Humeur 2010

 

Décembre

 

 

En vérité...

Laissée par le voleur,
la lune par la fenêtre.
Ryôkan

 

En vérité, les statistiques de mon site me servent principalement à m'échapper par la fenêtre...

Vous avez sans doute remarqué que le plus beau des livres jamais paru est l'atlas. Comme le disait Jorge Luis Borges, "si le fait de rêver était une sorte de création dramatique il en résulterait que le songe est le plus ancien des genres littéraires." Il ne faut donc pas dédaigner la géographie, elle n'est peut-être pas moins importante que la psychologie. J'aime songer, voyager, créer, j'aime les atlas, les mappemondes, les portulans, leur façon de représenter le monde et de contenir tous les romans et les histoires de la terre, un point sur la page dans les verts, les ocres ou les bruns et c'est cinq cent mille ou trois, dix millions de personnes grouillant, remuant là doucement sous le crayon qui les pointe vivant aimant mourant, se perdant de détresse un jour ou bien oubliant ce qu'il y a à oublier et le reste, ne se souvenant plus de rien ni qu'ils se trouvent là à grouiller sous le crayon, sous le point qui dit où ils sont sur cette terre, et demain peut-être ils n'y seront plus et sous le crayon sous le point il en manquera un, il en manquera trois cents et qui bientôt se souviendra d'eux, ils seront remplacés, perdus, relégués dans les décharges, les oubliettes de l'histoire et rien ni personne ne pourra dire ce que fut leur vie, ce que ce jour d'automne où ils allaient dans tous les ors et les gris de la saison et l'infinie douceur des jours et des soirs ils pensaient, ce qu'ils avaient dans le coeur, rien ne permettra jamais d'imaginer un quart, un dix million-millionième de million de milliards de ce passage ici-bas, ni mis bout à bout tous les récits les romans bons ou mauvais de la terre, ni les albums ni les lettres empaquetées, enrubannées, morceaux de vies, morceaux de rêves bradés à l'étal des brocantes, les lettres, les inventaires dans les archives, les dossiers de notaires, tous les visages entrevus sur les vieilles cartes postales dans les rues des villes, des villages*...

Merci, chers lecteurs qui me visitez et m'offrez tant de genres littéraires depuis chez vous :

France, Belgique, Canada, Maroc, Suisse, Etats Unis, Tunisie, Algérie, Allemagne, Italie, Espagne, Sénégal, Royaume Uni, Liban, Luxembourg, Pays-bas, Roumanie, Russie, Grèce, Irlande, Côte D'Ivoire, Pologne, Brésil, Egypte, Chine, Portugal, Autriche, Réunion, Guadeloupe, Martinique, Nouvelle Calédonie, Polynésie Française, Mexique, Guyane, Île Maurice, Turquie, Colombie, République Tchèque, Argentine, Ukraine, Suède, Norvège, Japon, Israël, Moldavie, Iran, Emirats Arabes Unis, Bulgarie, Gabon, Burkina Faso, Madagascar, Thaïlande, Australie, Cameroun, Hongrie, Inde, Viêt Nam, Danemark, Togo, Arabie Saoudite, Mali, Chili, Finlande, Afrique du Sud, Haïti, Pérou, République de Corée, Qatar, Slovaquie, Croatie, Serbie, Mauritanie, Bénin, Vénézuela, Congo, Indonésie, Hong Kong, Singapour, Slovénie, Syrie, Taiwan, Kenya, Bélarus, Lituanie, Andorre, Koweït, Equateur, Nigéria, Costa Rica, Nouvelle Zélande, Arménie, Bolivie, Niger, République Dominicaine, Uruguay, Géorgie, Albanie, El Salvador, Paraguay, Malaisie, Serbie et Monténégro, Guatemala, Estonie, Soudan, Cambodge, Malte, Philippines, Chypre, Irak, Bosnie-Herzégovine, Libye, Jordanie, Ghana, Ouzbékistan, Macédoine, Laos, Rwanda, Barbade, Honduras, Ethiopie, Kazakhstan, Monténégro, Angola, Lettonie, Porto Rico, Azerbaïdjan, Panama, Islande, Burundi, Cuba, Guinée, Bahreïn, Antilles Néerlandaises, Nicaragua, Vanuatu, Jamaïque, République Centrafricaine, Sainte Lucie, Mongolie, Pakistan, Cap Vert, Sri Lanka, Macao, Tanzanie, Yémen, Oman, Seychelles, Liechtenstein, Mozambique, Gambie, Tchad, Bénin, Mauritanie, Comores, Trinité & Tobago, Zambie, Botswana, Népal, Territoires palestiniens, Saint Vincent et les Grenadines, Saint Pierre et Miquelon, Bahamas, Maldives, Kirghizstan, Ouganda, Fidji, Bangladesh, Tadjikistan, Myanmar, Groenland, Namibie, Brunéi Darussalam, Vatican, Zimbabwe, Afghanistan, Antigua et Barbuda, Wallis et Futuna, Lesotho, Swaziland, Suriname, Aruba, Dominique, Guam, Guyana, Saint Marin, Guinée Equatoriale, Grenade, Sierra Leone, Somalie, Libéria, Malawi, Gibraltar, Turkménistan, Iles d'Aland…

