Humeur 2008

 

Décembre


Tout est signe, tout fait signe

Je ne suis rien.
Je ne serai jamais rien.
Je ne peux vouloir être rien.
Cela dit, je porte en moi tous les rêves du monde.
Álvaro de Campos

 

Une pie dodue arpente un muret entre deux jardins dans une lenteur pontificale avec cette façon de marcher, pleine de tics, commune aux oiseaux. Sur la branche d’un marronnier, un merle tout en bec jaune sautille en point d’exclamation. Des hirondelles à gorge noire et ventre blanc sabrent l’air, se laissent tomber du ciel et frôlent le sol avant de remonter à la verticale tandis qu’un rouge-gorge perché dans les buissons bombe la poitrine et piaille à tue-tête, le cœur en fête. Je les regarde, admirative, émerveillée par tant de professionnalisme voué au dilettantisme joyeux. Le ciel longtemps couvert se remet à sourire tout en bleu. Je marche tout le jour dans l’éclosion du printemps, l’envol de mes anges, refaisant ma sève à grands coups d’ailes lentes. A ce rythme, aura-t-elle le temps de monter avant l’été et faire renaître mes rêves endeuillés ?

Le concerto de violons de Beethoven dans les oreilles, je marche tranquillement en forêt. Soudain, je m’arrête, pressens quelque chose, un appel lointain, une présence diffuse. Je scrute les sous-bois. À une cinquantaine de mètres, une biche (pour les savants : un chevreuil) ! Elle me sent, certainement, car dresse les oreilles, épie, en alerte, rotations de tête brusques et saccadées. Je reste en apnée, l’observe une bonne dizaine de minutes, imagine Cerf courant sous bois de Courbet. Elle m’accepte, mange tranquillement, tout en me surveillant d’un œil bienveillant. Paix. Grande paix. Seuls, elle, moi, le silence. Magie de l’instant.

Une vieille dame sur son vélo - que je croise tous les jours dans les bois sans échanger un mot – s’annonce. Je lui fais signe de ralentir sans bruit et lui montre du doigt. Elle a du mal à distinguer l’animal qui a enfilé ses habits de camouflage. Il doit nous entendre murmurer car d’un bond disparaît. Elle l’aperçoit à peine, distinguant simplement le mouvement de fuite, mais quelle aubaine tout de même ! Nous repartons chacune de notre côté, un sourire complice aux lèvres.

Je ne crois pas aux Droits de l’homme et toujours en la valeur de l’homme qui se mesure à ses humanité et animalité. Cette vieille dame affichait un regard voilé de détresse, ses couleurs du monde doivent s’éteindre doucement. Avoir pu partager cet instant de grâce auquel l’animal nous conviait est un joli caillou blanc déposé sur nos chemins de traverse. Cette inconnue vibrait, rayonnait. Le bonheur est toujours un passant attentionné.

Souvent les circonstances s’ajustent étroitement à l’humeur du moment. Ma tête va, le corps suit, la chance animale me sourit. J’avance, pense au temps précieux que j’ai décidé de m’offrir et dont j’abuse déjà, vivant plus que lisant ou écrivant, jouissant du bonheur d’être vivante et libre, indifférente aux montagnes de livres qui jouent du flanc sur mon bureau car comme Eric Chevillard, « On me bombarde de livres. De toute évidence, je suis une cible facile. Ce ne sont pas des ailes, dit l’autruche en refermant sur elle ses volets. Le vol du frelon inlassablement dessine la forme d’un tigre. »

L’absence de réflexion, de remise en question individuelle est la plus dangereuse maladie du siècle. Je vais enregistrer des livres à l’intention des aveugles ou déficients visuels car écrire, c’est parler seul et parler à une foule, faire signe aux sourds, éclairer les bien voyants. Lire à voix haute une œuvre qui touche, c’est partager la chance d’un beau rendez-vous, c’est signer, par son humble assistance, une saine présence au monde et refuser clairement celui des marchands.

Ce texte écrit en mai 2008 est paru en octobre dernier dans le n°16 de La Presse Littéraire et ce mois-ci dans le n°18 du bulletin "Entre-Chats" adressé et tenu par les Chevaliers de l'Ordre du Mistigri dont Michel Host est le Maître. Depuis, j'ai enregistré neuf livres pour les mal voyants. J'en suis très heureuse.

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PS : le jour de mon anniversaire, je regarde l'horoscope chinois. Je lis avec attention : "Année favorable à la littérature. Le rat sera protégé. Heureux en affaires comme en amour. Et s'il écrit un roman, qu'il le présente à un éditeur avant la fin de l'année." Quel bon augure, du sur mesure ! Soyez gentils amis écrivains, offrez-moi vite ce que vous avez sous le coude et je présenterai votre manuscrit à mes amis éditeurs. A nous trois, la postérité ! Car n'ayez crainte, nous partagerons les royalties et je préciserai que vous êtes mon nègre.

 

 

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Lectures aimées non chroniquées : Chambres d'écho d'Yvon Le Men, Le Tour du monde en 14 jours de Raymond Depardon, Eloge de la patience de Carl Norac, Ce jour-là De Willy Ronis, Ce qui fut sans lumière de Yves Bonnefoy, Syngué Sabour - Pierre de patience d'Atiq Rahimi, Cité de la Poussiere Rouge de Qiu Xiaolong, Libération de Sándor Márai.

 

 

 

 

Novembre

 

L'écume du bonheur

Ne désespérez jamais.
Faites infuser davantage.
Henri Michaux

J’aime bien gribouiller quand une idée m’attrape à la surprise, pas vous ? Je ne sais quel sens donner à l’écriture mais ne peux m’empêcher de jeter ces mots dans l’automne qui arrive à grands pas. Son spleen en écharpe ombre déjà quelques pages frileuses qui m’effraient. J’aime tant la belle lumière de novembre qui donne au dessin des fleurs et des façades la profondeur des gravures. Il vaut mieux ne pas garder en soi certains maux et les coucher entre une feuille de papier et soi, sans rien dire à personne… Sinon comment décaper les algues sur les mots justes et clairs, sans arracher une écharde à la coque, sans abîmer la peinture ? Là est la souffrance. Comment dire sans blesser, rester vrai sans s’éloigner de ce qui compte pour soi ? Comment deviner que c’est le moment de se taire de se dévoiler, que l’oreille est prête à écouter à s’en aller ? Comment comprendre quelque chose, estomper un brin de mystère, sans lire, écrire ?

Le malheur, on ne peut le comprendre que si on a perçu ne serait-ce qu’une fois la note du bonheur, d’un instant de trêve, un jour une nuit une vie. Même au plus froid des hivers, même dans une minuscule tempête de neige à la Brautigan, je sais que ce bonheur neige sur toutes les têtes à gros flocons, encore faut-il vouloir le voir. Pendant des semaines le ciel reste bas et fumeux, si près de la terre qu’il s’imprègne lui aussi de boue. Les journées s’étirent, interminables, dans une paresse brouillonne que rien ne vient distraire. On est titillé par l’instinct funeste de s’installer dans son malheur en l’exploitant comme une mine de matériaux précieux. Aujourd’hui peu à peu décroît, devient hier. On tisonne tendrement le passé. Il pénètre avec cette odeur d’air usé par la respiration de gens invisibles. On cherche l’alibi pour se leurrer sur sa propre vie, avec détachement et ironie, car on ne manque jamais de clairvoyance pour juger celle des autres. On déambule au milieu des photos, on s’obstine dans l’entreprise chimérique de bousculer le temps, de remédier au vertige du vide. On devient statue de sel, maison, mer qui s’endort et refuse, grise, refroidie, de participer à l’éclat du couchant. On oublie qu’on n’arrête ni les jours ni les fleuves mais il faut bien trouver un coupable pour les coups bas que la vie nous réserve.

