur le parvis du Trocadéro. Une délégation de bonzes tibétains en toge orange sourit au petit oiseau sous l’imposante bienveillance d’un mastodonte aux pieds de fer. Bien étrange mise en perspective… bien étrange scène, surtout dans le fond.

9h45
La foule, si je la regarde de près, me fait penser de loin à ces sculptures égyptiennes. À leur expression tantôt froide et pleine de mépris, féroce et menaçante, tantôt énigmatique et pleine d’indifférence. Naïve, je la crois encore capable, non pas d’être réduite par la force sarkozienne, mais de s’incliner devant la beauté. Peut-être même devant celle d’un muezzin qui, du haut du minaret, chante l’ézan d’une voix soi disant monotone… Je traverse le monde et me rends à une réunion de travail, de celles où les conversations banales s’éteignent avec le jour et ne laissent d’autre trace que les bouteilles de champagne vides sur les tables nappées. Je me tiens bien, polie, même si les ambiances déprimantes de vieux film d’avant-garde revu après sa date de péremption ne sont pas pour moi. Hélas, il faut bien parler quand on rencontre du beau monde, je m’en sors avec des sourires à géométrie variable qui posent des questions. C’est toujours ainsi que je procède et j’espère que le monde ne s’en aperçoit pas. Je m’enfuis en courant.

11h30
Corvée de courses, frigo désert, tête à l’envers. La première personne que je vois dans les rayons est une femme en deuil, soixante ans environ, un air de malheur et d’église, des chaussures basses et usées de biais, tenant un petit sac noir entre ses mains comme un livre de messe, nerveuse et raide, tripotant les fruits puis les reposant, ne parvenant pas à se décider, bloquant l’allée avec son caddie boiteux vide qu’elle ne parvient pas à pousser. J’en ai assez de tous ces signes. Je me fais plaisir en m’offrant un petit bouquet de roses jaunes. Elles ne sentent rien mais ont un goût et une envie de vivre, même des jours sans joie encerclés de silence. Elles me remontent le moral, un court instant.

suite et fin en juin...

 

 

Avril 2007

 

Transports

Dans le métro, un petit blondinet de quatre ans environ, aux yeux de mer claire, demande à sa mère : est-ce que ce train peut aller dans un autre pays ? Un pays qui n’est pas la France ? L’Afrique par exemple ?
Je souris, venant de discuter au Terminus Nord (et ce n'est pas un hasard) avec un écrivain français d’origine algérienne qui a écrit une fable digne du renard des sables. J’imagine cet enfant demander : s’il vous plaît… dessine-moi un train qui va jusqu’en Afrique !

Arrivée en avance à un autre rendez-vous chanceux avec un pro des Coups de langue, je buvais un café à une terrasse dans le Marais. À côté de moi se tenait un vieux aux airs philosophes, une barbe de missionnaire étalée sur la poitrine qui lui descendait jusqu’au nombril. Un vrai chat de gouttière. Il puait ! À force de tirer le diable par la queue, on finit par sentir le bouc, me méfier. Il remplissait un carnet en marmonnant continuellement, habitué apparemment à prêcher dans le désert. Je n’ai pas osé lui demander mais j’aurais aimé le lire. Peut-être se foutait-il de moi dans un baratin académique comme je suis en train de le faire dans une langue de profane.

Comme le propre de l’homme est de disparaître, hâtons-nous de rire de tout !

En rentrant, je pris le métro puis le RER bondé. Enfin, une place se libère. Je m’installe. Une vieille dame toute pomponnée m’apostrophe avec un grand sourire : « le livre que vous lisez n’est pas tout jeune ! ». « Il a mon âge, Madame », lui ai-je répondu en souriant avec malice, replongeant illico dans Trop c’est trop de Blaise Cendrars, pendant que la gentille dame faisait la carpe, gênée, toute rose. Je jubilais sous cape et tombai soudain sur la vision de l’écrivain écrite par Cendrars en 1955 : « Ce n’est pas un métier, sinon un métier de fainéant. Que j’ai horreur des hommes de lettres ! On  n’est pas sur terre pour pondre des livres et qu’il est difficile d’écrire sans fastes, simplement, vrai. Comme on vit. Et qu’il est difficile de vivre !... »

Le passé et le futur étant toujours enchevêtrés dans le présent cher Blaise, j'écrivis à la maison : Je ne crois pas au pouvoir des ateliers d’écriture, ni pour apprendre à lire ni pour apprendre à écrire, et Victor Hugo se moque de moi depuis des siècles : « Une idée fixe, c’est une vrille. Chaque année elle s’enfonce d’un tour. Si on veut nous l’extirper la première année, on nous tirera les cheveux ; la deuxième année, on nous déchirera la peau ; la troisième année, on nous brisera l’os ; la quatrième année, on nous brisera la cervelle. » Le site a cinq ans et je croque la vrille !

 

Mars 2007

 

Souriez, on vous regarde !