"La lecture est un acte créateur autant que l'écriture. [...] Le devoir de toutes choses est le plaisir ; si elles ne sont plaisir elles sont inutiles ou préjudiciables."** Je nous souhaite donc le meilleur possible pour 2011 et vous donne rendez-vous l'année prochaine !

Pascale Arguedas, Gif, décembre 2010

 

* Les Petites Terres de Michèle Desbordes, éd. Verdier 2008.

** Borges en dialogues, JL Borges & Osvaldo Ferrari, éd. 10/18 2009.

 

 

 

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Livres aimés, non chroniqués : Opulences de Danny Moreuil, éd. L’Arbre à paroles, 2010 ; Une reine en exil de Jean-Paul Chabrier, éd. Actes Sud Papiers, 2010 ; L’Affaire de l’esclave Furcy de Mohammed Aïssaoui, éd. Gallimard, 2010 ; Evénements du paysage de Brigitte Mouchel, éd. Isabelle Sauvage, 2010 ; renCONTrES de Michel Trihoreau & Cathy Beauvallet, éd. Le Petit véhicule, 2010 ; À La Lisière Du Temps suivi de Le Voyage D'automne de Claude Roy, éd. Poésie Gallimard, 1990.

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Spécial 11 novembre

 

 

 

Jeu de maux

Le jour où le crime se pare des dépouilles de l’innocence,
par un curieux renversement qui est propre à notre temps,
c’est l’innocence qui est sommée de fournir ses justifications.
Albert Camus, L’Envers et l’Endroit

 

Au fond de nos lits, certains essaient des gestes de sommeil, d’autres cherchent l’abri dans les grabats, dans des mots qui pourraient expliquer leur état.

La tragédie ne se joue pas, comme on le croit, de pays à pays, de race à race. Elle se joue entre le monde des Hommes et le monde des Mots. Des hommes réfléchissent, d’autres rabâchent, font du bizness et le glissement est aléatoire, incompréhensible.

Il y a un fossé qui sépare une réalité immédiate, consistante où chacun fait son creux, son nid, trouve une place à sa mesure et à sa chaleur, et le froid brouillard de l’abstraction.

Il y a ceux qui sont nés dans un pays en paix, cherchent le bonheur, la longévité. Il y a des foules innocentes condamnées, arrachées à tout ce qui donne confiance et fierté, qui ne savent pas la faute qu’elles expient et cherchent à vieillir. Exigences silencieuses et obsédantes.

Il y a ceux qui sont attachés à des principes, des ambitions auxquels ils s’imaginent qu’ils identifient leurs destins et il y a ceux qui ont cru qu’ils y croyaient et vivent dans un temps de nudité. Ils se rhabilleront plus tard quand les maux auront changé de bouche, ils rhabilleront leurs opinions qui colleront avec celles de nos ambitions. Tout sera à nouveau caché, couvert, truqué. Tout sera oublié, ce qui importe ou pas.

Y a-t-il de grands et de petits destins ?

Toutes les philosophies, toutes les doctrines, toutes les combinaisons de nos hommes d’état n’ont rien à opposer de valable à l’évidence des larmes. Il ne faut plus croire en l’homme pour s’en servir ainsi comme outil, pour exercer contre lui, contre sa raison, contre son cœur, cette violence méthodique. Le mépris est devenu un principe de gouvernement.

Le mépris, on y prend goût. Ça devient une amertume mécanique, une commodité. Ça dispense de chercher l’homme au-delà des mots et de ses plus laides apparences — ce qui exigerait volonté, amour et risque.

On est sûr que tout se fabrique : l’opinion, l’héroïsme, la conviction. On fabrique même de nouveaux mots.

Le monde des Mots soumet le monde des Hommes à sa loi, à ses rythmes, à sa mégalomanie. On meurt pour les mots. Il n’y a plus de lieux d’asiles, il n’y a plus d’abris pour ceux qui subissent. Il n’y a que mépris, violence et ruine.