Allons, vivons, vaille que vaille, la vie n’est pas si longue qu’on puisse gaspiller les jours. Les choses se feront, sans que l’on s’y attende, comme la marée qui s’ingénie à changer les heures de sa venue, allant venant absorbant rejetant, puis un soir de pleine lune sous l’écume, la pépite sera là, minuscule : une parole parvenue à son destinataire, s’y trouvant en sécurité ; une lettre, aussi chaude qu’un soleil saupoudré sur un toit… La construction du bonheur ne tient qu'à l'idée que l'on s'en fait. Continuez donc à m'inspirer, je ne pourrais me passer de votre amour ni de votre joie évadée en cascade du vent chaud de l’humour.

 

Ce texte est une combinaison de deux proses poétiques écrites en 2004, parues en 2006 dans les n° 4 et 5 des Cahiers de poésie édités par Joseph Ouaknine.

 

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Livres aimés non chroniqués : Un Visage appuyé contre le monde d'Hélène Dorion, Par-delà les monts obscurs de Gilles Rozier, La Traversée du Mozambique par temps calme de Patrice Pluyette, Rimbaud le fils et Vie de Joseph Roulin de Pierre Michon, Poésie : 1946 - 1967 de Philippe Jaccottet.

 

 

 

 

Octobre (extra)

Heureuse rencontre

Le 20 octobre, j’ai passé une soirée merveilleuse en compagnie de Jorn Riel grâce à mon amie Nadine Eghels, et son équipe de l'association Textes & Voix. Il touche tout public cet écrivain danois, adultes et enfants, car lorsqu'on lit ses « racontars » on a le sourire aux lèvres, quand on plonge dans ses romans sur les Inuits on est gagné par un bien-être, une paix indicibles. C’est une perle ce vieux monsieur. Susanne Juul, sa traductrice, présente et souriante (merci aux éditions Gaïa), me dit : « il ne sait comment réagir à tant de compliments... » J’ai répondu simplement : « il n’a rien à dire, seulement les entendre, il rend les gens heureux, qu’il en soit remercié. » Jorn riel est passé du rose à l'écarlate! Il expliqua qu’il est arrivé au Groenland à 21 ans, en 1950. C’était la fin de la période des trappeurs européens parqués dans cette partie isolée du monde où on les avait envoyés pour tuer les ours et vendre leurs peaux. Une fois par an, un navire faisait le tour pour récupérer la cargaison. Il était sur le pont car engagé pour un an dans la marine, par curiosité. Il y est resté 15 années, a eu le temps d’entendre une multitude d’histoires, de « racontars » qui peuplent ses livres. Il ne sait plus quelle est la part de vérité et d’invention dans la transmission de cette oralité. Les vieux du pays lui reprochent de ne pas aller au bout de ses histoires mais il se défend en disant que s’il disait tout, on le prendrait pour un menteur, tant la vie là-bas est invraisemblable ! Il est très admiratif de la population Inuit et ne craint aucunement qu'elle soit en danger comme les médias le prétendent : « ce peuple vit depuis des millénaires dans des conditions si extrêmes qu’il n’a rien à craindre. » Il vit aujourd’hui en Malaisie. Il a 77 ans, nous a lu en danois un extrait. Cette langue est hachée, gutturale, comme passée à la toile émeri. Ensuite on l’a installé confortablement dans un fauteuil fin de siècle, avec accoudoirs, gros coussins et petite lampe sur pied à gros abat-jour pour qu’il écoute la lecture en français. Quand il entendait le public s'esclaffer de rire, ça lui faisait plaisir. Il ne comprenait rien, mais souriait. À la fin de cette magnifique lecture de Dominique Pinon, on lui a demandé ses impressions. Il a répondu : « c’est comme si j’assistais à un concert. La langue française est une musique mélodieuse. Le danois est un foutu mal de gorge. Votre langue est la plus belle jamais écoutée. » J'ai rencontré un écrivain gentleman...

Gif, le 21 octobre 2008

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Octobre

Expérience

Ces derniers mois, j’ai fait l’expérience de lectures sur lesquelles je n’écrirai pas de papier critique fouillé car ce fut un tel CHOC qu’il m’est impossible de les évoquer avec la distance nécessaire et probablement la compétence littéraire. Je tente une accroche pour qu’ils ne soient pas oubliés. Deux d’entre eux sont de grands classiques et des pavés, le troisième peu connu et tout fin.

Au-dessous du volcan de Malcom Lawry (1909-1957) comme Diadorim de João Guimarães Rosa (1908-1967) me faisaient de l'œil depuis longtemps. Je savais que leurs lectures demanderaient attention et persévérance, qu’elles me chambouleraient car ces œuvres ont leurs aficionados et leurs détracteurs, tous très convaincants. Je repoussais sans cesse car il me fallait être prête à les recevoir et à m’investir. Quelques tentatives avortées au fil des années ne m’ayant pas découragée, je me suis enfin décidée. J'ai bien fait, c'était le bon moment, je suis allée au bout. Que vous dire sans trop en dire si ce n’est que ces livres on ne les oublie pas, on les rouvre la dernière page à peine tournée pour mieux comprendre ou apprécier certains passages. On les rouvre encore des années après, paraît-il. Ils sont si perturbants que vous cherchez illico quelqu’un pour en discuter. Sans concertation ni même évocation de nos lectures, deux amis m'ont devancé, finissant ces livres en même temps que moi ! Le hasard et les réseaux de rencontre sont l'essence de ma vie et ces œuvres des monuments littéraires qui ne pourront que déclencher des batailles rangées.

Maintenant qu'il fait tout le temps nuit sur toi est le premier roman de Mathias Malzieu, chanteur du groupe Dionysos. Je n’ai jamais lu de recensement sur ce livre et je n’écoute pas ce groupe de rock. C’est simplement la beauté du titre puis la lecture de fragments proposés par une amie (décidément, je suis bien entourée) qui m’ont mis sur sa route. L’écriture singulière surprend, à la fois crue et poétique. Mais surtout, en mettant en balance une réalité terrifiante - celle du noir récit d’une perte - et une échappée belle dans un univers onirique se situant dans la lignée des grands Tim Burton ou Lewis Carroll, l’auteur nous offre une merveilleuse déclaration d’amour. Jamais je n’ai eu aussi chaud, aussi froid, dans un roman abordant ce thème. Cela peut sembler paradoxal, mais ce livre douloureux fait un bien fou car il soulage, apaise, fait rêver grâce à son brin de folie salvateur. Je ne pense pas que ce soit un livre qui fera « date » dans l'histoire littéraire comme ceux cités précédemment. Pourtant, il fait partie de ces romans secrets qui me touchent infiniment et si durablement qu'ils deviennent précieux. Il pourrait figurer dans quelqu’autre écrin…

Ces romans bouleversants sont très différents tant par le style, l’écriture, la forme que le fond. Ce qui les rassemble ? Tous demandent un important travail de lecteur, dérangent durablement en profondeur, ont des entrées multiples et sont ouverts à interprétations et projections personnelles. Leur lecture est plurielle. À vous de guetter le jour où vous tenterez l’aventure, qui sait ? Si je n'ai suscité d'envie, tant pis, j’ai la conscience tranquille d'avoir marqué les trois coups. Que le rideau se lève... sur cette magnifique citation extraite de La Mémoire longue de Didier Daeninckx :« L’artiste, avant tout, c’est un regard décalé, une manière de toiser le monde en refusant d’être dans le rang, de battre des pieds en cadence, de s’esclaffer au rythme des rires enregistrés, d’applaudir au signal, d’attendre le coup de feu pour jaillir des starting-blocks. C’est un faiseur de faux départs, un brouilleur de codes-barres, un type ou une typesse qui ne respecte pas la règle du jeu, sachant qu’elle est faussée à la base. L’artiste, c’est celui qui ne fuit pas le monde, mais qui signale que le monde fuit de partout. »

Gif, Septembre 2008

 

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Livres aimés non chroniqués : Les Déferlantes de Claudie Gallay, Avenue de la mer de Michèle Sales, Venezuela de Jochen Jung, Ceux qui n'en mènent pas large de JP Martinet, Ces mots qui nourrissent et qui apaisent de Charles Juliet, Une éducation libertine de Jean-Baptiste Del Amo.

