Humeur 2009

 

Décembre

 

 

Poncif de gouttière

Les chats ont de la veine, l'obscurité ne les empêche pas de lire.
Louis Scutenaire

 

 

Mon chat de gouttière me regarde lire. Il est tout sauf impassible malgré une apparente désinvolture.

Plongé dans un état de veille ou concentré sur des choses immobiles, il fixe attentivement le vide, paupières baissées ou pas. Il feint ne pas me voir. Pourtant, il guette, sent, rêve, ressent.

Une page se tourne-t-elle plus vite ?

Un arrêt se prolonge-t-il pour méditer ?

Un sourire se dessine-t-il sur mes lèvres ?

Une halte soudaine pour écrire ?

— (j'écris : En ces temps où la fibre identitaire alimente les controverses les plus absurdes, je suis convaincue que tous les pays sont provisoires, il y a tant de guerres (im)probables, planétaires, intimes qui surgissent, bousculent, nivellent, changent les trajectoires. Comment parler de racines, d'appartenance lorsqu'on part de ce constat. L'important est de bien vivre le temps qu'il reste, ici ou ailleurs, avec ceux qu'on aime, et mourir quelque part, dans n'importe quelle langue.) —

Le chat cligne un œil, respire plus ample, s’étire. Jamais ne m’envoie de signes « par hasard ».

Échanges calmes, apaisants. Présences mutuellement rassurantes.

J'écris alors dans mon carnet un poncif qui m'habite :

— Le chat est le meilleur compagnon du silence, du lecteur, du silence d'un lecteur. De l’écrivain, de son besoin de silence. —

A l'instant où je veux enregistrer cette pensée il met ses deux pattes sur la souris de l'ordinateur. Veut-il m'empêcher de trahir notre secrète complicité ?

J'hésite puis clique... je n'aurais pas dû, il se lève, entame une toilette, loin de moi.

Même les poncifs ont, peut-être, un devoir de réserve, naturelle.

 

Pascale Arguedas, Gif, décembre 2009

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Livres aimés, non chroniqués : Territoire du papillon de Dominique Sampiero, éd. Alphabet de l'espace ; Les Femmes du braconnier de Claude Pujade-Renaud, éd. Actes Sud ; Shim Chong, fille vendue de Hwang Sok-Yong, traduit du coréen par Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet, éd. Zulma ; Les heures oisives d’Urabe Kenkô, éd. Gallimard ; Bons baisers de la grosse barmaid de Dan Fante, 13e Note Editions ; Les oiseaux de bois d’Asli Erdoğan, éd. Actes Sud ; L’image de Samuel Beckett, éd. De Minuit ; Ruine de parole de Lambert Schlechter, éd. Phi.

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Novembre

 

 

Anniversaire

Je ne suis pas tombé des dernières pluies
dont je vois les frissons sur les flaques d’eau dans le sentier,
car j’étais là depuis longtemps;
je me rappelle bien qu’il a fait beau, un jour, une saison.
Henri Thomas

 

Le mur de Berlin était tombé. J’avais vu les premières images à la télé. C’était l’hiver, la saison des enfants malades. On avait décidé de prendre l’air. Les nuits étaient courtes à quatre dans notre deux-pièces, tous réveillés à la première sirène. On sortit s’aérer au Parc de Sceaux. Poussette, vélo, biberons, couches pour le change. La promenade était toujours agréable malgré tout.

On s’est arrêté devant le château. La vue immense sur les pelouses qui s’étalaient à perte de vue apaisait, toujours, sans savoir pourquoi le vert nous faisait cet effet-là. La grande étrennait son vélo, tombait souvent sur les graviers, chignait, repartait, retombait, remontait, demandait de l’aide, de l’admiration, des encouragements. Le petit s’impatientait dans la poussette, voulait s’essayer aux brins d’herbe. Alors, on se séparait : Michel se cassait le dos sur le vélo, moi je m’occupais du bébé.

Je revoyais la télé, comme si elle était posée devant moi, là, en pleine nature. Les images étaient nettes, vibrantes. Un morceau de pavé giclait, des mains se serraient, des visages rayonnaient, des clameurs... J’étais bouleversée. La joie, les pleurs, les retrouvailles me touchaient et me mettaient toujours dans cet état. Un état dont je ne savais que faire, qui m’envahissait sans me dire ni pourquoi ni comment ni surtout Pardon, puis-je entrer ?

Ce fut plus fort que moi, je me suis mise aussitôt à couver mon bébé, besoin de le toucher, de l’embrasser, de le serrer contre moi. Une famille est venue s’installer à côté de nous. Je me sentis tout de suite mal à l’aise. Mon jean un peu fatigué et mon pull élimé juraient à côté de la jupe écossaise et du chemiser blanc à dentelle. Je caressais mon bébé, lui souriais, le croquais. Lui aussi, car il commençait à faire ses dents. Il avait les joues couleur cerise, souffrait, rongeait son mal en enfournant tout ce qui lui passait sous la main. Je lui disais : « Non, pas ça, c’est sale ». Il me regardait, feignant de ne pas comprendre, puis me tendait en souriant ses mains marron. Je le prenais sur mon ventre, lui chantais des chansons, comme à la maternité, un besoin réflexe de combler le vide qu’il avait laissé. Il remuait aussitôt, gigotait ses jambes, me cognait gentiment. On riait, on se bisoutait, on se bouffait !

La dame d’à côté nous glissait de drôles de regards. Elle criait tout le temps sur ses mômes. Je ne disais rien, espérant seulement qu’elle nous laisse un peu plus de champ, le parc était assez grand. Elle avait aussi un bébé, du même âge, habillé à la mode de sa mère et gêné dans ses mouvements. Toutes les trente secondes, elle essuyait les flots de bave dégoulinant de ses dents qui voulaient percer. Il rampait désespérément vers nous sur une serviette Descamps, l’étiquette bien en vue, s’emmêlait les pinceaux dans les bourrelets qu’il créait à force de vouloir nous rejoindre. Je voyais bien ses petits sourcils arqués qui demandaient Pourquoi ?

Berlin revenait sans arrêt. Je revoyais le check point Charlie passé en solitaire quelques années auparavant. La nuit s’éteignait dans le petit jour, les miroirs inquisiteurs passés sous le bas de caisse par les militaires, l’angoisse montante, le passeport ramassé brutalement qui ne revenait pas, les regards anxieux, le silence, le vide intérieur des hommes armés qui prenaient leur rôle d’automates de la paix très au sérieux, le manque d’odeur, le vent froid qui soufflait dehors.

« Charles–Edmond, viens ici! » cria la dame. Perdue dans mes pensées, je revins en France et vis son bébé en tête-à-tête avec le mien. Ils riaient et se donnaient des petits coups de tête gentils comme tout. Elle se leva, frotta ses mains pour évacuer une poussière inventée, attrapa brutalement son bébé comme on attrape un chat sauvage, une main sous le ventre, la tête ballante. Il se mit à pleurer, sourcils arqués…

« Maman, regarde! » criait Céline en passant dans mon dos, crânant à moitié sur son vélo, concentrée sur son show.

« Qu’est-ce que t’as ? me dit Michel. Tu en fais une drôle de tête ! »

Charles-Edmond bavait sur sa serviette éponge, mon bouchon mâchonnait des vers de terre, Céline faisait le tour de la terre, et Michel m’aimait. Je l’ai regardé et lui ai dit : « Le mur de Berlin est tombé. » C’est sorti comme ça, et j’ai pleuré. Il s’est assis à côté de moi, m’a caressé tendrement, embrassé goulûment. Un besoin irrépressible de m’assurer que l’avenir serait chaud, malgré Charles-Edmond, malgré sa maman, malgré tous les signes de saison.

Je n’aime pas mon anniversaire et tout ce qui tombe, en hiver. Je devrais interdire à mon âme de s’occuper d’elle-même quand les vents sont du nord. Mais j’ai besoin de la légende pour supporter le poids de la distance entre deux murs. Alors j’ai fait comme si, au bout du monde, un saxophoniste fatigué me soufflait la paresse d’un slow interminable couleur hiver. On est rentré se mettre sous la couette, se réfugier en marge du temps.

Pascale Arguedas, Châtenay-Malabry, novembre 1990

 

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Livres aimés, non chroniqués : Nos bonheurs fragiles de Laurent Fialaix, éd. Léo Scheer ; Des hommes de Laurent Mauvignier, éd. de Minuit ; La Tombe des lucioles de Nosaka Akiyuki, éd. Philippe Picquier ; Psychanalyse et moralité de JC Powys, éd. Presses Universitaires de France ; Éloge de l’oisiveté de Bertrand Russel, éd. Allia, 2009 ; Une rencontre de Milan Kundera, éd. Gallimard, 2009 ; Le Soir du chien de Marie-Hélène Lafon, éd. Buchet Chastel, 2001 ; Je m’ennuie sur terre de Jean-Pierre Georges, éd. Le Dé bleu, 2001 ; Les Ames Aux Pieds Nus de Maram Al-Masri, éd. Le Temps des cerises, 2009.

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Octobre

 

 

 

Le licenciement ne change rien au désir

La seule vraie tristesse est dans l'absence de désir.
Charles-Ferdinand Ramuz

 

Il y a quelques années, je travaillais dans une librairie. Je n’y ai pas fait long feu pour deux raisons : je passais trop de temps à conseiller le lecteur curieux et les arguments utilisés pour conseiller mon dernier coup de cœur — non partagé par le libraire — l’ont choqué et valu mon renvoi. Je dois donc à Véronique Olmi la perte de mon emploi car elle a eu l’idée géniale d’écrire La Pluie ne change rien au désir. On ne se connaît pas, on ne s’est jamais rencontré. Elle écrit, je la lis. Aujourd’hui encore je la remercie. J'ai adoré La Pluie ne change rien au désir, un roman mal reçu par la presse au point que son auteur ne veut plus l’évoquer. Alors je m’en charge : je l’ai enregistré sur CD pour les aveugles et malvoyants, le conseille partout où je passe. Elle n’est pas au courant.

Quand ce livre est sorti en librairie, je l’ai aussitôt lu, dévoré, adoré. C’était l’automne, il faisait froid, gris, moche, et ce roman sensuel m’a enchantée. Je l’avais placé bien en vue pour attirer le regard des lecteurs dans la librairie. Un homme entre, cherche un livre sans savoir lequel. J'essaie de comprendre ce qui l'attire, lui propose certaines choses puis mes yeux tombent sur... Celui-ci peut-être ? Il lit le 4e de couverture, semble gêné mais attiré. Je le rassure, ce n'est pas du voyeurisme mais un magnifique ouvrage sur la montée du désir. Le monsieur semble de plus en plus gêné et de plus en plus attiré. Je l’invite à prendre son temps, à feuilleter quelques pages tout en lui présentant d'autres ouvrages, aussi divers que variés, puis le laisse tranquille, m'éloignant.