Il a plissé des paupières et ses moustaches semblèrent se ramasser en arrière comme les oreilles d’un chat. Le buste incliné en avant, les cheveux crépitant de colère, il m'a foudroyée de ses yeux qui avaient l’étrange faculté de toucher, de bousculer, de frapper ou de griffer ce qu’ils voient. Je crains ces apostrophes anonymes et revendicatives, ce goût du prêche, ces bouches pleines de paroles vénéneuses, bredouillantes, ces bégaiements nerveux et pathétiques imprégnés de bibine, annonçant puis répandant la terreur en intarissables litanies d'une grossièreté révoltante. Inutile de penser m’en sortir avec ces esprits rusés, à demi-hallucinés, tout entortillés sur eux-mêmes et doués pour le scandale à haute voix. Je me suis enfuie, marchant plus vite sur le quai, accélérant le mouvement pour sauter dans le train illico presto.

J’eus le temps d’apercevoir une armada de flics se précipiter sur trois jeunes fumeurs. Ils tiraient comme des pompiers, pris en flagrant délit de banditisme car l’interdiction est tombée : plus le droit de programmer sa mort dans les lieux publics. Ces jeunes voyageurs se refilaient un clope allumé en urgence, le temps de l’arrêt en gare. Cela faisait longtemps qu’ils roulaient. Ils n’en pouvaient plus de ce sevrage brutal non désiré. Ils pompaient à la va vite, en planque, comme un joint passé sous le manteau, trahis par leurs nuages de fumée. Les flics ont couru en vain. Ils auraient pu pavoiser en harponnant leurs prises rebelles si le quai avait été moins long, s’ils avaient des mollets de coq de ferme plutôt que l’armure règlementaire.

J’ai fermé mon carnet, regardé défiler le paysage. Dans ce train à double étage, installée en haut, côté fenêtre, je domine : temps clair, ciel bleu pâle, soleil éblouissant. C’est un beau jour d’hiver où le ciel traîne sur la terre : arbres nus, champs verts, froid sec, labours frais et nus, mares éparses. Une vie clairsemée, ralentie par l'hivernage que le soleil réchauffe - en un silence d'ouate - par la seule magie de sa lumière oblique qui fait flamber la nature en friches, endormie. La vive allure et les rails rarement sinueux projettent une série de perspectives différentes, parfois inattendues. La rêverie est en branle. J'avance en nomade, de point d'eau en point d'eau. Je bois à des puits sombres et marche vers des mirages, trébuchant sur de multiples incidents de route : rêve éveillé, noctambulisme, tête à queue, clin d’œil bleu brillant, éclair de malice, gentillesse espiègle jetée au hasard dans la campagne.

Arrivée à destination, j’ai le sourire aux lèvres, pensant à la basse cour armée jusqu’aux dents flouée par la fumée d’une cigarette. Les gens sur le quai sont encore pressés, se bousculent, et l’un d’eux me regarde, énervé, et m’étiquette - j’en suis sûre, je le lis dans ses yeux - cinglée. Je lui souris de plus belle. Cette fois-ci, c’est lui qui s’enfuit dans des gestes violents. Agacé, ma bonne humeur l’exaspère, il préfère la colère. Le sourire devient une maladie honteuse. Répandons-là avant qu’elle ne devienne prohibée et traitée manu militari. Souriez, on vous regarde !

 

 

 

Février 2007

 

Pouce bas, grands prédateurs

C’est étonnant, le nombre de vérités qu’on ne peut pas dire aux gens. Elles leur sembleraient tellement farfelues le plus souvent ! Alors on se tait ou bien on se contente de dire ce qu’ils veulent entendre. Et la vie continue… compliquée de toutes ces choses tues, de tous ces petits mensonges bien ordinaires. Parfois on en éclaterait de rire. Plus c’est horrible plus c’est drôle, comme dans les films d’horreur. On rirait pour se rassurer aussi, peut-être. Ce devrait être une fiction avec cette musique palpitante qui prévient le danger. Mais dans ce que je vous soumets, aucune musique. Je me suis retrouvée dans le fossé, très loin, dans une lumière blanche comme on en voit sur les photos surexposées. Je continuerai à me battre, car la vie est une rivière : je tente d’y mettre ma barque au bon endroit, puis de faire confiance au courant.*

Dans une des nombreuses bibliothèques où je traîne mes guêtres, je cherchais un vieux texte, un de mes grands classiques que je voulais relire. Inquiète, car ne trouvant aucun Julien Gracq en rayon, j’ai demandé pourquoi. On m’a répondu : ils doivent être empruntés, vérifions. Quelle ne fut pas ma stupéfaction de constater qu’ils en avaient si peu et que lui ou (et) d'autres écrivains intemporels étaient déjà partis au pilon ! Je n’ai su me taire, déclamant mon immense peine de ne savoir garder de tels trésors sous prétexte qu’il fallait faire de la place à « l’actualité littéraire ». Quelle ne fut encore ma stupéfaction d’entendre pour toute réponse enjouée ceci : la direction nous oblige à pilonner tous les livres qui ne sortent pas ou pas assez. Mais depuis qu’on vous connaît, dès qu’on voit que vous l’avez emprunté, on se bat pour le garder, et on y arrive ! J’ai crié halte là... Je ne détiens aucune vérité et je n’ai pas fini d’emprunter tous ceux que je voudrais relire. Ne jetez plus ou jetez dans ma poubelle, je trierai. Comble de l’aberration, j’obtins cette réponse inouïe et très contemporaine : nous n’avons pas le droit de donner de vieilles pages jaunies qui ont été achetées avec l’argent des contribuables de la ville. Nous n’avons pas le droit de donner à un quidam « leur argent ».