 

 

 

 

Septembre (extra)

Merci

Suite à ma dernière lettre d’info où j’annonçais avoir enregistré cet été des livres pour aveugles, une petite voix m’a répondu, de loin, très émue. C’est celle de la doyenne de mes abonnés (du moins je la pense doyenne car elle a plus de 80 ans) qui me dit vivre en Israël. Depuis quelques années, ses yeux l'abandonnent… Ne pouvant plus lire un livre, elle me confie imprimer chaque mois, depuis longtemps, mes papiers enthousiastes et me lire, au compte-gouttes, puis s’échapper avec bonheur car je lui laisse une belle place de lecteur rêveur dans mes articles. Elle m'écrit pour m’en remercier.

Touchée, très touchée par sa lettre... Que lui répondre, sinon un simple merci. Ainsi servirais-je à quelqu’un dans ce monde de pouvoir et d'argent ? J’insufflerais donc un brin d’air, j'offrirais un peu de bonheur, un espace de liberté à ceux qui en sont privés ? Peut-on rêver plus belle reconnaissance...

Chère inconnue, merci. Vous êtes un cadeau du ciel. Ani ohévette otah (je vous aime).

Gif, le 17 septembre 2008

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Septembre

Rébus

Je rentre de vacances et lis sur Internet la presse dite littéraire. Confirmation : j’entretiens sur le monde qui se rue sur le dernier Angot que très peu d’illusions. N’étant pas croyante, aucune déception ne me mine, je continue à lire tranquillement ce qui me nourrit. Mon regard s’égare entre les étagères de ma bibliothèque, je cherche un poème, le secours de la fenêtre. Le silence qui suit est un vrai silence. D’une assourdissante vacuité car je suis bien obligée, en feuilletant mes livres, de reconnaître que malgré tous les avertissements, je veux encore croire à la bonté du monde, l’habiter de toute mon âme et de tout mon corps, comme s’il suffisait de donner pour recevoir… J'espère donc que les accords majeurs de quelque musique familière coloreront le probable silence fait sur les œuvres intéressantes de la rentrée.

WH Auden disait que la valeur littéraire d’un livre peut être mesurée au nombre de lectures différentes qu’il permet de faire, c’est si juste que je ne comprends plus les critiques et journalistes dont la machine à ratiociner s’emballe, laissant leur esprit de synthèse aux abonnés absents. Leur vulgarité satisfaite, leur pessimisme à la mode me lassent. Il semble que ma propre fatigue déteigne sur les autres et les choses, qu’elle renforce leur inertie, leur sourde résistance. C’en est presque comique. Léautaud écrivait que tout individu ne vaut un peu que par le sentiment de révolte qu’il porte en soi. Dans mes prochaines Humeurs, j'envisageais avec malice de prendre le plaisir lâche qu’on goûte à décocher sans péril des piques venimeuses, bien à l’abri derrière la litote et le double sens, car je n’aime pas la platitude des nihilistes, la facilité minable des tireurs sur ambulance ni l’arrogance des moralistes. Puis, j'ai abandonné. Ce serait leur faire trop honneur, mieux vaut l'ignorance et le bonheur.

Peut-être sommes-nous, lecteurs, écrivains, partagés entre le désir inavoué de comprendre la vie et la crainte irrationnelle d’y parvenir. Pour continuer à vivre en paix, il suffit de relativiser, puis d’accepter, a dit le grand Yaka. Je reprends donc ma lecture et lis : En général absent aux événements rassembleurs, grands-messes triomphales comme soirées festives, il avait assuré envers ses pairs une manière de service minimum et, en termes de carrière, s’était fort tôt retiré de la course aux honneurs. Vu de l’extérieur, cet apparent défaut d’ambition l’avait inscrit de bonne heure dans la catégorie des excentriques socialisés, dérobant leur inadaptation au monde sous un masque d’ironie et leur scepticisme foncier derrière un fin voile de fatalisme désabusé.

Plus loin, ceci : Accrochée à l’angle d’une ruelle, une lanterne s’alliait aux étoiles pour soulever la nuit.

La lucidité, la poésie, la dérision bienveillante et la philosophie de vie de Xavier Hanotte me rassurent. On dirait qu'il m'entend quand il écrit, qu’il m’écrit des mots amis... Je pose un temps son livre, le cœur en fête, cours m’acheter un bouquet de fleurs que je dispose en écran devant mon ordinateur. Plus de larsen. Je peux lire en sécurité et en paix.

 

*J'ai pris la liberté de glisser dans ce billet, comme un rébus offert à ses futurs lecteurs, quelques-uns des bons mots de Xavier Hanotte figurant dans son nouveau roman Le Couteau de Jenůfa. Qu'il pardonne mon toupet, excuse ce détournement très personnel – réducteur pour lui - dont l'inspiration et l'écriture sont nées naturellement au cours de ma lecture de son magnifique ouvrage.

Gif, août 2008

 

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Livres aimés non chroniqués : De l'aube au crépuscule de Rabindranath Tagore, Le Clocher de Kaliazine d'Alexandre Soljenitsyne, La stratégie du choc : La montée d'un capitalisme du désastre de Naomi Klein, A travers un verger de Philippe Jaccottet, L'accordeur de pianos de Pascal Mercier.

 

 

 

 

Août

Graine de chant

Leurs pas faisaient craquer la terre prise de gel. Il la quitta tout à trac et alla pisser en faisant un trou dans la neige. Le bruit de l’urine chaude se mêlait au bruit des cristaux qui fondait à mesure. D’une voix basse, du moins contralto, elle lui disait de venir, qu’il fallait rentrer, ne pas tarder, que la nuit tombait. Il n’entendait rien et pissait consciencieusement, concentré sur le puits que l’urine formait et laissait voir le marron de la terre.

Germaine partit sans lui, alluma le feu à la ferme et l’attendit toute la nuit. Elle soufflait dans ses mains, bougonnait, approchait ses yeux du carreau. Au travers des bulles d’air qui y étaient prises, elle pensa le voir enfin. Mais ce n’était pas lui. Le matin se leva. Toujours pas d’André. Germaine fatiguée murmura Voilà-t’y pas que ça lui reprend !

Depuis quelques temps, elle le trouvait changé. Il avait toujours eu un petit grain en liberté. Rien d’inquiétant, jusqu’au jour où il était sorti couvert comme Saint-Georges. Un jour de canicule, alors qu’il faisait un temps à embrasser la terre, il était allé se frotter la gueule comme un canasson sur la rosée des herbes et gueulait On les a baisés ! Baisés ! Revenu sale et rasé de pré, il arborait la mine du ravi, déambula ensuite dans les écuries, jouant au métayer avec la suffisance hautaine de ceux qui n’ont rien mais qui l’ignorent. Tous les palefreniers se moquaient de lui. Quolibets et compagnie. Il pensait qu’on l’acclamait, le bougre.

André rentré, assis à la lourde table en chêne, un bout de saucisson d’âne en bouche, Germaine ne tint plus et lui asséna :

- Quelle honte ! Ne recommence jamais plus ou il t’en cuira !
- Qu’est-ce que tu me chantes-là Germaine ? cria-t-il d’une voix de ténor à sa femme.

Germaine n’eut le temps de chanter qu’une fois. André bava l’âne et s’effondra raide mort sur le chêne. Elle, qui ne savait pas faire les gestes caressants dont les enfants sont gloutons, le dorlota comme un bébé deux jours durant. Lui nettoya la bouche, lui ferma les yeux, lui croisa les mains sur la poitrine et alla enfin chercher de l’aide. Quand le médecin arriva, Germaine faisait bouillir l’eau du thé et gazouillait. André était blanc comme neige, puait le porc et l’urine échappée, et Germaine gueulait On les a baisés ! Baisés !

Le médecin s’approcha de la fenêtre et admira les faisceaux de lumière du soleil où la poussière en mouvement esquissait des poèmes. Et il partit sans un mot.