Il traîna longtemps entre les rayons puis vint à la caisse avec La Pluie ne change rien au désir. J’étais occupée, l'autre libraire — pudibond, coincé, inquiet — lui demanda s’il avait trouvé son bonheur. Hésitant, il glissa, en tendant le livre, Je me laisserais bien tenter par celui-ci, finalement... J’étais aux anges et restais coite de peur qu'il ne change d'avis. Le libraire lui dit alors : Il y en a beaucoup d'autres, rien ne vous oblige à l’acheter ! Stupéfaite, je rétorquai, impulsive : Il y en a des milliers d'autres, mais pas un qui vous donne autant envie de faire l'amour. Ce livre est magnifique, il n’a rien de pornographique, c’est de la belle littérature. Il évoque la lente montée du désir entre un homme et une femme qui vont apprendre à se reconstruire. C’est une renaissance et un modèle d’écriture. Je réitère mon conseil, Monsieur, et pourtant je suis une femme très prude.

Le Monsieur avait très envie de cet ouvrage mais sous le regard, juge et méchamment arbitraire, du libraire est lâchement reparti les mains vides. Je suis convaincue qu’il l’a acheté ailleurs, juste retour des choses... et j’ai été virée. Je suis partie consentante et soulagée, et considère aujourd’hui l’accueil chaleureux des lecteurs anonymes — qui ont par la suite suivi mon conseil — comme une belle prime de licenciement. Si un jour je croise Véronique Olmi, je lui dirai : continuez, quelle que soit la direction que vous prendrez. Je vous lirai et ne suis pas la seule, je vous le garantis!

Pascale Arguedas, Gif, Octobre 2009

 

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Livres aimés non chroniqués : Simples choses de Roland Tixier, éd. Le Pont du change, L’Imposteur de François Marchand, éd. Le Cherche-Midi, Dernière adresse de Hélène Le Chatelier, éd. Arléa, La Crise, Amérique 1927-1932 de Paul Claudel, éd. Métailié, Les Mains rouges de JC Grondhal, éd. Gallimard, Travelling, éd. Atelier In8. (4 court-métrages littéraires : Habana, tangente de Frédéric Villar, La voie ferrée d’Olivier Deck, La Diagonale du square d’Anne-Marie Garat, Allée des artistes de Claude Chambard), De A à X de John Berger, éd. De L’Olivier, El último lector de David Toscana, éd. Zulma, La Terre des paysans de Depardon, éd. Seuil, Le Voyageur français de Gérard Larnac, éd. De L’Aube, Romain, un regard particulier de Lesley Blanch, éd. Du Rocher, Trois figures du Malin de Christian Cottet-Emard, éd. Orage-Lagune-Express, L’Eau et les rêves, Essai sur l’imagination de la matière de Gaston Bachelard, éd. Livre de Poche.

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Septembre

 

 

 

Nous n’avons pas l’espoir : nous lui donnons refuge*

Ils n'essayaient même pas d'être beaux,
seulement vrais,
mais la beauté était présente,
c'était une coutume

Mary Panegoosho (poétesse inuit)

 


Septembre, le mois de toutes les rentrées, les enfants déjà en faculté, le mari qui s’obstine à vieillir ce mois-là chaque année, le chat qui prépare sa fourrure d’hiver contre le grand froid.

Septembre, c’est le mois des nouveautés, des surprises qu’on espère sans savoir si elles valent le coup d’attendre, on se demande si, enfin… et la lumière vient, toujours du côté de l’imprévu.

Mon année sera sous le signe du voyage et de l’écrit. C’est Tel-Aviv qui me l’annonce : « Mes vœux pour une nouvelle année 5770 (ainsi est fait le calendrier hébraïque). Shana Tova! Je commande votre livre ! » Ainsi brille la vie, parée de ces perles qui n'éclairent que dans l’ombre de la complicité.

Attirée par les lointains depuis ma naissance, je suis ravie d’apprendre qu’une petite nouvelle, écrite pour le plaisir et par amitié, va se mêler aux nuages du monde, braver des frontières guerrières, poussée par le vent de tous les contraires pour atterrir dans des mains tolérantes, remplies de paix.

J’ai beaucoup vu au cours de mes voyages et j’en ai compris plus que je n’en saurais écrire. Le monde se divise entre ceux qui voyagent et ceux qui voyagent sans écrire une ligne. Sachant que les mots sont des salles de transit où l’on défait ses valises, où l’on tente un douloureux commerce de césures et de liens, le plus beau des voyages serait d’arrêter d’écrire un texte en plein vol, s’interrompre sur une bonne note pour célébrer la plus belle histoire d’amour.

* John Berger.

Pascale Arguedas, Gif, Septembre 2009

 

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Livres aimés non chroniqués : Le Coffret, A l’aube de la dictature universelle de Stéphane Beau, éd. Du Petit Pavé, Et que le vaste monde poursuive sa course folle de Colum Mc Cann, éd. Belfond, Yanvalou pour Charlie de Lyonel Trouillot, éd. Actes Sud, Une année étrangère de Brigitte Giraud, éd. Stock, Démon de Thierry Hesse, éd. De L’Olivier, Haikus de Sôseki, éd. Philippe Picquier, La philosophie de Lao Zhang de Lao She, éd. Philippe Picquier, Assez parlé d’amour d’Hervé Le tellier, éd. JC Lattès.

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Eté

 

Les barbares innocents

 

Une petite histoire savoureuse, extraite de Le rire de la grenouille, Petit traité de philosophie artisanale de Henri Gougaud (Carnets Nord, 2008) :

"[...] “Je m’en tiens donc, faute de mieux, à ce mot vieillot [NDLR : la politesse], endormi qu’a réveillé pour moi, il y a quelques années, un ami africain.

Il venait de me raconter en riant abondamment comment, avec la complicité de son père et de son oncle, il avait mystifié un ethnologue français en visite dans son village. Aux questions de ce chercheur probablement respectable les trois hommes avaient répondu je ne sais quel chapelet de sottises et d’invention saugrenues. Je lui dis que je n’étais pas d’accord, que leur visiteur n’avait eu d’autre intention que d’étudier et de faire connaître les coutumes de son peuple, ce qui me semblait tout à fait honorable. Il reprit d’un coup son sérieux et laissa tomber de son haut : “Il n’a pas été poli.” Et comme je lui demandais de m’expliquer pourquoi : “Il est arrivé chez nous comme dans une boutique avec son barda, son carnet. Il a pris des photos sans rien dire à personne, puis il s’est mis à poser des questions, à prendre des notes.” “Bon, lui dis-je, mais il ne vous a pas insultés, il ne s’est pas moqué, il a manifesté de l’intérêt pour vous. En quoi a-t-il été impoli ?” “Quand tu as quelque chose à demander à quelqu’un, m’a répondu gravement mon ami, qu’est-ce que tu fais ? Tu frappes à sa porte, d’abord. Tu attends qu’on te dise d’entrer, tu donnes le bouquet de fleurs à la maîtresse de maison, parce que tu as porté au moins un bouquet de fleurs, si ce que tu viens chercher est important pour toi. Puis tu attends que l’on te dise de t’asseoir, et tu prends le temps de faire connaissance. C’est ce que j’appelle être poli.” Il sourit à nouveau, amplement. Il me dit encore : “Toi qui connais tant de contes, tu dois bien savoir cela, non ?”

C’est ce jour-là que j’ai pris conscience de notre innocente barbarie. Innocente, car nous ne nous rendons pas compte, nous ne faisons pas exprès d’être comme nous sommes. Et en effet combien de contes, partout dans le monde, ne cessent de nous dire l’importance de cette politesse-là ! Jusqu’à ce jour, j’étais passé à côté d’eux distraitement, sans rien entendre de leur musique, parce que je croyais les connaître. En vérité, je ne percevais d’eux que les caricatures qu’en avaient fait les mornes moralisateurs de mon enfance."



J’aime beaucoup les contes et celui-ci en particulier. La politesse faisant partie intégrante de ma mauvaise éducation, je n'en tire aucun honneur. Victime consentante, je vis avec. C'est ma réponse à toutes les agressions que je reçois via mon site. Je n’ai que très peu de retours ensuite, parfois et rarement un pardon d’avoir été "impoli" mais je pensais que mon livre (mon événement, mon papier, mon salon, mon concours, ma revue, mon...) vous intéressait. Lorsque cette conscience est atteinte, je remercie, écoute, le dialogue peut alors s'instaurer et de belles choses arriver. Pas avant. Car depuis quand les gens savent ce que je désire sans me connaître, sans me dire bonjour ni m’apporter des fleurs, alors que je ne leur demande rien. Cette politesse bafouée sur le Net et chaque jour à mon petit niveau, au nom de la lutte contre la transparence, est un manque absolu de courtoisie. Il me semble que la politesse demeure une attention et un respect à l'autre, ce n'est pas un faux semblant. La politesse entre nations évoquée par Gougaud est à peine différente, elle relève du choc des cultures mais les mêmes réflexions se posent à l'intérieur d'un même pays. Parfois, on croit bien faire et on se trompe. Quelle solution ? Peut-être prendre ironiquement des cours de "culture" en apprennant à s'écouter pour s'entendre. Prendre son temps, ne pas défoncer les portes à coup de buldozer sans y être invité. Cette douce pensée n'est pas du tout conseillée aujourd'hui où il faut se montrer rapide, agressif, égoïste et entreprenant pour être vu, lu, entendu. Pourtant je l'applique, et pire, je transmets cette valeur arriérée à mes enfants. Je suis, vraiment, irrécupérable!

Pascale Arguedas, Gif, Juillet-Août 2009

 

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Livres aimés non chroniqués : E9-422 – Un inuit, de la toundra à la guerre de Corée d’Eddy Weetaltuk, éd. Carnets Nord, Coins perdus, Un parcours dans l’Atlantique Nord de Lawrence Millman, éd. Actes Sud, Aventure arctique. Ma vie dans les glaces du Nord de Peter Freuchen, éd. CTHS, Vie d'un homme. Poésie, 1914-1970 de Giuseppe Ungaretti, éd. Poésie Gallimard, Plus de place pour enterrer nos morts de Feryal Ali Gauhar, éd. Philippe Picquier, Entrez donc, je vous attendais de François Caradec, éd. Mille et une Nuits, Un métier idéal de John Berger et Jean Mohr, éd. De L’Olivier, Lettres d’Islande – 1936 de WH Auden, éd. Du Rocher, Un monde ouvert de Kenneth White, éd. Gallimard, Deux rives de Fabio Pusterla, éd. Cheyne (bilingue), Amours de Paul Léautaud, éd. Gallimard, L’imaginaire, Istambul d'Orhan Pamuk, éd. Gallimard, Folio, Poèmes de Jack Kerouac, éd. Seghers (bilingue).

