Humeur 2016

 

 

 
Par temps froid, les rêves sont plus précis, ils durent.
Joseph Brodsky
 
Gif, décembre 2016
 

 

 

 

L’automne s’installe sûrement et la nature s’engourdit. Les arbres flamboient, puis brunissent, les feuilles fanent et tombent à terre. Les bogues des marronniers jonchent le sol sur les couches de feuilles écarlates que le vent emporte parfois. Les oiseaux se perchent, ébouriffés, dans les buissons gris et froids. Les migrateurs ordonnent leur grand ballet, s’unissent en une masse mouvante, orageuse, forment des courbes majestueuses, des ondes sombres, sinusoïdales, puis éclatent et remplissent le ciel tout entier. Ils se regroupent en pépiant aux branches nues des arbres qui semblent retrouver pour un instant leur feuillage et frissonner. Ils fuient enfin vers d’autres latitudes, laissant la campagne muette et taciturne. Les froides journées de l’automne étalent et enlacent les heures dilatées. Les jours se confondent bientôt sans que rien ne les distingue, longue scansion d’heures pareilles et mornes.

Règne animal, Jean-Baptiste Del Amo
 
Gif, novembre 2016
 

 

 

 

Chez moi, la lecture entend se propager par la lecture, je n’obéis jamais aux suggestions extérieures, ou seulement bien longtemps après. Ce que je lis, je veux le découvrir. Qui me recommande un livre me le fait tomber des mains ; qui le loue m’en dégoûte pour des années. Je me fie qu’aux esprits que j’estime vraiment. Eux peuvent me recommander tout ce qu’ils veulent ; il leur suffit de nommer quelque chose dans un livre pour éveiller aussitôt ma curiosité. Mais ce que d’autres nomment d’une langue hâtive est comme chargé d’une durable malédiction. Aussi m’a-t-il été difficile de découvrir les grands chefs-d’œuvre, car ce qui est réellement le plus grand est tombé dans le culte du lieu commun. Les gens l’ont sur les lèvres, tout comme les noms de leurs héros, et comme ils en ont plein la bouche — à s’en faire sauter la panse — ils me font prendre en dégoût ce qu’il me serait si nécessaire de connaître.


Le Collier de mouches d'Elias Canetti

 
Gif, octobre 2016
 

 

 

 

Je n’ai jamais été possédé de la rage d’avoir raison. Les disputes m’ont toujours ennuyé. L’avidité avec laquelle ceux qui s’y livrent veulent à tout prix avoir le dernier mot comme si leur honneur, ou même leur vie, en dépendait m’inspirait plutôt du mépris. Elle témoignait de leur part d’un manque de distinction, d’élégance. Autant dire : de vulgarité. Moi, j’avais plutôt tendance à battre en retraite et, passé un certain point, sans pour autant me dédire de mes convictions, à me retrancher dans une sorte de mutisme obstiné dont je voyais bien que mes adversaires l’interprétaient comme un aveu de défaite. Cela m’était égal. J’étais faible, peut-être mais je n’étais pas crédule pour autant.

Crue de Philippe Forest

 
Gif, septembre 2016
 

 

 

 

Champfleury, un auteur aujourd'hui oublié mais qui fut au temps de Flaubert le premier théoricien du réalisme romanesque, rapporte ce fait très curieux dans l'ouvrage qu'il consacre aux chats et que son éditeur présente comme l'un des classiques de la littérature féline.

Cela se passe en Chine, comme toujours. Où, rapporte-t-il, d'après les informations collectées là-bas par les missionnaires chrétiens, lorqu'on ne mange pas les chats, prisés pour leur chair et tenus pour un mets exquis, on se sert d'eux comme d'horloges ambulantes, des sortes de montres. Ou plus exactement de cadrans solaires portatifs. Leur pupille, en effet, se rétracte ou se dilate selon la lumière du jour, se réduisant à l'épaisseur d'une ligne lorsque le soleil se tient au plus haut du ciel, s'élargissant en cercle, le matin ou le soir, au moment du crépuscule. Si bien qu'avec un peu d'habitude on peut déduire l'heure qu'il est de la forme géométrique qui se trouve au centre de la pupille.

Le Chat de Schrödinger de Philippe Forest

 

Gif, août 2016
 

 

 

 

« Il faut bien songer à se faire un lieu non pas pour se retenir, mais pour s’inviter soi-même à se retirer. » Montesquieu

 

La Brède n’était pas l’unique demeure de Montesquieu, mais c’est ici qu’il venait chercher la sérénité, le craquement des feuilles, un rayon de soleil dans un rang de vigne, l’odeur des chais, l’ombre des carpes autour de son île.
La Brède, juillet 2016
 

 

 

 

 

Temple Man Mo de Hong Kong

 

On pourrait passer devant sans le remarquer, ou presque. C’est d’abord un muret de ciment blanc discret, ajouré et protégé de tuiles vertes, puis un parvis court, modiquement agrémenté de plantes en pots et d’une lourde grille devant un bâtiment bas, robuste, au toit retroussé. De la porte s’échappe un smog échauffant qui irrite les yeux et laisse dans l’arrière-gorge un goût de savonnette à la rose. A l’intérieur, c’est pire. Malgré les claires-voies de la toiture qui laissent entrer une lumière de Panthéon, il faut un masque ou avoir développé une accoutumance pour supporter ces fumées qui tombent en lourdes nappes des spirales d’encens accrochées au plafond et donnent aux rouges, aux ors, au lieu tout entier, l’impression de s’émouvoir comme du sang chassé de l’intérieur d’un ventricule. 

L'Arbre à singes de Vincent Hein

Gif, juin 2016

 

 

 

 

Gigantesque statue des bottes du "tyran rouge".

Memento Park, Budapest, mai 2016
 
 

 

 

 
Brume de Paul Fournel
 

C’est d’abord le vent du nord-ouest
qui ride l’océan
c’est l’eau froide du fond des mers
qui remonte
c’est l’air chaud qui la saisit
en nuage bas
et c’est le chaud de la terre
là-bas qui l’attire
comme une couverture
et voici la brume étirée
sur la ville
et roulant son hiver dans les pentes
même si au quinzième étage
on cligne sous le soleil
il faut en bas mettre les phares
au début on s’indigne
d’un hiver haut de vingt mètres
et long de trente kilomètres
on le trouve malvenu injuste
et puis on sent sur les joues
goutte à goutte
venir un peu de frais

San Francisco, avril 2016
 
 

 

 

Jim Harrison (11 décembre 1937 - 26 mars 2016)
 
 
 

 

 

 

Dans la montagne, il devenait heureux, d’un bonheur silencieux et contagieux, comme une lumière qui s’allume.

 
Mars 2016
 

 

 

 

Il ne faut pas brusquer ce qu'on regarde.

 
Gif, février 2016
 

 

 

 
Entrer de plain-pied dans un monde secret dont la grâce silencieuse suspend le temps.
 
Gif, janvier 2016
 

 

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