La ferme du Cabanon n’a pas trouvé d’acheteur. Les cancans porteurs de malédictions ont laissé tomber la neige. Les ronces ont damé le pion aux herbes hautes. Reste plus que la chanson de Germaine et André que l’on se transmet de bouche à oreille, un jour de canicule et de grande biture.

Demain, 14 juillet. Un grand jour de vieux à la con qui va encore traîner en longueur, levers de coudes, bras de fer et chansons grivoises. On révise déjà dans les champs à grands coups de canons. Même les canassons auront double ration.

Les baisés, on ne les compte plus. Il en tombe tous les jours dans ce pays au temps malade. Même le vent évite les broussailles de peur d’y rester accroché et d’y perdre son chant. C’est pour dire, pas de quoi en faire une histoire du feu André et de la belle Germaine. Circulez, y’a rien à boire.

Gif, 2006


J'ai écrit cette étrange histoire un soir de 2006, après avoir assisté à une lecture publique par un auteur — aussi pathétique que saoul — qui ânonnait son beau texte entre deux hoquets vineux. J’en suis sortie écœurée, agressée. Quelle honte, un tel irrespect envers ses pairs et ses pères, ses lecteurs qui se sont déplacés pour subir la représentation d'un monde qui coule. Je ne cautionne pas ces « écrivains » qui, par la force du message qu’ils véhiculent — encore faut-il qu’ils en soient conscients, salissent ainsi la littérature. Ayant peu de goût pour la délation, je ne cite aucun nom, préférant le passé simple des fables qui autorise l'anonymat et les images d'une fiction plus violente qu'un beau discours.

Ce texte est paru dans le n° 4 du Grognard en décembre 2007.

 

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Livres aimés non chroniqués : Une saison ardente de Richard Ford, Trois hommes seuls de Christian Oster, Chemins de Michon de Jean-Pierre Richard, Le jour avant le lendemain de Jorn Riel.

 

 

 

 

Juillet

Vive l’égoïsme !

Lors d’une rencontre littéraire que j’animais, les lecteurs passionnés et passionnants, fervents défenseurs d’une littérature de qualité, s’emportaient contre la force dévastatrice du commerce du livre en France. Je les laissais échanger ouvertement avec l’auteur – car je n’envisage pas une rencontre tel un show télévisé mais bien comme un débat ouvert et instructif – écoutais, en retrait, à la fois heureuse et souriante car en devenant démocratique, notre société s’est mise à tout prendre au sérieux. Les esprits clairs ne voient qu’une chose à la fois et dès que le cerveau est riche d’idées, il se fait un remous et la nappe se trouble à l’heure du jaillissement. Quel bonheur tous ces emportements, cette colère ! Puisqu’il faut toujours laisser à l’inattendu une grande place où l’ironie fulgure et rit, j’ai lâché sans prévenir une grenade à fragmentation. Résultat, dix morts et vingt blessés stupéfaits, se demandant où j’allais, ce qui m’arrivait. Qu’ai-je dit ? Ceci :

Nous sommes tous d’accord : nous seuls savons lire, sommes les plus beaux, les meilleurs, les plus forts. Bravo l’auteur ! Mais dans une société où les intelligences supérieures font défaut, le pullulement des médiocres devient extrêmement sensible et actif. Le médiocre étant par définition un imitateur, il n’est pas étonnant qu’il abuse de la photocopieuse. Rien n’existe qu’en vertu de ce déséquilibre, de cette injustice. Tout livre est un vol prélevé sur d’autres livres. Toute vie ne fleurit que sur un cimetière. Les idées très simples ne sont-elles qu’à la portée des esprits compliqués ? Grand silence. Dix morts sur le champ…  

Le divorce règne en permanence dans le monde des idées, de l’écriture et de la lecture, c’est le monde de l’amour libre. Heureusement que nous ne tombons pas tous amoureux du même homme, de la même femme, du même livre ! Il existe une littérature sans style comme il y a de grandes routes sans herbe, sans ombre et sans fontaine. Mais certains écrivains parlent un dialecte particulier au milieu de la langue commune, une langue unique et inimitable. C’est ce qui les fait exister, les différencie des navets. Vous avez la chance de pouvoir discuter avec un jeune auteur qui a commis deux livres très différents, un que tout le monde a adoré, l’autre souvent incompris donc mal aimé, voire détesté et vous ne vous êtes pas privés de lui dire, bravo pour votre franchise. Or, dans chacun d’eux, une seule chose demeure, personnelle, indiscutable. Personne ne l’a remarqué ? C’est le ton. Sans lui, ces livres seraient invisibles, passeraient inaperçus, ne vous toucheraient pas, ni dans un sens ni dans l’autre. Quelle que soit la politique éditoriale conseillée — pas de noir pour un premier roman sinon vous êtes catalogués et ne pourraient plus changer, pas de nouvelles qui ne se vendent pas aussi bien que le roman, pas ceci pas cela —, l’auteur doit d’abord écrire ce qu’il a envie d’écrire sans chercher à plaire (même si c'est suicidaire sur le plan commercial), c’est ainsi qu’il place sa voix, que commence le lent et laborieux travail d’écriture. Quoi qu’il signe, si vous êtes un bon lecteur et qu’il s’applique, vous le suivrez. Son imaginaire ne vous plaira pas toujours, mais vous êtes assurés d’une base solide : la qualité de sa plume. Stupéfaction. Vingt blessés.

On ne peut vénérer des écrivains hyper médiatisés qui ignorent jusqu’à l’art élémentaire de la phrase et du rythme, qui écrivent comme ils parlent, en oubliant une partie des mots, comme ils pensent, en oubliant une partie des idées. Ces gens-là ne brillent qu’à l’oral, et encore. La composition n’est pas la juxtaposition. Votre force, c’est votre esprit critique, votre insolence à dénoncer haut et fort la supercherie du paresseux qui tourne autour d’un bon livre sans l’écrire. Le bouche à oreille, comme la célébrité, comme le tonnerre, sont faits de petits échos multipliés qui ricochent, redondent les uns sur les autres. Relisez plus tard ce livre incompris, penchez-vous sur le style, lisez-le à voix haute, écoutez-vous et soyez honnête même si l’univers n’est pas le vôtre. Vous serez surpris de votre lecture et moins catégoriques.

La grande part faite au prophète pessimiste qui gangrène tous les hommes désabusés d’aujourd’hui, je la refuse car je suis une indécrottable optimiste à la recherche de pépites. Répétons-le : la littérature contemporaine n’est pas morte, seulement malade. Le coupable : une reine mutante étiquetée « oseille », ortie envahissante qui étouffent le jardin littéraire. Le véritable ciment d’une communauté de lecteurs, c’est l’égoïsme dans le partage (ne faites pas trop de publicité pour ce site, nous sommes suffisamment nombreux) et le sacrifice de l’auteur — sur l’autel d’une édition à n’importe quel prix — est la plus perverse des idées, des trahisons. Dhôtel disait : « écrire, c’est s’approcher lentement ». Lire c’est une façon d’écrire. Un travail lent, posé, sans impatience ; un jeu passionnant et sérieux où il ne faut jamais se prendre au sérieux et toujours se remettre en question.

Gif, printemps 2008

 

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Bonne nouvelle pour ceux et celles qui souhaitent acheter Le Grognard : à partir du n°6, du fait de son référencement sur Électre, il peut être commandé directement auprès de votre libraire habituel. Vous pouvez aussi le commander sur les sites de la FNAC et d'Amazon. Rappelons que j'ai la chance de collaborer à cette revue trimestrielle depuis le numéro 2 et qu’avec Michel Volkovitch je tiens la une dans le numéro 6. Un grand merci aux Éditions du Petit Pavé pour leur soutien logistique.

 

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Livres aimés non chroniqués : La Faculté des choses de Denis Grozdanovitch, Vilains moutons de Katja Lange-Müller, Le Risque de l'histoire de Dominique Dussidour, Lalla ou le chant des sables d'Angèle Paoli (éditions Terres de femmes).