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Juin

 

Pas de collier, des perles*

Quoi qu'en disent les moralistes,
l'entendement humain doit beaucoup aux passions,
qui, d'un commun aveu, lui doivent beaucoup aussi:
c'est par leur activité que notre raison se perfectionne;
nous ne cherchons à connaître que parce que nous désirons de jouir,
et il n'est pas possible de concevoir pourquoi celui qui n'aurait ni désirs ni craintes
se donnerait la peine de raisonner.
JJ Rousseau


Si je fais un bilan du site à sa date anniversaire, je tombe sur sept années de faillite financière et rebondis sur sept ans éblouissants de résistance littéraire. Je retiens des dizaines de belles rencontres, des éclats de rire mémorables, des amitiés fidèles. De belles émotions, je vous en offre un bouquet, je vous en offre une pleine brassée car aucune n’est futile. La vie, c'est surtout dans les rencontres humaines, les détails, l'ombre et l’anonymat qu'elle trouve sa vérité :


Je commence ainsi une présentation devant une cinquantaine de personnes : J’espère que la direction m’entend. Si vous avez la chance de rencontrer cet écrivain aujourd’hui c’est parce qu’un jour j’ai eu moi aussi beaucoup de chance, celle de sauver de votre pilon cet ouvrage merveilleux qui m’a donné envie d’en découvrir d’autres du même auteur. Après lectures, je l’ai contacté. Il est votre invité ce soir. Cet écrivain, cet homme amoureux des lettres et des gens, ce généreux magnifique se joint à moi pour remercier les fins limiers d’il y a vingt ans qui achetèrent son livre maintenant épuisé, et les courageux d’aujourd’hui qui ont accepté que je monte cette rencontre avec lui, en connaissance de cause.

Une jeune femme introvertie, visiblement mal dans sa peau, demande le micro. J’étais seule, sans auteur, présentant mes coups de cœur. Je l’écoute : Je voulais vous dire que… pour des raisons personnelles dramatiques… je n’ai pu ouvrir un livre depuis dix ans. C’est sur l’insistance et le pouvoir de conviction d’une bibliothécaire que j’ai emprunté celui-ci, tout fin… La première lecture, je l’ai faite dans le métro. J’ai lu et n’ai plus rien entendu. Quand j’ai levé les yeux, j’étais au terminus, seule dans la rame… Je l’ai relu chez moi et ce fut si fort que je voulais dire merci à l’auteur. Pouvez-vous lui transmettre que son livre m’a redonné goût à la lecture. Je pensais l’avoir définitivement perdu.

C’est l’hiver. Un groupe d’amis assiste pour la première fois à une de mes rencontres. Je suis contente de les rassembler autour de livres car leurs univers sont très éloignés. Ils sont venus nombreux, c’est très chouette. La soirée se déroule bien quand je les vois se lever, s’en aller sur la pointe des pieds. Je reste concentrée et apprendrai plus tard qu’ils ont fui l’odeur pestilentielle d’un clochard venu se réchauffer à leurs côtés. Ils ont bien fait, mes amis, les livres passent après les injustices de l’inhumanité. Monsieur, revenez quand vous voulez.

Dans le quartier de Soweto, en Afrique du Sud, un guide zoulou demande s’il peut s’arrêter à l’Alliance française où il a appris le français. Pendant qu’il retrouve joyeusement ses amis qui nous invitèrent à partager le verre de l’amitié, je parcours rapidement les maigres étagères de leur bibliothèque. Je suis étonnée d’y croiser une œuvre d’un auteur qui m’est cher et peu médiatisé. Ma vie est un roman et cette histoire un de ses beaux rendez-vous : l’un de leurs étudiants est abonné à ma lettre d’information.

Une dame, timide, demande la parole devant une centaine de personnes. Elle prend le micro, gênée, mais veut aller au bout. Je l’encourage du regard, l’écrivain aussi. Elle hésite puis déclare ne l’avoir jamais lu avant la rencontre, avoue n’avoir ouvert ce pavé que pour l’occasion et, après cent pages dévorées, avoir demandé un congé de trois jours à son employeur pour en profiter pleinement. Congé qui lui fut accordé ! Je ne suis pas une grande lectrice. Votre roman m’a bouleversée. Je voulais vous remercier de l’avoir écrit, a-t-elle glissé avant de se rasseoir devant une assemblée médusée. L’écrivain sourit, s’approche d’elle, et lui répond : C’est moi qui vous remercie d’avoir su si bien me lire, Madame. Je n’y suis pour rien.

Une vieille dame s’adresse à un jeune auteur plein d’humour en ces termes : Arrêtez de nous mentir et avouez que votre personnage principal, ce mou à claques, c’est vous ! L’auteur avait beau s’en défendre, nous assistions à un ballet cocasse d’échanges de NON contre des SI de plus en plus percutants. Finalement, l’auteur eut le dessus avec : C’est un roman que vous avez en main, Madame, regardez. C’est de la fiction ! Elle posa les yeux sur le livre, resta hébétée quelques secondes, sembla revenir sur terre puis éclata de rire.

Une jeune femme pincée, prend la parole sans invitation et dit très haut à l’auteur : N’écrivez pas pour moi, je n’aime pas vos livres. Ils sont vides, ennuyeux, je ne comprends pas qu’on vous édite ! L’auteur marque le coup, démoli par une telle agression gratuite. Je monte aussitôt au créneau et lui réponds : Ne rêvez pas, Madame. Ce n’est pas pour vous qu’elle écrit mais pour nous, et en sommes ravis. L’assemblée indignée regardait unanime cette pauvre femme jalouse et aigrie, venue se venger d’on ne sait qui, probablement d’une publication refusée. Elle s’enlisa dans une absence d’argumentation pitoyable, se leva, l’air hautain, et s’en alla. Elle fit bien car on arrosa la soirée au champagne tant la soirée fut agréable, ensuite.

Un ami auteur me téléphone un matin pour partager l’incongru de son quotidien : la beauté d’une feuille d’automne qui côtoie une merde de chien sur une belle plaque d’égout. Nous rions, je raccroche, lui écris et lui dédie un poème dans la lignée de Queneau. Poème qui sera joué par une comédienne quelques mois plus tard devant une petite assemblée. À la fin, un garçon de six ans se lève et crie les bras en « V » : Bravo, bravo, bravo ! Et se rassoit, heureux.

Un couple de lecteurs semble très concerné par ce que dit l’auteur. La dame prend la parole et dit sur un ton jovial : Je voulais vous demander comment vous savez autant de choses sur notre couple car vos héros, c’est mon mari et moi ! Nous avons les mêmes professions, les mêmes passions, les mêmes engueulades que vos personnages ! Subirons-nous la même fin tragique ? A la dédicace, à la fin, elle lui avoue avoir aussi le même prénom. L’auteur n’a pu s'empêcher, alors, de jeter un bref coup d'œil sur ses seins (dans le roman, l’héroïne a des seins de haute compétition). La dame a alors surpris son regard et précisé : Ne rêvez pas, je suis PRESQUE comme elle. Elle avait deux timides œufs au plat.

Je discute avec une amie libraire et lui conseille de lire un auteur peu connu. Elle me dit : je viens de recevoir son dernier roman... Lis-le, lui dis-je, j’aime beaucoup ce qu’il écrit, pas de raison que celui-ci soit mauvais, a priori. Elle me fait confiance, le met en vitrine sans me le dire et sans le lire, débordée. Quelques jours plus tard entre l’auteur dans sa librairie. Il s’approche d’elle et lui dit : je suis très ému de voir mon livre en vitrine dans mon village. Je suis venu vous dire merci. Toute contente, elle lui répond : prenez cette carte, allez sur ce site, c’est grâce à elle que vous êtes en vitrine. Cet écrivain de passage, natif de ce village, avait déménagé.Il était simplement venu dans sa famille et ignorait l'existence de cette librairie. Quelques semaines plus tard, je vois enfin ce livre en bibliothèque, je saute dessus, le lis, ris, applaudis des mains et des pieds. Dommage qu'il ait manqué de peu le Goncourt et le Médicis où il était en liste. Mais il fut récompensé par un autre prix plus prestigieux, à mes yeux. S'il me lit, je serais heureuse de lui dire merci de l'avoir écrit.

Une rencontre singulière, avec un Lecteur public. Plus d'une centaine de personnes présentes. Pas assez de chaises, panique ! Les retardataires restèrent debout durant plus d'une heure. A la fin, chacun attendait, en demandait encore. Personne ne se levait, malgré nos sourires de remerciement. Nous avons donc comblé leur attente en continuant! Que des lecteurs, un samedi de neige, un week-end de soldes, dans une banlieue multiethnique et plutôt pauvre, se soient déplacés en masse pour rendre un tel hommage à la littérature ne peut rendre qu’heureux.

J'anime une rencontre pour une bibliothèque sonore où je suis donneuse de voix. Je suis face à une soixantaine de personnes, des jeunes, des vieux, des yeux lumineux et des yeux éteints, des visages heureux, une écoute, des encouragements. Je suis émue, très émue car je sais que je marche côté chance de l'histoire. Jamais je n'ai animé une rencontre devant une telle assistance, avec six intervenants d'horizons différents de surcroît. La présence de ces inconnus reconnaissants donnent raison à mes heures fragiles sur la toile. Toutes ces oreilles plein leurs yeux, ces mercis joyeux, cette gratitude qu'ils m'offrent m'émeuvent incroyablement. Je sais que je vis un grand moment puisque, modestement, un bref instant, je crée du lien, je donne un sens à l'existence.

 

Mon bonheur palpite là, au cœur d’une chaîne de mots et de gens du monde. Grâce à eux, je sais qui je suis. La vie ne se résume ni à ce qu’on a, ni à ce qu’on peut avoir, mais ce à quoi on est prêt à renoncer et à offrir. Vivre libre, c'est du grand art. On ne sait jamais où cela mène, mais le jeu en vaut la chandelle. Si tu ne vis pas, disait Coltrane, la vie ne sortira pas de ton saxo. Je déborde de vie et d'envie, et pense comme Stubb dans Moby Dick : Je ne sais pas très bien ce qui m'attend, mais j'y vais en riant !

 

*Titre emprunté à un graffitis (Pas de collier, des perles. Pas de discours, des mots) de Restif de La Bretonne (1703-1806) naguère gravé sur les quais de l'île Saint-Louis parmi tant d'autres. Ils furent rassemblés dans un recueil devenu introuvable, Mes inscriptions.

Pascale Arguedas, Gif, Juin 2009

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Livres aimés non chroniqués : Écoute s’il neige de Cathie Barreau, La Terre et la guerre de Jacques Chauviré, Lettre d’une inconnue de Stefan Zweig, Si tu me quittes je m’en vais d’Yvon Le Men, Les Renoncements nécessaires de Judith Viorst, A bas le génie ! : Et autres chroniques décalées d’Alain Rey et Daniel Maja, Le Sanatorium des malades du temps d’Eric Faye, Conversations sous les toits, de l’histoire du Japon, de la manière de la vivre et de l’écrire de Francine Hérail et Nathalie Kouamé.

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Mai

 

Si seulement vous saviez sur quels déchets pousse la poésie...

Je vais à la poste, m’enfonce dans le couloir. Au bout du cul de sac, la porte. J’ouvre, aucun client au comptoir. Dans le silence, j’entends le grésillement des néons. Ils projettent une lumière qui tranche avec le noir du couloir, une lumière trop vive, comme une promesse des printemps et des étés à venir.