Dans un mouvement réflexe, j’ai serré contre moi En lisant en écrivant. Je ne sais pas si je vais le rendre. Je pense que c’est un devoir de tous les voler. Même si la littérature, comme la démocratie, ne respire que par la non-unanimité dans le suffrage, j’ai honte de vivre dans ce monde qui tue les "jamais-morts" une deuxième fois (il est toujours vivant Gracq!), les jetant au pilon comme de vulgaires kleenex au caniveau de la bêtise, sous un linceul d'oubli et d'ignorance…

Relisez tous vos grands écrivains pour les venger de l'oubli et les sauver du pilon, tant nous vivons dans un monde confondant ! Gracq a senti venir le vent depuis longtemps : « Ce qui reste le plus souvent étranger à un critique, mais si présent presque toujours à l’auteur : la notion de dépense vitale impliquée dans une œuvre, et son évaluation. » J'ajoute volontiers, et sa défense. La Presse littéraire y a consacré en décembre dernier un fort bon numéro (le 8, en kiosque depuis le 14).

*L’École des Belges, éditions Le Castor Astral, 2007. Citation de Xavier Deutsch.

 

 

Janvier 2007

 

Culture de l’enthousiasme

Jorge Luis Borges disait Que d'autres se vantent des pages qu'ils ont écrites ; moi je suis fier de celles que j'ai lues. Il est né avant moi, dommage. J’aurais aimé signer cette phrase que je partage. Je préfère lire qu’écrire. Lire de bonnes pages, c’est créer, même si à force de chatouiller le goujon de la lecture on finit souvent par pêcher la démangeaison de l’écriture. Ma vie littéraire s’épanouit dans la rue. Quand je croise un homme blasé aux beaux yeux Lamartinien et aux genoux de flanelles pochés qui répand à chaque pas des pellicules sur sa veste noire, je pense à un conspirateur vaincu ou à un amoureux de Racine qui se ronge le sang. Il porte sur ses épaules tout le poids de la petite mort croisée dans quelques pages. Ce genre d’homme, c’est pratique à croiser. Ça évite les erreurs vestimentaires. Demain, parapluie ou paratonnerre, selon son audace. Voilà ce que ma petite tête brasse sans cesse, des vertiges de détresse repêchés par un rire fou. Une façon de faire la nique aux rabat-joies qui devraient sourire dans la rue et plus dans la littérature. Je crois que lorsqu’on est tendance littéraire, toute chimère, même citadine, enthousiasme. Je fuis la plate réalité, celle où la sévérité écrase toute amorce de fantaisie. Je la monte en chantilly pour lui donner goût et volume, puis je l’écris en rentrant. Parfois, elle prend. Souvent, c’est raté. Dans mes dérives incontrôlables, je suis une femme frivole victime de mirages car j’ai lu autant d’histoires dans ma tête que dans la rue ou dans les livres et tout s’embrouille. Je ne sais pas m’ébrouer avec pétulance dans les mots réfléchis lancés comme des signaux de chef de gare que seuls les initiés comprennent d’un air distant. Je n'ai aucune aisance dans les brumes de la gloire dont le flou fait illusion. Par expérience, ces grands hommes ont une tête un peu flétrie, une bouche cynique et un front qui frappe par leur intelligence. Une tête d’homme célèbre toujours prêt à être photographié par les journalistes. S’en méfier !

Face à l’austérité qui se mesure à l’assiette, au poids du sérieux, au ventre rebondi, maigrelette et toujours prête à rire, je ne fais pas le poids, mais j’en conçois un enthousiasme qui se traduit par de menues complicités de papier lorsque j’improvise des traits d’esprit, redorant le blason ou noircissant le trait. C’est pourquoi, l’on me considère souvent comme une étourdie sympathique, me parlant avec une indulgence sereine, comme celle que l’on accorde au simplet du village. Le silence se répand par nappes et m’arrive jusqu’à l’âme. Hélas, rien ne peut rendre la musique ni les accords subtils d’un tel tableau. Le charme et la grâce s’y déploient en toute insouciance. Si un jour me pousse une barbe de prophète, je me réjouirais. Une femme à barbe ou une simplette de village, c’est du pareil au même. Intouchable, on la laisse en paix. Si par chance le cercle grandit, cette monstruosité si délicieusement affichée par temps de folie contemporaine est une simple équation arithmétique qui équilibrera peut-être un jour les données. Il faut savoir rêver pour cultiver l’enthousiasme et ne pas être rancunier en diable. Tout se gagne.

 

 

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