 

 

 

 

Juin

Voyage à lire

"Choisir un livre, c'est en exclure beaucoup d'autres, contribuer à circonscrire le cercle lumineux de l'attention, participer à une aventure dont l'enjeu est la survie. Vivre dans les lettres, ce n'est pas s'installer dans un patrimoine mais l'inventer, faire du soleil et de la place, inséparablement", lit-on en préface de La Mémoire des œuvres. Judith Schlanger y écrit : "Nous sommes au cœur de beaucoup de livres, entourés de livres accumulés, pesants, immaîtrisables dans leur masse. Leur demande d'attention nous cerne de tout côté. Pourtant, au milieu de tant de livres nous espérons toujours rencontrer par nous-mêmes le choc et l'événement d'une voix qui comptera pour nous. [...] N'oublions pas que nul n'est obligé de lire, ni même d'écrire. D'où la question posée chaque fois à chaque œuvre : pour moi, maintenant, seras-tu un événement ? [...] L'inverse de l'événement touche à autre chose encore : au droit qu'on se donne d'ignorer. Quelque chose, apparemment, nous protège du vertige de l'idée des volumes que nous n'ouvrirons pas."

Combien j'approuve, aime choisir, ne me précipite jamais sur un livre déjà vendu avant même d'être lu, quitte à m'en régaler à sa septième réédition pour y retrouver l'originalité, la fraîcheur, le meilleur angle de lecture. Je fouine dans les bibliothèques, me fiant parfois au hasard, épluche les catalogues à la recherche de "ma" pépite du moment, sans oublier le bouche à oreille amical et les coups de cœur de ma libraire. [STOP aux intrusions : demandes de mon adresse postale pour envoi de livres, pubs livresques du Net qui engorgent ma boîte à lettre et partent à la poubelle sans un regard.] Outre cet essai réflexif et philosophique, ardu et passionnant de Judith Schlanger, j'ai aimé fuir et m'évader en compagnie du russe Vassili Golovanov dans son Éloge des voyages insensés, superbe, même s'il s'essouffle un peu sur la fin. Puis, comme je navigue des contemporains aux anciens, je relis des auteurs qui ne sont plus à la mode par les temps qui courent : Cristal de roche, Fleurs des champs et L'Homme sans postérité d'Adalbert Stifter (1805-1868) qui plaira aux lecteurs de Rigoni Stern ; L'Art de l'oisiveté de Hermann Hesse (1877-1962). Ces parutions récentes symbolisent ce que beaucoup considèrent comme une inactualité littéraire. Combien je glousse de plaisir à vous les soumettre ! Ces auteurs sont adeptes des voyages multiples et de la lecture plurielle, de la lenteur et de la contemplation de la nature, attentifs aux gens ordinaires et aux petits riens, séduits par le style en littérature, la quête du bien-être dans la vie. Moi aussi. C'est probablement pour cela qu'ils m'attirent.

Hermann Hesse rappelle dans son Art de l'oisiveté que savoir profiter des joies modestes de l’existence, s’étonner face à la diversité des phénomènes observables nous plonge dans un oubli réconfortant, absolu, de nous-mêmes. Nous apprenons à voir, nous redécouvrons le respect, la gaîté, l’amour et la poésie dans une guirlande de menus plaisirs qui illuminent la vie. Dans Propos sur les voyages écrit en 1904, extrait de cet ouvrage, je suis ravie de partager à nouveau sa vision pleine de sens sur l'art de lire, vivre, voyager : "À l’instar d’une relation d’amitié ou d’amour qu’on cultive en acceptant quelques sacrifices, d’un livre qu’on choisit soigneusement puis qu’on achète et qu’on lit, tout voyage d’agrément ou d’étude doit correspondre à une passion, à une volonté d’apprendre, à un don de soi. Il doit permettre au voyageur de pénétrer son âme d’un pays ou d’un peuple, d’une ville ou d’un paysage. De son côté, le voyageur doit guetter la nouveauté avec amour et dévotion, s’efforcer avec patience de conquérir son essence secrète. […] Les voyageurs pour lesquels un lieu inconnu devient très vite agréablement familier, qui savent en distinguer le caractère authentique et précieux, sont aussi ceux qui ont trouvé un sens à l’existence en général et s’entendent à suivre leur étoile. Le désir puissant de revenir aux sources de la vie, la volonté de se sentir en accord et en osmose avec tout ce qui existe, s’active et se développe, leur fournit la clé pour accéder aux mystères du monde, ces mystères qu’ils explorent avec avidité et délice en se rendant dans des pays lointains, mais aussi en vivant au rythme du quotidien et de ses expériences." N'en déplaise aux esprits souvent moralistes qui ne croient qu'en une seule vérité, celle du voyage assis, je défendrai toujours ma passion pour l'évasion géographique, si riche d'ouverture, de différence et de partage, même si je suis une grande rêveuse, amoureuse du quotidien, philosophant à l'envi, seule ou entre amis. Je vous souhaite un bel été, espérant que vous aussi, aimiez Vacancer autrement :

Voici venue l’époque des grandes migrations humaines, des exodes en tout sens, autrement dit des vacances. Il semble que, comme la littérature, elles tendent à prendre un caractère collectif. Se développe, paraît-il, le goût des voyages, de l’immensité, de l’aventure. En vérité, ce ne sont pas là de vraies vacances. Un premier pas, tout au plus, une villégiature à portée de toutes les mains. Tout le monde a le même goût de voyage, de lecture, celui que l’on nous met momentanément en bouche. Une voix fluette chuchote à mon petit doigt - qui se méfie du guide international du tourisme à l’usage des grands voyageurs - de vous diriger vers ce qui vous chante au cœur, de ne point chasser en meute, de ne pas craindre de retourner sur vos pas, le souvenir magique de certaines pages jaunies pourrait vous procurer une envie de voyager seul et autrement. Vautrée sur mon sac à dos bourré de rêves en lambeaux, j’écris dans un hall de gare face à une vieille dame fringante et formatée à la mode d’aujourd’hui. Je dépose au passage, sur son Vanity case rutilant, un souvenir de passant :
 

On lit comme on voyage

une bouffée d’air
cavale au fond de soi
on la sent, on la couve

du bout de sa bulle,
puis tendrement on l’use
au soleil on la dompte
pour qu’une fois rendue

au bout de la page vierge
ivre et repu
on se sente moins seul
sur le quai en attente
du prochain partage.

Le livre est un voyage
de l’immobile
du tout possible
dans l’immobile.

On lit comme on aime
on lit comme on voyage
à un, à deux, parfois plus.

 

Vacancer autrement est extrait d'une chronique éponyme écrite pour le n°12 de La Presse Littéraire (déc 2007/janv-fev 2008).

Gif, mai 2008

 

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Livres aimés non chroniqués : Neuf leçons de littérature - Collectif, Les Vagues de Virginia Woolf, Épopées de William Cliff, Les Anneaux de Saturne de WG Sebald.

 

 

 

 

Mai

Rions un peu

"On ne s'occupe pas assez des mauvais écrivains ; je veux dire qu'on devrait les châtier d'une main plus ferme" écrivait Remy de Gourmont (1858-1915), un grand liseur, un des plus grands critiques du symbolisme du XIXe siècle, un grand moqueur qui plaçait au-dessus de tout l'ironie, le détachement, la réflexion. Il y a certes trop de livres "volumineux et gastralgiques, de mastification difficile et de rasade lourde", mais laissons-les mourir tout seul et mettons en lumière les vraies œuvres créatrices !

"Si l'on ne peut pas relire un livre indéfiniment avec plaisir, ce n'est pas la peine de le lire du tout". Voilà qu’Oscar Wilde s’en mêle ! Brillants, ses Aphorismes. Géniale, La Culture des idées du père de Gourmont ! Si j'avance dans le temps et me dirige vers le 5, rue des Italiens j'entends : "Comme si les livres présentant quelque intérêt avaient, en plus, besoin de se vendre ! Ce sont les merdes qui ont des comptes à nous rendre sur leurs tirages. Les éditeurs n'y songent jamais. Ils trouvent à ces derniers toutes les excuses : c'est qu'ils représentent assez bien leur goût." Il ne manquait plus que Bernard Frank ! Je suis en bonne compagnie, ne m’ennuie pas une seconde avec ces auteurs qui vivent à l'écart des autoroutes de la littérature. Ils prennent superbement la clé des champs et le temps passé avec eux paraît toujours trop court.