Un couple d’amoureux me suit, entre, attend. Ils inspirent confiance. Peut-être n’en ont-ils aucun mérite, sauf celui que la jeunesse accorde pour très peu de temps à n’importe qui, comme un vague serment qui ne sera jamais tenu.

La fille a un teint d’un blanc lumineux contrastant avec le noir corbeau de son épaisse chevelure réunie en chignon peu strict, au désordre savant, ou à l’ordre artiste, en une sorte de poésie du convenable. Son compagnon la dépasse d’une tête. Bâti tout en puissance, mais paressant presque mince. Un visage ovale aux traits réguliers et séduisants, faits d’intelligence cultivée et de déraison instinctive, de générosité innée et de défiance acquise, dureté corrigée par la mélancolie des yeux clairs reflétant le bleu tempéré des ciels du Nord.

Ses mains, curieux mélange de colosse et de pianiste, se faufilent soudain entre les seins de la tigresse avenante qui semble préférer subjuguer que charmer ou séduire. Elle esquive avec élégance, s’assoit deux pas plus loin, croise ses longues jambes avec grâce. La très belle pousse fait éclater le bourgeon dans l’œil printanier du compagnon qui hésite, pris à sa propre provocation.

Je ne sais ce qui se joue sous mes yeux indiscrets. La traque d’un gros gibier qui se pense au-dessus de la loi, une vengeance de literie ? Peu importe, cette dangereuse liberté de méthode me séduit, dommage qu’il n’y ait pas un coincé pour regarder la scène, il y aurait eu un beau spectacle d’outrage.

Je m’en vais. Ils sont redevenus sages.

Sur le chemin je repense à la scène et à Pasternak (1890-1960) qui affirmait que l’artiste n’invente pas les images, mais qu’il les ramasse dans la rue. Et je me récite ses beaux vers d'Anna Akhmatova (1889-1966) :

Si seulement vous saviez sur quels déchets
Pousse la poésie…

Un cri de colère, une fraîche odeur de goudron,
Une mystérieuse moisissure sur le mur,
Et soudain, les vers résonnent…

 

...et en appellent d'autres, d'Antonio Machado, tout aussi merveilleux :

Todo pasa y todo queda,
pero lo nuestro es pasar,
pasar haciendo caminos,
caminos sobre el mar.
Nunca persequí la gloria,
ni dejar en la memoria
de los hombres mi canción;
yo amo los mundos sutiles,
ingrávidos y gentiles,
como pompas de jabón.
Me gusta verlos pintarse
de sol y grana, volar
bajo el cielo azul, temblar
súbitamente y quebrarse…
Nunca perseguí la gloria.
Caminante, son tus huellas
el camino y nada más;
caminante, no hay camino,
se hace camino al andar.
Al andar se hace camino
y al volver la vista atrás
se ve la senda que nunca
se ha de volver a pisar.
Caminante no hay camino
sino estelas en la mar…
Hace algún tiempo en ese lugar
donde hoy los bosques se visten de espinos
se oyó la voz de un poeta gritar
“Caminante no hay camino,
se hace camino al andar…”
Golpe a golpe, verso a verso…
Murió el poeta lejos del hogar.
Le cubre el polvo de un país vecino.
Al alejarse le vieron llorar.
“Caminante no hay camino,
se hace camino al andar…”
Golpe a golpe, verso a verso…
Cuando el jilguero no puede cantar.
Cuando el poeta es un peregrino,
cuando de nada nos sirve rezar.
“Caminante no hay camino,
se hace camino al andar…”
Golpe a golpe, verso a verso.

Pascale Arguedas, Gif, avril 2009

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Prix Titanic

L’esprit vole de sottise en sottise comme l’oiseau
de branche en branche.
Il ne peut faire autrement.
L’essentiel est de ne se sentir ferme sur aucune.
Paul Valéry, Mélange, Humanités, V

 

Avez-vous remarqué qu'aujourd'hui on offre quantité de prix littéraires ? Il en naît un par jour. Pas suffisamment pour distinguer tout ce qui s'écrit mais on cherche à y tendre, patience, on y arrive.

Où donner de la tête dans un tel tournis ? Moi je relis Proust qui a raison : chaque lecteur est le propre lecteur de soi-même. Nous sommes tous les fils de nos lectures et nous vivons sur plusieurs niveaux de conscience. Dans ces conditions, pourquoi les auteurs ramassent-ils égoïstement les gros lots ? Ils devraient se montrer plus humbles en partageant leurs distinctions avec les lecteurs qui font la moitié du boulot, vivant à leur place pendant qu’ils écrivent, se projetant dans leurs lectures, enrichissant ainsi les œuvres, sans compter qu'ils se ruinent à les acheter.

Une réalité s’impose : sans lecteur, pas d’écrivain. Sans écrivain, pas de lecteur. Et il y a plus de gens qui écrivent que de gens qui lisent. L’équation me semble si simple que je dois être dans l’erreur en proposant le lancement du prix du Grand Lecteur (est considéré "Grand Lecteur" celui ou celle qui lit 24 livres ou plus par an ; ils et elles représentent 8% du lectorat français). Cela redorerait le blason des pauvres couillons qui essaient de sauver la littérature pendant que le commerce et les vaniteux s’attachent à la faire couler.

Essayons d'être à la mode et dans l'air du temps, créons un prix. Imaginons l’enseigne : Prix Salmigondis. Non, trop savant. On va répondre aux abonnés absents. Offrons plutôt à Brad Pitt la vedette en nommant cette distinction Prix Titanic. Un peu d’humour ne devrait nuire. On attirerait du monde qui n’a pas l’intention de lire, une foule en quête de catastrophe et on resterait fidèle à son nom puisqu'il se saborderait à sa première sortie !

Quelle solution pour lire heureux ? Laisser les adeptes de la renommée copiner et boursicoter ensemble pendant qu’en silence nous lisons ce qui peut être sauvé du naufrage - tout en continuant d'échanger, en douce, nos pêches miraculeuses et malicieuses.

Pascale Arguedas, Gif, 1er avril 2009

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Livres aimés non chroniqués : Abbés de Pierre Michon, Boutès de Pascal Quignard, Liquide de Philippe Annocque, Sur le sable de Michèle Lesbre, Du plus loin de l’oubli de Patrick Modiano, Tendre est la mer de Queffélec et Plisson, La Vie d’un homme inconnu d’Andrei Makine, Batailles dans le désert de José Emilio Pacheco, Le Dernier Veilleur de Bretagne de Philippe Le Guillou, Simplement descendu d’un étage de Hélène Lanscotte, Autobiographie suivi de Conrad Detrez de William Cliff, Le Tonneau volant de Roland Fuentès et Pauline Duhamel, Coupe réglée, une non-enquête de Francis Malone de Michel Rio, L'Autoportrait de l'auteur en coureur de fond de Haruki Murakami.

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Aussi

Pourquoi ai-je choisi d’animer, aussi, des rencontres littéraires pour une bibliothèque sonore ? Simplement parce que j’y ai rencontré une équipe formidable qui joue, dans notre société, un rôle important à mes yeux : pousser les handicapés (ici, visuels) à participer, à s’investir dans une activité culturelle dans leur ville, leur région. J’ai toujours eu une démarche militante et humanitaire dans ma vie et ce qui m’intéresse c’est donner une orientation non commerciale et chaleureuse à mes actions. Être un distributeur de livres CD, cent fois non. Être un lien, une main tendue, une passeuse. Répondre à une attente ou la provoquer, la réveiller en incitant les gens à s’ouvrir, à partager et à grandir dans la dignité. Briser les barrières du malheur en ne niant pas le handicap mais en s’en accommodant et en s’investissant, mille fois oui. Quels que soient les drames, les destins fauchés par l’injustice, vivre épanoui est possible et rend heureux. Donner envie plutôt que pitié, telle est ma devise !

Le 16 avril, avec Paul Genest, président de la BS d’Orsay, nous avons eu la chance de présenter cette bibliothèque et l’association des donneurs de voix qui travaille pour elle, lors d’une émission sur une radio libre. Qu’est-ce qu’une bibliothèque sonore, but, rôle, fonctionnement, équipes, catalogue, techniques d’écoute, d’enregistrement ? Mais aussi insister sur le désir de partage, l’engagement social et citoyen, l’ouverture sur le monde, la lutte contre l’exclusion grâce au livre. Les liens solidaires qui se tissent, l’entraide dans un monde égoïste, la franche bonne humeur et la chaleur de l’accueil, la convivialité et l’interactivité des échanges lors d’animation de rencontres littéraires, ce n’est pas rien ! Nous avons aussi évoqué le désir d’augmenter les enregistrements pour enfants car, hélas, la non voyance et la cécité ne sont pas l’exclusivité du 3ème âge, la demande est réelle. Quarante minutes d’antenne en direct, en toute liberté, est un bonheur qui ne se refuse pas et ne demande qu’à faire des petits. Qu’on se le dise !

Prochain livre qui me tient à cœur, que je vais enregistrer pour eux : Le dérèglement du monde : Quand nos civilisations s'épuisent d'Amin Maalouf. Un essai intelligent, érudit, accessible, un cri d'alarme passionnant. Un grand écrivain franco-libanais s’interroge sur le dérèglement intellectuel, financier, climatique, géopolitique, éthique du monde. Un essai passionnant et juste sur une planète qui a perdu la boussole, l'échelle des valeurs. Un livre prônant la coexistence harmonieuse à mettre en toutes les mains, oreilles, espérant qu'ainsi une prise de conscience individuelle et collective sur la régression en cours et le naufrage annoncé se mette en branle, avant qu'il ne soit trop tard.

Pascale Arguedas, Gif, avril 2009

 

 

Avril

 

Dans la lumière de mes saisons

 

Écrire ou faire le jardinage.
Débroussailler et laisser les herbes sauvages faire leur chemin.
Soun-Gui-Kim, Montagne, c'est la mer.

 

Giboulées de mars. Il pleut. Une petite pluie rageuse, irritée puis apaisée sans motif, lardée des flèches du soleil, battue par la rude main du vent, mais têtue. Le passage de l’automne à l’hiver, avec son paysage nu de branches dépouillées couvertes de givre, n’offre rien de comparable à ce mouvement miraculeux de recommencement qui se déroule au cœur du monde végétal, annoncé par les becs jaunes des merles et les gorges des grives emportées au gré du vent, lorsqu’elles chantent dans les hauteurs des arbres à la saison des amours. Je rêve de bientôt me lever la nuit en été, quand les rues viennent d’être ouvertes et que l’air est plus frais et plus sain que personne encore ne l’a respiré.

Surprise d’avril au réveil : il a neigé cette nuit ! Cinq bons centimètres d’immaculé couvrent le paysage ensoleillé. Je bois un café en vitesse et cours dans les bois avec ma boîte à paysages. Que c’est beau le silence, ce léger étouffement comme un voile posé sur les chagrins et salissures du monde. J’ai marché seule sous les chênes, saupoudrée au passage par une fine pellicule de neige séduite par la chaleur d’un rayon chaud. Me suis assise enfin. Plus bouger, regarder, fermer les yeux, respirer profondément. En posture du diamant comme au Japon - assise sur les talons, le dos droit – j’étais le maître du monde. Immense paix d’avril.

Une heure et demie de marche en forêt, en mai et en musique. Un matin de printemps, bleui d’orage et tout éclaboussé de soleil, qui balance les arbres. Un jeune bouleau s’incline plus qu’il ne faut. Gonflé de sève adolescente et plein d’enthousiasme, il passe le mot à des buissons de myrtilles. La nature s’éveille. Les oiseaux passent par bandes. C’est fort, un arbre, me dis-je, ça met des centaines d’années à repousser le poids du ciel avec une branche toute tordue... Ma poitrine se gonfle des parfums de la terre et de l’eau et, dans une sorte d’extase, de bonheur plein, il me semble appartenir à l’univers.

Ai vécu une surprenante rencontre en ce beau juin. Après avoir traversé le bois du plateau dans une tranquillité bienveillante, je suis descendue, plongeant à pic dans la vallée afin de rejoindre une petite route goudronnée qui me permettait ensuite de remonter par un sentier très beau où, à mi-chemin, j’aime m’asseoir sur un banc, en bordure d’un bassin de retenue qui, lorsqu’il est plein, fait penser à un lac d’altitude, avec de grands pins se reflétant dans l’eau. En bas, dans la vallée, vers huit heures, le hasard m’a fait marcher à l’heure du ramassage scolaire. Des enfants attendaient en rang d’oignon à l’arrêt de bus. De loin, on aurait dit des statues, des momies pleines de gris et d’ennui. Puis a surgi un jeune garçon avec un drôle d’attirail. De loin, je le voyais gesticuler, perdre l’équilibre, puis avancer, de plus en plus vite. Nous approchant, car il venait vers moi, j’ai compris. Heureux, il se rendait à l’école en sifflant, gonflant ses joues comme un trompettiste, le cartable au dos tenu par deux bretelles fluo. Monté sur un monocycle, une de ces géniales inventions de nos arrières-grands-pères, le garçon crânait de bonheur. Quel bel acrobate, quelle étrange danse, d’un autre temps dans un présent gai, vivant et coloré, me dis-je. Manquait une photo de Doisneau pour l’immortaliser, partager cet instant de grâce qui m’a mis du baume au cœur pour le restant de ma journée ordinaire.

Un oiseau de septembre plane à une faible hauteur. Je vois les plumes rebroussées à l’extrémité de ses ailes. Je suis étonnée par la lenteur de ce vol. Ces incroyables glissements dans l’air, c’est comme une parole. Je me trouve prise d’un délicieux épanouissement de bien-être, une impression de sens revivifiés, de peau libérée de vieux habits. Puis je croise une femme géante, pas maigre mais sèche, avec des épaules comme des nœuds de branches sous un gilet de laine à raies noires et jaunes. Elle marche sur une pierre, se foule la cheville, me voit, rougit comme prise en faute, puis se remet droite et s’en va, cahin-caha, cheminant avec la sûreté magnifique et branlante d’un canard à une patte. Tout héros est un héros de soi-même. Vaincre, c’est se vaincre.

Octobre. J’ai croisé Obélix en sous-bois ce matin ! Il a eu beau se déguiser en bagnard, ticheurte rayé bleu et blanc, je l’ai reconnu à sa brioche et à ses bacchantes en guidon de vélo. Mais c’était un has been car il ha-hanait comme un bûcheron. Une bûche dans chaque main, il soulevait les bras en croix pour retrouver la forme et épater Idéfix qui traînait la patte derrière. La seule potion magique que je lui ai offert est une fiole de sourire. Il m’a ignorée et soufflé de plus belle. En partant, j’ai cru voir une armée de romains rappliquer…

Petite marche d’une heure dans le bois de décembre. Ai croisé un groupe de randonneurs sourds et muets. Étrange sensation de lâcher d’un ghetto en forêt. Groupe solidaire, marche serrée, protégée d’un halo mystérieux. Échanges dans une langue étrangère. Dextérité, agilité, rapidité puis lenteur dansées en un ballet de doigts signifiants. Je vis l’un d’eux chanceler comme un arbre décapité, lever les bras, tomber lourdement. Et tous, s’esclaffer en silence, visages hilares. Puis cacophonie de faibles borborygmes échappés de lèvres soudain décousues. Les feuilles piétinées au passage du chemin en frissonnaient autant que moi. Émotion, émotion contenue jusqu’à l’écrire ici. Émotion vécue grâce à un simple body language. Tous les langages me fascinent, surtout ceux auxquels je n’y comprends goutte et ne sais déposer le juste mot dessus.

Pascale Arguedas, Gif, 2008

 

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Livres aimés non chroniqués : Un peu de bleu dans le paysage de Pierre Bergounioux, Traité des courtes merveilles de Václav Jamek, Mes inscriptions 1943-1944 de Louis Scutenaire, Entre chagrin et néant de Marie Cosnay, Le Vieux Jardin de Sok-Yong Hwang, Matin brun de Frank Pavloff, Voix off de Denis Podalydès, Une femme allemande de Fabienne Swiatly, Les jours, les mois, les années de Yan Lianke, L’homme qui marchait sur la lune de Howard McCord, L’Art du haïku. Pour une philosophie de l’instant de Bashô, Issa, Shiki.

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Harcèlement littéraire payant

 

Mieux vaut être heureux et le savoir que misérable sans rien y comprendre.
John Cowper Powys

 

La pratique usante du démarchage téléphonique m’a conduite à l’élaboration d’une réponse adaptée à toute intrusion non désirée. J’ai longtemps tâtonné. Mon attitude dépendait de l’humeur du jour et du temps disponible, mettant l’intrus dans l’embarras en lui demandant des détails, qu’il méconnaissait toujours et partait chercher longtemps, sur la société qui l’employait - numéro de Siret, noms et postes des responsables ; ou, en colère,  lui demandant de me rayer de ses fichiers et raccrochant violemment ! Parfois, j’étais calme mais plus nocive, surtout lorsqu’on me déclarait sur un air larmoyant qu’il fallait bien gagner sa vie (en sapant celle des autres, merci !), ce à quoi je répondais du tac au tac, sur les conseils d’un ami bien intentionné, que les kapos disaient la même chose, fut un temps.

La goutte de trop a versé un soir de dur labeur. J’avais du retard dans mon travail et le téléphone ne cessait de sonner. Je décrochai pour la nième fois car j’attendais un appel important et tombai sur un jeune homme qui voulut me vendre un abonnement au journal Le Parisien. Je lui dis non, poliment, mais il désira en connaître la raison. Je lui répondis qu’il était plus judicieux de ne pas lui donner. Hélas, il insista. Pour m’en débarrasser au plus vite, je déclarai avoir trop de travail, donc pas le temps d’ouvrir un journal. S’en suivit ce bref dialogue :

- Et vous faites quoi comme travail ?
- Critique littéraire.
- Hein ? Vous faites que dire du mal des journaux !

Aujourd’hui, sage et souriante, j’ai changé de tactique, tout en gardant à l’esprit que seule la perte de temps, donc d’argent, rebute ces importuns. Je vous livre ma recette dans un esprit de solidarité. Chacun est libre de l’utiliser à sa guise, voire de l’adapter à ses goûts. Seule garantie, cela fonctionne : j’ai noté une baisse très significative de ces viols de propriété privée.

Avant même que la personne ne se présente et commence à vous débiter sa propagande dans un flot imperturbable, demandez-lui à qui elle veut parler, simple politesse de votre part prouvant votre attention respectueuse. Quelle que soit la personne désirée, présente ou absente, répondez d’une voix posée et doucereuse Ne quittez pas, je vous prie. Déposez délicatement le combiné, mettez en route votre chaîne stéréo et faites passer en boucle un titre de Manau qui s’intitule « Faut pas faire chier mémé ».

Les réactions sont à l’image de notre monde : l’intelligent raccroche au bout de deux secondes (0.5%), le curieux (10%) écoute la moitié du morceau et le benêt assoiffé de gains (89.5%) ne s’en lasse pas, d’abord étonné il rit aux larmes et ne raccroche pas car les paroles sont de circonstance. C’est lui qu’il vous faut traquer car le rire est la plus belle arme. Tant qu’il dure, la société marchande paye des inactifs qu’il accule d’ordinaire à une tache ingrate. Il est vrai qu’entendre : « La morale de cette histoire si un jour tu rencontres Mémé / Change vite de trottoir n'essaye même pas de lui parler / Le résultat a été 21 morts et 3 blessés / N'oublie jamais que dans l'quartier / Faut pas faire chier Mémé » me met du baume au cœur, allez savoir pourquoi ! Comme Remy de Gourmont, je pense qu'il est honteux d'avoir honte de ses plaisirs. Partageons-les!

Pascale Arguedas, Gif, hiver 2007

 

Ce texte est paru dans le n°15 de La Presse Littéraire (été 2008).

 

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ANPE : Notre métier, l’emploi !

 

«  Peu importe la hauteur du trône,
ils ne sont assis que sur leur cul. »
Montesquieu

 

« Claude ! Dépêche-toi, tu vas être en retard. C’est un jour de grève encore aujourd’hui ! » Je m’absente par le carreau de ma chambre et vole une petite dose de ciel levant, pas longtemps, juste deux secondes, j’en ai besoin. Ces derniers matins, les batteries sont à plat. Pas un état insurmontable. Seulement un brin agaçant. Mais sûrement moins pénible que ce Wake up in the morning programmé sur mon réveil. Qu’est-ce qu’il m’énerve à faire pleurer sa guitare ! J’ai eu tort de croire que les chansons que j’aime doivent habiller mon quotidien. Je me rends compte que je finis par les détester, comme les gens qui squattent trop souvent mon intérieur.        

Aujourd’hui, encore un effort. Prouver et convaincre qu’on a besoin de moi. Coups de fil, petites annonces, CV et lettre de motivation, mails à gogo et convocation à l’ANPE. Je saute dans ma voiture, mets la radio pour écouter les infos. « Grève très suivie des fonctionnaires aujourd’hui. Manifestations prévues dans tout le pays. De nombreux bouchons sont à signaler… ». J’avais oublié ! C’est drôle comme certaines personnes ont le don, sans se forcer, de se faire haïr. J’espère que mon rendez-vous n’a pas été annulé. Non, on m’aurait prévenu tout de même.