Puisque ce site se prétend "culturel", qu'il mérite son nom ! Le bonheur de ma position, c'est que je ne suis pas obligée de vous tenir au courant de mes lectures avant de les avoir terminées. D'autre part, poser un diagnostic sur un livre m'a toujours semblé friser le délit d'opinion. Soyez donc vigilants, n'attendez pas mes papiers pour acheter, mes avis passent vraiment après votre plaisir. Je suis partisane, n'ai pas honte de ma sensibilité, assume ma subjectivité et ne suis pas prête à arrondir mon style pour la censure. J’ai des emballements passionnés, l’esprit de contradiction par nature, des colères d'ogre quand on me manque de respect, et ne joue pas la comédie de la célébrité car la gloire est toujours injuste. Même s’il est généralement admissible que le scepticisme est parfois le début de la sagesse et souvent la fin de l’art, je demeure sceptique quant à la corbeille d'abondance en pépites contemporaines promise. Puisque j’aime comme de Gourmont "grimper aux arbres d’où je regarde danser les hommes, ce qui m’amuse beaucoup", je lance deux appels :

1. Écrivains, éditeurs, continuez de nous faire rire et que le meilleur gagne !
2. Cher ministre de la culture, depuis quand l'État se mêle-t-il des choses du goût ? Si vous pouviez conseiller au grand Manitou la création d'un service qualité au commerce intérieur de la littérature, on finirait peut-être par y arriver !

Si l’on ne sait pas sourire et se détourner du commerce du livre aujourd'hui, autant se concentrer sur son nombril. Je m'applique car la littérature est peu de choses comparée à cette nouvelle astrale qui me tombe du ciel et me promet un joli mois de mai :

Horoscope

VIE QUOTIDIENNE : Acheter vivaces au marché. Changer les piles du walkman. Ne pas allumer la télé. Vous pourriez vous retrouver au centre d'une controverse ou d'une difficile situation. Il semblerait que des personnes attendent de vous des réponses à tous leurs problèmes. Fermer les volets avant de se coucher.

COEUR : Attention aux excès ! Ne pas fonder de famille nombreuse, la carte risque d'être supprimée. Entraînement vivement conseillé - une loi ne durant pas - se tenir prêts.

TRAVAIL : Se la couler douce et garder espoir. La planète Tu Vi va alléger le climat et vous aider à obtenir des succès qui jusqu'alors restaient hors de votre pensée. Le temps joue pour vous. Revoir Un roman de gare, une merveille signée Lelouch - truffée de dialogues savoureux se jouant des clichés - qui aborde dans une sombre et douce fantaisie la condition du nègre en littérature.

SANTE : Se tenir droit. Mâcher la bouche fermée. Ne pas oublier le gant sous les aisselles, vous transpirez. Fumer trois cigarettes par jour, pas moins. Marcher sur le trottoir, plus vite. Gare aux lipides et aux gorilles.

LOISIRS : Dormir et rire plus. Lire moins.

Gif, avril 2008

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Livres aimés non chroniqués : Suicides exemplaires et Imposture d'Enrique Vila-Matas, Petits textes poétiques de Robert Walser, Lituma dans les Andes de Mario Vargas Llosa.

 

 

 

 

Avril

L’attaque prophétique des petits fours

Entre gazouillis mondain et bulles de champagne, la vie parisienne se pavane dans un faste qui rappelle peu ou prou celui de Louis XIV alors qu’elle n’en a pas les moyens. Il n’est pas anodin, au chasseur de l’infime détail, de constater que le salon du livre de Paris se situât Porte de Versailles. Jeudi soir, la soirée d’inauguration du salon a battu son plein de Gault et Millau des râteliers et de tous les frustrés amers qui se serrent la ceinture depuis des années à travailler plus pour toujours vendre moins. Les petits ont encore brouté la paille des écuries du hameau de Marie-Antoinette et bramé aux nantis en goguette qui s’exhibèrent sans gène au Palais des glaces.

Dès l’ouverture, ce fut la grande chevauchée dans les allées, brides rabattues collet monté, amazones et princes charmants en quête d’une substantifique moelle aux parures de canapé. Les crieurs de nouvelles n’eurent point besoin de hurler leur propagande marchande, ci-gisent des habitués triés sur le volet, casquettes vertes toques noires cravachant leurs montures. Quelques bleus en haillons, gueux naïfs et sincères, en restèrent tout estourbis : un cendrier, à boire, du caviar ? Heu non, quelques livres seulement, regardez s’il vous plait… Les démolisseurs de la chaîne du livre sont heureux. Ils affichent un sourire qui leur fend le crâne en deux. La gloire les courtise et l’union fait la force. C’est qu’ils sont si nombreux ! Quel bonheur tout ce menu fretin qui vient les voir, vante leur savoir germanopratin, font la ronde en se tenant la main, jouent à la marelle et démolissent, entre deux paradis liquides et dans un éclair de lucidité, le bouquin du voisin. Tenir un stand au salon du livre sans boire, manger, baver, lécher et désirer vanter les mérites de la littérature relève d’une révolution souterraine remarquable. Direction la Bastille, citoyens !

Ces gens-là ne peuvent accepter la magie intellectuelle de la littérature sans la soumettre à un marchandage odieux et une dissection qui relève d’un prurit épidémique, pour ne pas dire académique. Quand un démolisseur s’interroge sur une œuvre et n’obtient la réponse qu’il attend de son auteur, ce dernier, s’il a de la chance, verra la copie du démolisseur finir sur une étagère de bibliothèque, où elle se couvrira de poussière. S’il n’a pas de chance, elle sera publiée sous forme de livre, que quelqu’un lira peut-être. S’il n’a pas de chance du tout, le démolisseur sera nommé professeur d’études littéraires à l’université, ou, pire encore, deviendra critique littéraire médiatisé. Alors les gens se mettront à croire ce qu’il écrit. Minuit, fermeture des portes de Versailles. On s’embrasse, relève un numéro de portable (t’écrire ? t'es fou !) et l’on se dit à l’année prochaine, si tout va toujours aussi bien !

Je remercie Fellini qui m’a inspiré ces quelques lignes amateurs car il avouait sa perplexité face à un démolisseur de film qui l’interrogeait sur le sens profond qu’il avait voulu donner à la danse obscène de la Saraghina devant les gamins de la plage dans son film Huit et demi. La littérature, le cinéma, une fête au centre du vide ? L'exigence, un snobisme ou une sagesse ?

Gif le jeudi 13 mars 2008 à 7h du matin

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Livres aimés non chroniqués : Sous le crible : Carnets de Gilles Ortlieb ; Rien que l'amour de Lucien Becker ; Appels téléphoniques de Roberto Bolano ; Nouveaux poèmes suivi de Requiem de Maria Rainer Rilke.

 

 

 

Mars

Brèves de librairie

Première cliente
Une jeune femme stressée vient se changer les idées - sans aucune intention d’achat déclarée - en attendant les délibérations d’un jury sur sa thèse scientifique. Sa franchise me plaît. Je l’encourage à fouiner à son gré.

Poésie
Une fillette d’une dizaine d’année se penche sur un recueil de poésie que je consulte passionnément et me dit : ils ne vont pas au bout des lignes ni en bas des pages, c’est du gaspillage ton livre ! Je fais la carpe, lui souris et me récite en silence ces vers d'André Dhôtel* : "Si j’étais un poète,/Jamais je n’écrirais./J’aimerais le silence/Qui peut vivre sans mots".

Bouffon
Une vieille duègne de la cour d’Espagne, directement descendue d’un tableau de Vélasquez, n’a pas noté les changements intervenus dans son environnement. Elle me regarde sans marquer d’étonnement majeur. Je tiens mon rôle de bouffon pour rester dans le ton.