Je mets un temps fou pour arriver. Impossible de se garer, c’est un monde ! Le plus grand employeur de France ne prévoit pas de parking pour ses clients ? Cela doit encore faire partie d’une sombre politique de communication à laquelle je ne comprends rien. Ça commence bien : rendez-vous à 8 h 45, ouverture des portes à 9 heures. Ça m’apprendra à être toujours à l’heure ! J’attends dehors mais impossible de lire car il pleut. Pourquoi les éditeurs n’ont-ils pas inventé des livres plastifiés ? Je finis enfin par entrer, trempé, et sèche dans la salle d’attente. Je consulte les miteuses annonces punaisées sur les immenses panneaux de liège, par politesse. Je m’assois en attendant mon tour, feuillette les classeurs et tombe sur un tract glissé entre deux annonces : ANPE, mode d’empois… Intrigué et surpris, je poursuis :


Attention pas de méprise ! Un rendez-vous à l’ANPE ne se prend jamais par téléphone. Déplacez-vous. Il faut bien occuper votre journée ! Garder toujours en tête que la personne qui vous reçoit est là pour vous aider. Mais avant tout sachez que chercher un travail est un vrai métier à l’ANPE. On va tester votre résistance et votre pouvoir d’adaptation.

Les étapes sont multiples et invariables :

  • Prévoyez facilement 3 à 4 heures devant vous.
  • Ne vous laissez pas impressionner par l’accueil: « ha ha ha, vous avez rendez-vous, mais c’est impossible ! C’est moi qui dois vous recevoir, c’est écrit sur votre convocation, et je m’occupe de l’accueil aujourd’hui ! » Le registre est varié, l’imagination fertile dans ce domaine. Restez patient. Riez, faites des courbettes. Vous êtes autorisé, et c’est même fortement conseillé, à sortir les cinq litres de vaseline qui accompagnent votre C.V. Tartinez à volonté.
  • Une fois que vous avez flatté leur réactivité performante, essuyez-vous. Grâce à une perspicacité qui ne doit surtout pas vous surprendre, on va vous faire la faveur de monter en urgence un rendez-vous pris depuis belle lurette.
  • Asseyez-vous dans un bureau high-tech, après avoir parcouru un dédale de couloirs où sont stockés de volumineux dossiers laissant présumer une activité intense. Soyez poli et souriez aux réparties futiles bien que douteuses du Monsieur qui va s’occuper de vous.
  • Il vous demande alors vos mensurations et ne retient que celles qui l’intéressent. Un conseil : dégonflez le silicone sinon c’est foutu. Il faut lui montrer votre sincérité et surtout votre infériorité. Car il veut avant tout être sûr que vous n’allez pas lui piquer sa place.
  • Excusez-le d’une absence imprévue et prolongée pour régler un dossier urgent. Il n’a pas eu le temps de faire sa pause, allons, soyez compréhensif, il est déjà onze heures.
  • Acceptez le jus de chaussette infâme gracieusement offert avec vos impôts. Si vous en revoulez, demandez c’est « gratuit » ! Inutile de bien vous tenir il vous a oublié. Repos, soufflez, inspirez. L’erreur à ne surtout pas commettre : prendre un livre pour passer le temps, vous passeriez pour un intello. Très mauvais signe.
  • Après une demi-heure, vous pouvez commencer à montrer des signes d’impatience. Pas avant. Ces gens-là sont très occupés. Ne jamais en douter.
  • Plates excuses du Monsieur qui finit par revenir. Les formules ne sont pas innées car dictées par les cours internes de communication. Mais qu’importe, la leçon est bien apprise. Ne faites pas le difficile. L’entretien va débuter. Cela ne fait que deux heures que vous attendez.
  • La discussion prend alors une allure exceptionnelle. On semble vous considérer comme le nombril du monde et on cherche à vous aider. Votre patience paye enfin. C’est sûr !
  • Naïf, vous y croyez. Mais très vite, vous allez saisir que le seul but de cet entretien vise à placer des stages ludiques (pour les joueurs du temps perdu) et franchement pénibles (pour les affamés). Sinon que deviendraient les 16 000 guignols de l’ANPE disséminés dans toute la France ? Un seul mot d’ordre : la fraternité. Aidez-les surtout pas à ne pas aboutir à une embauche.
  • Je vous vois venir. Non oubliez-moi ça tout de suite. Ces agents s’accrochent à leur place. Vous ne rentrerez pas comme intervenants chez eux si vous n’êtes pas le copain du mari de la concierge du chef d’agence. Ne dérapez pas et restez clairvoyant.
  • Certes, votre profil s’affiche sur l’écran, mais on vous demande de recommencer à dresser votre parcours. Ne surtout pas craquer, même si ce n’est que la vingtième fois que cela se produit. Ces gens-là ne savent pas lire entre les lignes.
  • Cela fait déjà trois heures que vous êtes dans les locaux, tenez bon.
  • Votre recherche ne rentre pas dans les codifications préétablies. Là, c’est la guigne, car il faut absolument vous mettre dans une case. Sinon, vous aurez droit à l’éternelle remarque « mais vous croyez que c’est un droit de toucher des allocations ? ». Faites un effort et acceptez pour aujourd’hui de devenir secrétaire ou maçon, vous prouverez ainsi votre collaboration. 
  • Un large sourire inonde enfin la lippe molle du préposé à l’espoir. Son échiquier est pourvu. Vous êtes inscrit au prochain stage pour apprendre à écrire un curriculum vitae alors que vous êtes titulaire d'une maîtrise de lettres. Il a fait son boulot. Vous êtes casé. Il a son quota de la semaine. L’entretien peut prendre fin.

Tout peut s’arrêter là. Et, pour l’avoir testé, c’est vraiment la meilleure solution. Essayez de ne pas trop les haïr car cela devient fatigant à la longue. Bien que parfois, juste parfois, il est difficile de retenir sa colère. S’il vous est impossible d’avaler le goût de la honte, pensez que vous n’aurez mis que quelques heures finalement pour comprendre l’essentiel et aboutir à l’idée que ce n’est décidément pas de ce monde là que vous voulez. Mais pensez-y, que valent ces minutes « perdues » face à l’immensité d’une recherche initiatique ? De l’or, je vous l’assure, car une telle expérience vous aura enrichi sur le sens des choses de la vie. Si vous avez toujours faim, mettez vous au boulot sans plus tarder. Mesdames, messieurs, à chacun sa mouise mais par pitié, décollez avec désinvolture ! Un conseil : foutez le camp sans emplois ! Et vite !

Un ami qui vous veut du bien.

 

J’éclate de rire, prends ma mallette et rentre d’un pas léger à la maison. Au moins je n’ai pas perdu de temps, même si ce n’est pas aujourd’hui que je vais avancer dans mes recherches.

Pascale Arguedas, Gif, juillet 2005

 

 

 

 

Mars

 

Voyages

photo © JLA

 

Nous tenons chacun notre rôle dans l’histoire.
Le mien, ce sont les nuages.
Richard Brautigan

 

Entre chien et chat

 

La route n’en finissait pas de monter
vers la lune, avec le soleil et les flaques
d’ombres des grands arbres
où il mouilla ses pas.

Traquant les mots plus gros que nature
il coucha sur le papier
un chat pour dire la pluie,
un chien pour la chasser,

mit le tout dans un ballon
qui vola cinq semaines aux vents,
traversant le centre de la terre,
donnant des ailes aux rêves verts.

Il enivra le monde de légendes,
de découvertes surprenantes,
inaugurant à sa façon
une étrange poésie de l’espace.

Il ne sut brider son imagination,
rêvant sa vie durant
de taquiner les frontières
comme un riverain le goujon.

Le soleil de son île mystérieuse
en secret un soir plongea
derrière la lune blonde
qu’il maudissait les jours de pluie.

Elle n’éclaboussa plus qu’une ombre
de terre, son ombre à lui
qui tituba ivre de tout le soleil
ramassé au fond de son cœur.

Le temps soudain s’annula,
Jules s’allongea, cessa de rêver
les chemins bleus de traverses,
baissa les paupières une dernière fois.

Mais l’eau d’un fleuve se contourne,
et l’éternité charrie toujours,
de la terre à la lune,
l’empreinte de ses pas, entre chien et chat.

 

 


En 2005, j'ai écrit ce poème pour participer à un concours de poésie, "De la terre à la lune, sur les pas de Jules Verne", car je voulais gagner le premier prix : un baptême de l'air en montgolfière. Je ne suis pas une fanatique de Jules Verne mais la montgolfière m'a toujours fait rêver. J'ai gagné (on était 5 à jouer!). Je garde un souvenir mémorable de ce voyage dans les nuages, et ce poème, qui s'ennuyait au fond d'un tiroir... En le dépoussiérant aujourd'hui je me dis que mieux valent de beaux souvenirs qu'une publication. En effet, l'année d'après je gagnais un autre concours sur le thème de la gourmandise (nous étions nombreux à participer), je fus publiée mais pas invitée au restau. Me restent aucun souvenir, une belle jambe et cette

 

Sinoiserie

 

Au restaurant je commande
du requin en satin broché.

Denrée laineuse,
consistance d’éponge,
couleur lune pâle
relevée d’un petit goût
de chevreau verni.

Extase !

Qui n’a jamais goûté au
gingembre d’un poème chinois
ignore la gourmandise
de l’âme.

 

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Livres aimés non chroniqués : Écoutez : Si on allume les étoiles... de Vladimir Maïakovski, Journal d’une année noire de J.M. Coetzee, Les Révoltés de Sándor Márai, Place au cirque de Gilles Ortlieb, B-17 G de Pierre Bergounioux, L'Art de vieillir de J C Powys, Élisa de Jacques Chauviré, Le songe de Monomotapa de J-B. Pontalis, Portraits soignés de Jacques-François Piquet, Avec les garçons de Brigitte Giraud, L’art difficile de ne presque rien faire de Denis Grozdanovitch.

Pascale Arguedas, Gif le 1er mars 2009

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La chandelle est morte

 

Les simples savent bien des choses que les savants ignorent.
Van Gogh


« "Le critique, dit Sainte-Beuve (1804-1869), n’est qu’un homme qui sait lire, et qui apprend à lire aux autres." mais d’abord qui aime à lire, et qui aime à faire lire », rappelait Albert Thibaudet (1874-1936) en tête de son Histoire de la littérature française. Pourquoi nul ne prend, à de rares exceptions, le temps de lire, commenter et donner envie de lire les classiques ? Car le vent médiatique n’est plus porteur. La Princesse de Clèves, à son corps défendant, a fait la Une des médias poussiéreux grâce à notre inculte chef d’état. Remercions-le pour cela. On assista à une levée de boucliers dans le monde littéraire. Combien ont hurlé sur un livre qu’ils n’ont pas lu ou rouvert, combien ont réagi par principe, idéologie ou simple esprit de rébellion ? La Princesse de Clèves est un chef-d’œuvre d’esthétique dramatique. Il symbolise à merveille une époque, la nôtre, et son dénigrement de la pensée. Si vous relisez vos classiques vous constaterez combien ils sont plus actuels que bien des choses qui s’écrivent aujourd’hui. Qui se souvient des Fourberies de Scapin hormis les collégiens, obligés à son étude ? Quand un jeune homme et une jeune fille se plaisent, toux ceux qui retardent le contact des épidermes au nom de la raison, de la religion, de l’argent, de l’inutilité, de la « descendance », sont mis par Poquelin-Scapin dans le même sac que Géronte. Et allez donc ! C’est votre père…

L’étonnant c’est que l’œuvre des classiques, apprise par cœur dans nos lycées depuis des siècles, n’éclaire pas sur les causes du terrible individualisme actuel. Croyons que le jour où l’élite intellectuelle sera éclairée, le reste du pays ne saura manquer d’emboîter le pas et d’allumer, à ce noble feu, sa chandelle qui est morte.

Pascale Arguedas, Gif le 20 février 2009

 

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David et Goliath

 

Ce n'est pas la faculté de nuire qu'il faudrait enlever,
c'est le goût.
Louis Scutenaire

La gratuité sur Internet est un leurre pernicieux puisqu'il induit l'idée d'une richesse gratuite et inépuisable, ce qui, pour les contenus intellectuels, induit à son tour l'idée que la création intellectuelle n'a pas de valeur monétaire, ni morale*. La banalisation de la gratuité et du pillage en mode « self-service » commence par l’abus "innocent" de ses utilisateurs. Je veux tirer le signal d’alarme et dire que chacun de nous, s’il n’y prend garde, contribue à entretenir la perversité d’un système peu honnête régi par la sacrosainte loi du marché et de la publicité. Quand j’anime une rencontre, je paie mes auteurs autant que moi sinon je n’y vais pas, affaire de respect, conscience, responsabilité. Vaudrait-il mieux, "innocemment", me nourrir sur le dos des écrivains, dont tant seraient prêts à participer gratuitement, en quête de reconnaissance ? N’étant pas commerciale, j’ai fait confiance à l’ouverture et à la générosité en proposant aux lecteurs du site de faire un don libre pour soutenir mon travail. J’adresse donc publiquement mes remerciements les plus sincères aux deux seuls donateurs de l’an dernier. Grâce à eux j’ai gagné 18,50 € en 2008 pour mon travail critique écrit et pu renouveler mon abonnement annuel en bibliothèque. Je sais que le problème est bien plus complexe mais ceci est ma réalité quotidienne ainsi que le vol, même par des professionnels. En outre, je prends de plus en plus plaisir à lire à voix haute et à animer des rencontres. Je m’y sens utile et les âmes croisées, si reconnaissantes, me le rendent au centuple. J’ai donc décidé, sans aucune culpabilité, de très peu me consacrer à l’écriture en ligne. Je suis trop sollicitée de façon intéressée (auteurs, éditeurs), à sens unique, gratuitement et au-delà de ce qu'il m’est vital de calme, liberté pour entretenir le plaisir et l’envie de continuer le partage. Je ne demande à personne d'écrire, je n'oblige personne à me lire ; j'aimerais que la réciprocité existe plus souvent.

Certains me rétorqueront que des blogs littéraires qui font un vrai travail critique et exclusivement cela, de qualité, éclectique, libre, varié, dénicheur de talents sans omettre nos ancêtres, résistent. En effet, l’espoir est permis car j’ose croire être, non pas leur adversaire, mais leur alliée depuis sept ans. Longue vie à eux, qui, selon moi, se comptent sur les doigts d’une seule main. Sans intégrité, fraternité, solidarité, comment survivre au milieu de cette jungle ? Mal, mais avec du cœur et un moral de résistant. Malgré mes 510 abonnés et le presque million de lecteurs du monde cette année, je lève le pied pour souffler, et je crée une nouvelle rubrique, Livres aimés non chroniqués. La simple citation - de ces lectures qui m’ont emballée - apparaît à la fin de chaque billet d’Humeur afin que ces ouvrages aient quand même une visibilité sur la toile, si minime soit-elle. Je ralentis donc considérablement l’écriture de chroniques, notamment sur la littérature contemporaine — trop envahissante, commercialement agressive, étouffante et chronophage — pour respirer, me protéger et je continuerai, quelles que soient les sollicitations auxquelles je ne répondrai toujours pas, à l’exacte mesure de mon plaisir. Le plus grand demeurant, indéfectiblement, la lecture d'ouvrages choisis.

Je vous encourage vivement à lire le Journal d'une année noire de J. M. Coetzee, fort décrié, à tort, dont voici un extrait : « Mais Dieu n’a pas créé le marché, sûrement pas – Dieu ou l’Esprit de l’Histoire. Si c’est le fait des êtres humains, ne pouvons-nous pas le défaire et recommencer, le recréer sous une forme plus clémente ? Pourquoi le monde doit-il être une arène de gladiateurs où il faut tuer ou être tué, plutôt que, par exemple, une ruche où on s’active ensemble, ou une fourmilière ? A la défense des arts, on peut au moins dire que même si chaque artiste fait de son mieux, les tentatives pour mettre le monde artistique au moule de la jungle de la compétition n’ont guère eu de succès. Le monde des affaires finance volontiers les concours artistiques, comme il met plus volontiers encore un argent fou dans les compétitions sportives, mais à l’inverse des sportifs, les artistes savent que la compétition n’est pas ce qui compte, ce n’est rien qu’une attraction à but publicitaire. Les yeux de l’artiste, finalement, ne sont pas fixés sur la compétition, mais sur le vrai, le bon, le beau. (Intéressant de voir combien la marche forcée de l’individualisme mercenaire nous conduit jusqu’au territoire exigu de l’idéalisme réactionnaire.) »

 

*Article L.122-5 du Code de la Propriété Intellectuelle.

Pascale Arguedas, Gif le 10 février 2009

 

 

 

 

Février

 

Est-ce le monde
qui part en fumée
ou son fantôme ?
André Velter, Le brasier des limbes

 

Choses vues, entre les lignes

METRO REPUBLIQUE, LIGNE 11, DIRECTION PORTE DES LILAS
Rendez-vous en surface avec un écrivain qui vient de loin. Les couloirs n’en finissent plus de dérouler une foule pressée. Dédale de bitume souterrain qui empeste l'urine sur des airs d’accordéon d’un autre temps. Des tours de Babylone se dressent à chaque impasse. Provinciale, je suis perdue et en retard, cours mais aide au passage d'un escalier une africaine à porter une poussette d’enfants. Elle a son gamin dans les bras, j’attrape le berceau à roulettes. Temps vide, long, très long, trop long… crainte noire et surprise blanche. Dans quel monde vivons-nous pour mériter une telle suspicion. Je ne laisse pas d’espace à une discussion stérile. Je monte, rends son dû, souris et m’en vais en courant dans la reconnaissance enfin exprimée. Un apollon me dévisage de loin. Quand nos regards se croisent, j’ai — comme prise en faute — le cœur qui bat plus fort que les portes. Attentionné, il les referme tendrement, d’une légère pression côté œil droit. La vie est belle, et louche.

METRO SAINT-PAUL, LIGNE 1, DIRECTION LA DEFENSE
Un homme court et gros, plusieurs mentons en collier, de petits yeux de porc et une bouche sanguine sous la moustache, parle à une jeune beauté, lui dit des mots chargés. Ils ont l’air d’être un oui. Un oui qui vient à grande force, après peut-être cent mille mots de réflexions, mots muets qui chantent, voltent, meurent et revivent en un rien de temps comme les reflets du soleil sur l’eau. Elle, est à la fois soleil et eau, miroir et reflet. Lui, violent orage. Il se fend d’une bise. Pas vraiment une bise. Il frotte juste sa joue sur son front avec un bruit de bouche, à deux sièges de la mienne. Je me cache derrière un livre et prie. Pourvu qu'elle dise non...

METRO PORTE D'ORLEANS, LIGNE 4, DIRECTION MONTPARNASSE
Dans le wagon une femme a manifestement un trou de balle dans le chignon. Hors de raison, elle s’agite, vocifère. Brûle-t-elle de haine ou de passion ? Elle ne perturbe pas le moins du monde un nez busqué pointé vers le bas comme pour toucher le menton. Des cheveux rares, fins et rebelles au peigne. Des lunettes à la Gandhi. Une arcade sourcilière proéminente comme un balcon où se seraient trop penchés les soucis. L’homme sourit, vient à mon encontre et me dit Bonjour, j'avais peur que tu ne me reconnaisses pas ! Je feins la joie, regarde fort à propos l'ouvrage un temps délaissé et pense, tout bas, à ce que je lisais : « Quand on revoit quelqu’un après de longues années, il faudrait s’asseoir l’un en face de l’autre et ne rien dire pendant des heures, afin qu’à la faveur du silence la consternation puisse se savourer elle-même. »

METRO MADELEINE, LIGNE 14, DIRECTION OLYMPIADES
Un jeune homme, assis sur un strapontin, se cure consciencieusement le nez au-dessus d'un Géo, posé sur ses genoux. Je le regarde. Il me voit et continue son travail de fouille, sans-gêne. Je le suis pour lui, lève les yeux, repère mon trajet pour ne pas manquer mon arrêt. Il enlève ses lunettes pour les essuyer. Sans verres, il a l’air hagard d’un hibou surpris en plein jour. Il plisse le tour des yeux à un point extrême, remet ses verres et s’attaque sportivement à l’autre narine. Il va y laisser le doigt ! me dis-je, affolée. Il m’a entendu penser et se défonce le nez, comme par défi ! Il est prêt pour les Olympiades, il gagnera, je miserai sur lui à Pékin mais refuse le spectacle. Je descends au prochain arrêt et finirai à pied.

METRO GEORGES V, LIGNE 1, DIRECTION ST-GERMAIN-EN-LAYE
Hiver. Une jeune fille, ado, blonde, petite et maigrichonne, les seins un peu tombants et des nids aux épaules (elle porte un décolleté avec le froid qu’il fait!) se la pète grave - comme on dit aujourd’hui dans son jargon. Elle reste debout, bien en vue afin que chacun la regarde lire Le Monde2. Elle gêne tout le monde au milieu du couloir mais elle tourne les pages - si vite qu’elle n’a clairement rien le temps de lire, pas même les titres. Elle remue les lèvres comme si elle suçait des paroles, s’ingénie à s’arrêter régulièrement, l’air pensif à la Rodin, pour voir l’effet produit. Lorsque ce n’est qu’indifférence, elle se déplace de quelques mètres, puis recommence jusqu’à pêcher un goujon. Ce fut d’abord un vieux Monsieur qui portait des bretelles tirant, comme une oreille, son pantalon élevé jusqu’aux aisselles. Captivé, il se grattait inconsciemment le front avec un petit doigt en accent aigu, la bouche grande ouverte cherchant un peu de vie. Puis un jeune homme, débraillé, qui se confondait à un membre d’une tribu masaï (lobes des oreilles percés et distendus par un énorme disque). Son étonnement montait comme une colonne de mercure, autant que son air benêt. Elle mesurait à son insu le degré à atteindre pour ajouter un mensonge. Il y a des gens comme elle, me dis-je, qui désirent élever leur âme de temps en temps, comme on fait des haltères, par récréation.

Pascale Arguedas, Gif le 1er février 2009

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Livres aimés non chroniqués : Comme des fleurs d'amandier ou plus loin de Mahmoud Darwich, Voyage à Rodrigues de JMG Le Clézio, Mon voisin de Milena Agus, Le Roi du bois de Pierre Michon, Poèmes de Paul Gadenne, Des vents contraires d'Olivier Adam, L'Écornifleur de Jules Renard, L'amour extrême et autres poèmes pour Chantal Mauduit d'André Velter.