Un vieux fusain
Un doux vieillard entre sans bruit, se dirige vers les beaux livres, reste longtemps, les regarde, tourne lentement les pages des gros volumes sur la peinture. Cela ne m’étonne pas car les livres qui nous aimantent nous ressemblent. Je le laisse faire, persuadée qu’il trouvera son bonheur dans ce coin car il a l’air d’un vieil homme en train de s’effacer comme un fusain non fixé. Il sort d’un coup de gomme, sans bouquin. Je l’immobilise sur le papier, n’étant pas à l’abri d’un coup de vent.

Drôle de bonhomme
Cet homme me regarde comme s’il va me confier quelque chose, tripotant les livres, les déplaçant, les parcourant en diagonale, les reposant, me regardant de temps en temps du coin de l’œil, s’amusant apparemment de ce qu’il me dirait. Je m’attends à une question malicieuse. Il se met à rire tout bas, puis se tait, pose les livres et s’en va sans me saluer. Bizarre… que sait-on sur les gens en dehors de leur apparence, de leur regard, de ce que les autres nous en disent, donc de ce qu’ils imaginent ?

Une sacrée cliente
Elle a tout de suite suscité en moi le respect et la réserve méfiante qui va aux personnes inconnues d’une laideur spéciale, dont le pli de la bouche est marqué par une aigre fatalité, courageusement supportée, celle qui donne ce menton singulièrement fuyant dont le visage en est abêti. Des cheveux d’un blond fadasse poussiéreux, une barrette hors d’âge, des seins qui pendent mollement. Tout en elle est doucement, humblement, minutieusement écœurant, et surtout ce regard bleu pâle, sans clarté, non dépourvu d’âme toutefois. Elle vient se plaindre pour une commande passée et non arrivée pour sa paroisse. Coléreuse, puis impolie, elle déleste toutes les souffrances des autres en librairie. J’attends qu’elle se calme, lui explique la raison du retard indépendant de notre volonté, puis je souris, compatissante. Elle est partie, elle reviendra...

Un ange
Une adolescente d’une douzaine d’années entre et demande : elle n’est pas là ma copine ? J’étais seule avec M. qui lui dit : non, pas aujourd’hui. Ah… elle fait demi-tour, deux pas, revient et dit : Je peux quand même descendre en bas ? Oui bien sûr, vas-y. Quelques minutes plus tard je la rejoins pour travailler et la vois, seule, aimantée par une BD. Elle m’entend, lève les yeux d’un air craintif. Je fais comme si je ne la voyais pas pour la laisser lire tout son soûl à l’œil. Le désert de l’enfance est vibrant de miracles infimes et je pense à cette phrase d'André Dhôtel* "Sa vie ressemble à un beau livre déchiré". Je suis incroyablement heureuse et infiniment triste. Il faut à tout prix préserver la solitude de l’enfance pour consacrer ses hivers à se souvenir des lumières imprévisibles d’un livre, donner une matière à la mémoire, aider à se forger de beaux souvenirs.

Oh Happy day!
Un vieux black, style jazzman de la New Orleans, vient chercher une commande. Une sorte de géant, brun de peau et de prunelle, un rire d’enfant sur des dents claires, de grandes mains maladroites et innocentes. Il me dit, avec des joues qui grossissent quand il sourit, qu’il aime beaucoup la librairie, elle lui rappelle celles de sa jeunesse à Paris. Il est reparti après avoir fait le plein de beaux livres. J’aime les vieux, les blacks, les vieux blacks musiciens qui aiment les beaux bouquins.

 

*Les nombreux amis d'André Dhôtel, qui empruntent comme moi La Route inconnue, sont aussi ceux d'Henri Calet et d'Alexandre Vialatte. Nous sommes en délicieuse compagnie...

 

Ces Brèves de librairie ont été distribués à des lecteurs par Marc Roger lors de son marathon Midi-Minuit, 12 kilomètres en librairie en juin 2008 à Paris.

Gif, automne 2005

 

 

 

 

Février

L’art est notre seul parapluie

Mon médecin m'a toujours dit de fumer.
Et il ajoutait à ses conseils :
"Fumez, mon ami :
sans cela, un autre fumera à votre place."
Erik Satie

 

Les petits bonheurs en éveillant d’autres, j’ai souri en lisant Le Bonheur des petits poissonsSimon Leys enfile perle après perle. Lorsqu’il évoque l’art de la litote, des blancs et de l’absence, le phénomène de ces « visions mentales, d’une précision presque hallucinatoire », il prend pour exemple Flaubert qui, en écrivant l’empoisonnement de Madame Bovary, en avait vomi deux fois son dîner tant il avait le goût de l’arsenic en bouche.

Ce phénomène si étrange, fruit d’un travail de forçat pour l’écrivain qui sait restituer cette vision dans toute son intensité, est terriblement éprouvant pour le lecteur aussi. C’est dans Séfarade d’Antonio Muñoz Molina qu’il m’est arrivé semblable aventure. Molina m’hypnotise. A chaque livre, il me mène par le bout de son style, me tient serrée par sa nostalgie, son amour, sa tendre empathie envers les exilés qu’il ressuscite si justement. Et dans ce livre magnifique, j’ai partagé une drôle d’histoire avec des junkies qui traînaient leur misère dans un quartier pauvre espagnol. Ce n'est qu'un très bref passage dans le livre mais il les décrit avec une précision des détails si parfaite que j’y étais, et m'en souviens encore des années après. Je me revois, livre en main, à mon bureau, en cette nuit d'hiver 2003, à la parution de Séfarade que je venais d'acheter. Stressée, angoissée par l’atmosphère pesante installée par la grâce de Molina, je ne parvenais pas à l'abandonner et je fumais, tirais sur ma cigarette mue par une nécessité urgente de m’amarrer au calme chimique que la nicotine procure (contrairement aux lubies fanatiques du lobby anti-tabac en vogue et délicieusement enterré quelques pages plus loin par les exemples éloquents que cite Simon Leys en puisant dans la littérature). L’histoire noircissait, dangereusement, sous la fumée. Le décor devenait de plus en plus lugubre, ténébreux. Plongée dans une de ces nouvelles bien sombres – ici, des drogués morts vivants - je croisais cette phrase « … l’homme en pyjama qui chaque après-midi s’asseyait sur un balcon, sur une chaise paillée, à côté d’une bombonne de butane… ». Une source explosive était donc placée à deux pas et un des junkies allait craquer innocemment une allumette pour partager un joint ! D’un mouvement réflexe, je me vois lâcher le livre et chercher dans l’urgence un cendrier pour éteindre ma cigarette. J’étais transie de peur, de froid, essoufflée, laissant échapper un «Ouf, je l’ai échappé belle ! ». Puis je revins à moi, réalisai qu’aucun danger ne planait, que tout le monde se tenait tranquille alentour sauf moi qui soudain devins cramoisie sous les regards ahuris et braqués sur Séfarade tombé à mes pieds. Honteuse puis soulagée, un fou rire secoua ma carcasse éprouvée et je repris de plus belle ma lecture en toute complicité.

Simon Leys dit que « nul écrivain ne dispose d’une puissance verbale qui pourrait rivaliser avec l’imagination de ses lecteurs ». Je le crois et c’est une aberration de penser qu’un bon livre l’est tout seul. Mais quand même, Antonio Muñoz Molina m’a piégée en jouant de son art car à la relecture, plus calme et à l’affût, je me rendis compte que tous les détails que je pensais avoir lu avaient bel et bien disparu. Tout ou presque se cachait dans les blancs, l'art de la litote, dans cette prose magique qui m'hypnotise. « Tout ouvrage littéraire, par définition même, est une œuvre d’imagination (et même s’il ne l’est pas au départ, placé en bonnes mains, il ne tarde pas à le devenir : l’annuaire du téléphone était une lecture favorite de Simenon) » déclare Simon Leys qui finit son billet sur cette fameuse sentence de Mario Vargas Llosa : « La vie est une tornade de merde, dans laquelle l’art est notre seul parapluie. »

Quels formidables écrivains !