 

 

 

 

Janvier

 

Stendhal n'écrivait que pour cinquante hommes d'esprit en Europe,
j'écris pour trente-cinq millions d'idiots,
cette fois encore l'avantage me reste.
Louis-Auguste Commerson (1802-1879)

Chers ami(e)s,

 

meilleurs vœux pour 2009 et merci du fond du cœur pour votre fidélité, votre soutien sans faille au fil des années, vous qui me lisez depuis le monde entier et me faites rêver à de beaux voyages :

Afghanistan, Albania, Algeria, Andorra, Angola, Anguilla, Antigua and Barbuda, Argentina, Armenia, Aruba, Australia, Austria, Azerbaidjan, Bahamas, Bahrain, Bangladesh, Barbados, Belarus, Belgium, Belize, Benin, Bhutan, Bolivia, Bosnia-Herzegovina, Botswana, Brazil, Brunei Darussalam, Bulgaria, Burkina Faso, Burundi, Cambodi, Cameroon, Canada, Cape Verde, Central African Republic, Chile, China, Colombia, Comoros, Congo, Costa Rica, Croatia, Cuba, Cyprus, Czech Republic, Democratic Republic of the Congo, Denmark, Djibouti, Dominican Republic, Ecuador, Egypt, El Salvador, Equatorial Guinea, Eritrea, Estonia, Ethiopia, Faroe Islands, Fiji, Finland, France, Gabon, Gambia, Georgia, Germany, Ghana, Gibraltar, Greece, Grenada, Guadeloupe, Guatemala, Guinea, Guyana (French), Haiti, Honduras, Hong Kong, Hongrie, Iceland, India, Indonesia, Iran, Iraq, Ireland, Israel, Italy, Ivory Coast, Jamaica, Japan, Jordanie, Kazakhstan, Kenya, Kirgistan, Kuwait, Laos, Latvia, Liban, Liberia, Libya, Liechtenstein, Lithuania, Luxembourg, Macau, Macedonia, Madagascar, Malawi, Malaysia, Maldives, Mali, Malta, Martinique, Mauritania, Mauritius, Mexico, Micronesia, Moldavia, Monaco, Mongolia, Morocco, Mozambique, Myanmar, Namibia, Nepal, Netherland Antilles, Netherlands, New Caledonia, New Zealand, Nicaragua, Nigeria, Niger, Norvège, Oman, Pakistan, Palestinian Territories, Panama, Papua New Guinea, Paraguay, Pérou, Philippines, Poland, Polynesia (French), Portugal, Puerto Rico, Qatar, Republic of Korea, Reunion, Romania, Russian Federation, Rwanda, Saint Kitts Nevis Anguilla, Saint Lucia, Saint Pierre and Miquelon, San Marino, Saudi Arabia, Senegal, Seychelles, Sierra Leone, Singapore, Slovak Republic, Slovenia, Somalia, South Africa, Soviet Union, Spain, Sri Lanka, Soudan, Suriname, Sweden, Switzerland, Syria, Taiwan, Tajikistan, Tanzania, Tchad, Thailand, Togo, Trinidad and Tobago, Tunisia, Turkey, Uganda, Ukraine, United Arab Emirates, United Kingdom, United States, Uruguay, Uzbekistan, Vanuatu, Venezuela, Vietnam, Wallis and Futuna, Yemen, Yugoslavie, Zaire, Zambie, Zimbabwe...

J'aimerais vous conseiller de faire attention à vos yeux car les statistiques me disent que vous flânez de plus en plus longtemps dans mes pages. Ce n’est pas bon signe, celles d’un livre sont bien plus reposantes pour vos lentilles, pensez à vos vieux jours ! De plus, vous avez été quasiment un million de visiteurs uniques à me lire en 2008 dont vingt mille à rester plus d'une heure sur le site, soit cinq millions de lecteurs en sept ans... C'est de la folie douce, l'inflation est galopante, vous grossissez chaque année les rangs de ceux qui me lisent de presque un million, dites-moi que ce n'est pas vrai sinon je m'en voudrais d'être contagieuse...

Fuyez les écrans, vivez et lisez... des livres!

Qui dit que les lecteurs ont disparu, qui ?

Cordialement,

Pascale Arguedas, Gif le 1er janvier 2009

 

*

 

 « La gloire ou le mérite de certains hommes consiste à bien écrire;
pour d’autres, cela consiste à ne pas écrire. »
Jean de La Bruyère

 

Les absents ont raison

Vous êtes nombreux à m’écrire pour me donner des conseils de lecture ou me reprocher, passionnément (tant mieux!), l’absence de grands auteurs dans mes pages. Je vous réponds publiquement, cela m’évitera peut-être de seriner individuellement les mêmes choses. Oui, des auteurs majeurs manquent cruellement sur ce site, des classiques et des contemporains. Pourquoi ? D’abord parce que je n’ai pas toujours envie d’écrire, même sur des livres qui me transportent. Ensuite, je ne prétends aucunement être une plateforme littéraire d’élite, certaines revues passionnantes le sont (Europe, La Quinzaine littéraire). Faites comme moi, lisez-les. Enfin, je lis bien plus que je n’écris et j'ai dans ma bibliothèque suffisamment d’œuvres essentielles en attente pour m’autoriser la dispersion dans vos ouvrages formidables. Je comprends que la sélection en ligne puisse vous laisser perplexes, voire malheureux. Ne vous privez pas davantage, prenez d’assaut vos claviers et partagez. Au diable les lecteurs pépères bien intentionnés, soyez responsables, engagez-vous ! Plus nous serons nombreux à défendre la littérature, mieux elle résistera aux marchands.

L'un des plus grands auteurs français contemporains absent de mon site est, peut-être, Pierre Michon. J’ai lu, lis et lirai Michon mais écrire une chronique est un travail et je suis trop occupée par les relectures, la préparation d’animation de rencontres littéraires et l'enregistrement de livres audio pour m'y atteler. Pour autant je ne me dérobe pas. Ne serait-ce qu'en deux mots, il ne sera plus absent de mes pages. Qui est Pierre Michon ? Un grand lecteur qui considère l’écriture comme sacrée. Il a commencé à 35 ans en écrivant Vies Minuscules. Depuis, il a seulement commis une dizaine de livres (en vingt-cinq ans) car il cherche la phrase parfaite, mettant parfois plusieurs années à accepter son livre comme « achevé » avant de le proposer à un éditeur. Il n’écrit pas de romans mais des « blocs de prose » remarquables. Son écriture a la brièveté du haïku, elle est rare, exigeante, sans compromis, laconique et flamboyante. Je garde une voix basse — car Nietzsche disait qu’il faut parler bas pour qu’on vous écoute — et vous conseille très vivement ses ouvrages. La plupart est publiée aux éditions Verdier. Je lui laisse la parole, sous la forme d’extraits piochés dans ses entretiens réunis dans Le roi vient quand il veut : Propos sur la littérature. Extraits choisis et parlants qui devraient vous mettre en appétit :


LA NON-LITTERATURE
Le retour au récit sert peut-être de couverture à quelque chose de plus grave : on assiste au retour en force de la non-littérature sur le terrain même du littéraire ; d’une facilité agressive qui n’avait plus guère de sol théorique sous les pieds depuis vingt ans. […] Quelle que soit la pureté d’intention de quelques-uns, cela profite surtout à l’increvable réaction poujadiste et hussarde contre les clercs, avec ses valeurs régressives, non littéraires, bref, ses postures publicitaires : l’ignorance revendiquée, l’imagination, l’esprit, l’actuel, la créativité, la fantaisie, la productivité, toutes qualités dont les classes moyennes (c’est-à-dire tout le monde, et en particulier les acheteurs de livres) dotent spontanément l’écrivain. Autrement dit : le consensus reprend en main la littérature ; il envahit ce champ qui est sa négation même et y fait des affaires ; il donne à ses objets un format standard qu’il recouvre de noms divers, « récit » auprès des intellectuels, « roman » auprès des masses ; il déculpabilise la facilité afin de la vendre sans la moindre entrave. Le marché du livre n’a plus le besoin ni la patience de déguiser : à ce qu’il ne s’embarrasse même plus d’appeler art, il a substitué depuis longtemps la marchandise, sans tambour ni trompette. […] La littérature a besoin du secret, de la patience, des infimes stratégies de la table de travail. La vie et le milieu littéraires, par quoi il faut bien passer aussi, n’en sont que l’écume, la tactique de vente, le service de presse. Quant à la vraie « critique », celle qui incline davantage à étudier les livres que la vie littéraire, je crois qu’elle survit, patiemment et quasi en secret elle aussi. On a l’impression du contraire simplement parce que les grands critiques qui avaient une audience médiatique ont disparu (Sartre, Barthes).


LA RECONNAISSANCE DE L'ECRIVAIN
La reconnaissance existe, mais pas où on la cherche. Elle ne vient pas après coup, ni des autres. Elle vient d’ailleurs, et pendant qu’on écrit, quand ce qu’on écrit est une grande lanterne éblouissante et non pas cette vessie dégonflée qu’est un livre fini. La reconnaissance, c’est peut-être, c’est assurément, quand seul on écrit, dans la grande émotion d’écrire, dans cet état entre rire et sanglot qui troue ses mots, c’est peut-être une grande exultation intérieure, un Christ sanglant, un grand-père mort qui rit, des petites filles mortes qui font la ronde sur la plage, tout cela à la fois, ces grands corps, ces grands mots, qui se lève au point final et dit : C’est bien. Ce que tu as écrit est bien.


ECRIRE
Le miracle (ou la chance) c’est aussi pour moi réussir à faire quelques petits livres – car écrire n’est naturel à personne. Il faut que je me persuade passionnément de l’idée que le miracle va peut-être arriver en cours d’écriture, qu’au détour d’une phrase et grâce à l’écrit, je vais comprendre dans l’éblouissement quelque chose – au monde, à mon rapport au monde. Bataille a une pensée superbe là-dessus. Il dit à peu près : « Toute œuvre d’art, bien sûr, peut exister indépendamment du désir de prodige. Mais toute œuvre d’où ce désir est absent n’est pas une grande œuvre. », et ça je le crois volontiers. Il faut vouloir percer quelque mur, croire que prodigieusement les mots vont y entamer une brèche, pour commencer d’écrire et persister. [...] Je crois que les plus grandes œuvres sont opaques et ajoutent à l’opacité du monde. Elles deviennent une partie du monde, en tant que telles nous les connaissons sans pour autant les comprendre, comme les arbres ou les poissons.

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Livres aimés non chroniqués : Lettre aux deux soeurs d'Issa Makhlouf, La lampe d'Aladino et autres histoires pour vaincre l'oubli de Luis Sepúlveda, Poèmes comme ça d'André Dhôtel, Éveils de Gaïto Gazdanov, La Rencontre dans l'escalier de Claude Chambard, La Philosophie Officielle et la Philosophie de Jules de Gaultier, L'attente du soir de Tatiana Arfel.

 

 

 

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