Gif, janvier 2008

 

 

Janvier

Au revoir Monsieur Louis Poirier (1910-2007)

Il n'est jamais trop tard pour dire au revoir. Le 22 décembre 2007, j'étais en pèlerinage loin de chez moi, de ma bibliothèque, lorsque j'appris la disparition de Julien Gracq. Ce fidèle compagnon littéraire, romancier et essayiste hors-pair qui disait Je me compte parmi les disciples de l'homme qui a dit: "La critique sera amour ou ne sera pas", faisait pourtant partie du voyage. Dans mon sac de hasard, ses Préférences. Elles me tenaient compagnie car je relis souvent son oeuvre - et tente au fil du temps de susciter l'envie de la découverte gracquienne. Le vague à l'âme, j'ai tourné à nouveau la première page de cet ouvrage qui débute sur Les yeux bien ouverts, un texte radiodiffusé, édité en 1961. N'étant pas biographe, n'ayant aucune sympathie pour l'écriture de chroniques nécrologiques, c'est sur un air de rêve, de vie, d'envie, de fête des mots et de profondeur recueillie que je lui rends hommage, en le citant, tout simplement. Comme toujours, le texte d'abord, seule devise qui vaut de l'or :

« Les "dormeurs éveillés"? Il doit s'agir là d'une société un peu singulière, d'un club plutôt fermé; peut-être conviendrait-il d'abord de montrer patte blanche. Vous considérez-vous vraiment comme un dormeur éveillé ? 

J'ai très peur des somnambules. Et, en vérité, je rêve assez peu souvent, je veux dire que je ne me souviens pas souvent de mes rêves. J'espère, Dieu merci, aller les yeux bien ouverts. "Dormeur éveillé", si j'accepte l'expression, c'est seulement au sens où le dormeur est gouverné tout entier dans son imagination par des impressions matérielles contre lesquelles, privé qu'il est de mouvement et de contrôle, il se retrouve sans défense; fraîcheur au cou ou à l'épaule, plis du draps sous la jambe, rougeur diffuse d'un rideau, ou pesanteur d'un édredon. En ce sens, oui, j'ai souvent, éveillé, l'impression de cette docilité du sommeil; plutôt qu'avec les événements d'un train de vie presque toujours pour moi assez monotone, ma journée, mon année virent constamment avec les couleurs de l'heure et de la saison, avec ce que Maurice de Guérin appelle "les subtiles impressions de l'air". Peut-être parce que je mène une vie peu active, je ne me sens guère de défense contre cette imprégnation. Je me fais de l'homme l'idée d'un être constamment replongé : si vous voulez, l'aigrette terminale, la plus fine et la plus sensitive, des filets nerveux de la planète. Le côté fleur coupée du roman psychologique à la française me chagrine par là beaucoup. On ne sent pas assez autour de ses personnages le terreau, l'air mouillé, le chien et le loup de six heures, et surtout, comme le dit un poète, "le singulier silence de l'heure qu'il est". Ces personnages, je ne nie pas l'intérêt de leur démontage. Mais moi, la plante humaine m'intéresse beaucoup. »

Se souvenir, lire, relire, faire lire, c'est rester vivant. Au revoir, Monsieur Gracq, à bientôt.

Gif, le 6 janvier 2008

 

 

 

 

 

Ecran

Il y avait longtemps que je n’étais pas passée devant une télé allumée. Le slogan cantique remplace le raisonnement. La métamorphose est achevée. Ça a commencé par un saut dans le vide et ça s’achève dans le néant. Ça fait de grandes promesses littéraires, des sermonts de grands prêtres frappés d'anathèmes, tirés en salves sur le bon peuple perclus de génuflexions arthrosiques et d'esclaves prières. Ça met à disposition idées et thèmes prêts à porter, phrases reçues toutes faites mal fagotées. Aux arts citoyens de la novlangue à la télé ! Le roi de la ruche affiche un éternel sourire en batterie, brillant d'une morale provisoire. La joue s'enfle, le regard se durcit, la poitrine se gonfle d'un air mauvais, la supériorité tourne à vide. De là à ce que cela ne s’enseigne plus qu'à la télé, la communication, sur le même écran que la littérature et les droits de l’homme...

"Libre. Mais solitaire. On s'y fait, quand on a du caractère. Ça tonifie le nerf, ça dilate le poumon, ça tanne la peau. Tout seul, dans le désert glacé, avec pour unique vêtement une mince veste à carreaux où, dans le dos, on avait dessiné une cible"1, je m'évade, sans prévenir mes gardiens, un rire très impie aux lèvres. C’est une journée d’automne parfaitement paisible : chute de feuilles, absence de vent, soleil pâle. De temps à autre un oiseau traverse à tire-d’aile de grands pans de quiétude. Le monde semble tout à coup petit et intime. Je marche, lève les yeux vers le ciel et vois une vieille femme accoudée à une fenêtre : un visage et une paire de mains, sans plus, tout en rides et mèches grises hirsutes. Très âgée et minuscule, on dirait une poupée, une de ces marionnettes de ventriloque que l’on voit à la télé. Elle me dévisage, une lueur égarée dans les yeux, l’étincelle de panique aveugle qu’on voit chez un oiseau blessé qui s’apprête à prendre son essor tout en sachant que ses ailes sont hors d’usage. Je baisse les yeux et continue comme si je n’avais rien vu, ne souhaitant pas offenser sa vie de misère. Mes yeux se fixent alors sur une jeune femme au loin, le visage pâle comme une brume de mer, les yeux un tout petit peu trop charbonneux et la bouche trop rouge. À distance, elle a de l’allure. De près, elle est laide, d’une laideur d’intentions, d’aspirations, d’arrogance sans compter les euros qui se comptent par milliers, parfum, vêtements, esthéticienne. Elle est jeune, n’a rien à perdre, n’a jamais rien eu à perdre ni à gagner probablement car elle semble être ainsi née, et nargue de son petit nez pointu les passants.

Les gens pensent que la tolérance est une vertu mais il y a des choses qu’on ne devrait pas tolérer. C’est en mélangeant tout que les nains arrivent à passer pour des géants, et en vieillissant, le monde nous condamne doucement à l’inutilité. Par manque de temps, on oublierait volontiers d’être tolérant, n’est-ce pas. Et pourtant, "Un visage n'est jamais si beau, si émouvant, qu'à son automne."2 Nous traversons l’existence dans un rêve, vivant une vie, en imaginant une autre, percevant notre propre voix comme personne d’autre ne la perçoit, nous contemplant de l’intérieur tel que jamais personne d’autre ne nous verra. Parfois, nous nous apercevons au passage, dans un miroir ou une vitrine, mais cette vision reste fugace, quasi instantanée. Aussitôt le visage convenu apparaît, mine requise d’indifférence ou de sérieux, d’autodérision bienveillante, et nous adoptons à notre propre intention le masque que nous revêtons à l’usage des autres. Est-ce que la solitude, c’est être le pivot de rien, la communication, un sas entre le vide et le néant ? Le temps de l’écrire, la jeune fille a disparu dans la foule et les lumières. Je me retourne, la vieille dame n’a pas bougé et me regarde comme si elle devinait mes pensées, dans l’ombre d’une comédie humaine qui l’excluait. Je n’ai pu soutenir son regard. Le nez honteux plongé dans mon calepin noir, j’ai vu ma main témoigner, la vie est un écran qu'on ne traverse jamais...

Gif, décembre 2007

1Jean Cau, Croquis de mémoire. Ma chronique est parue dans La Presse littéraire n° 14 (mars-avril-mai 2008).

2Charles Juliet, Dans la lumière des saisons. Recueil de très belles lettres dont nous avons discuté avec l'auteur lors d'une soirée littéraire que j'animais, organisée par la médiathèque de l'Agora d'Evry (91) en janvier 2008.

 

 

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