Y a-t-il un monde des mots autre que celui du provisoire, de l’absence, des témoins d’office, des « on » et des « ils », de la providence ou des adversaires sans visage, et des génies sans aveu qui dictent la peur sans douter ?

Et tous ces littérateurs en quête de raison de vivre. De belles carrières poussées dans l’inquiétude et le mal du siècle. Pas pires ni mieux que bien d’autres. Les mots, ressource d’infirmes ?

Le pire de tout, c’est qu’on croit que les mots constituent une raison de mourir.

Restent la beauté gisante, la vérité terrible des choses sans nom qui pourrissent sur la solitude des plages.

Le meilleur de l’homme est toujours ce qu’il ne dit pas.

Pascale Arguedas, Gif, le 11 novembre 2010

 

 

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Livres conseillés : (re)lire l'oeuvre immense de Georges Hyvernaud.

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Novembre

 

 

Soleil vert

Un brouillard s’abat sur les rues, froid et piquant, formant par endroit des poches qui empêchent de voir à deux mètres. Les voitures, feux allumés, roulent au pas, s’amoncellent. Les moteurs se fatiguent au ralenti. Cris et concerts de klaxons. J’en attrape le tournis et mon mal de tête revient. Je me sens agressée par l’intensité sonore, ma tête en explose, je n’arrive pas à concevoir comment les autres supportent ce bruit infernal et continuel. Les bouches de métro avalent et recrachent sans cesse un monde fou, des armées abattues, fatiguées, ceux qui rentrent du travail croisent ceux qui partent — le visage encore gonflé de sommeil — pour prendre le poste du matin. D’autres ne font que battre le pavé, traînassent sans but précis, s’agglutinent au coin des rues, sur les places et se perdent en palabres interminables…

Dans ce brouhaha gris, une corne de brume jaillit. La voix d’un homme de taille gigantesque, le teint cuivré, les mains et les pieds énormes — il rappelle les aborigènes de Patagonie décrits par les explorateurs — dans une veste à carreaux râpée, à col de velours. Il pérore, d’un trait, intarissable. Impossible d’endiguer son débit. Certains, intrigués, s’y collent. En vain. Soudain, on dirait que l’homme est arrivé à un passage particulièrement solennel de son sermon qu’il semble être le seul à comprendre. Il lève une main imprécatoire au-dessus de la tête, la passion l’envahit, il abaisse les paupières, pour quelques secondes il entre en transes, muet, puis il éclate d’un rire théâtral, tonitruant. Il fait signe à la foule de s’approcher, pour se faire écouter : sa voix tourne à la mélopée. Il a une épaisse voix basse qui entonne une sorte d’air d’opéra. A sa façon d’attaquer, de maintenir ou de moduler la mélodie, on sent bien qu’il a une excellente capacité vocale et même travaillée, malheureusement passablement abîmée par la vie errante et dépravée qu’il a dû mener, voilée et rendue rauque par l’abus d’alcool et la nicotine. Il tremble de tout son corps, colère, amertume, impuissance et désir de vengeance bouillonnent en lui. Mais l’émotion de s’exprimer en public l’épuise tant que sa voix déraille, il arrive à peine à chuchoter un merci à ceux qui l’ont écouté, il étouffe une longue quinte de toux dans son mouchoir, les joues empourprées. La voix s’éteint, la foule se disperse. L’homme reste seul, regard hébété.

Le cône de bâche blanc d’une enseigne luit à travers les déchirures éparses des pelotes cotonneuses de brouillard, puis s’y immerge de nouveau. Dans cette bulle de clarté, ce fragment blanc d’éternité, une petite vieille fragile, oiseau malade terrorisé progresse à pas tremblants en milieu hostile. Elle traîne son corps chétif, se hasarde à traverser au carrefour, éternellement repoussée, bousculée par la cohue, avant que je la perde de vue. Chacun de ses pas étant le fruit d’un combat, je n’attends pas un règlement de focale pour savoir ce qu’elle est devenue. Sa vie est une lutte pour chaque mètre, alors que les forces lâchent souvent. Si elle échoue maintenant, elle est perdue. Donc elle avance, doit progresser à tâtons comme un aveugle contre un mur.

Elle a croisé un mendiant à la recherche d’un coin, d’un abri, d’une litière. Il traverse délibérément la chaussée au feu rouge, éparpille les déchets, piétine volontairement les rares parterres de fleurs clôturés. Il se dirige vers moi à présent, transgresse, par esprit de révolte semble-t-il, le plus d'interdits possibles : il ne se sent pas concerné par les lois qui l'ont exilé, mis au banc d’une société en déroute. S'il est bousculé, il rend sournoisement les coups ou poursuit le fautif avec acharnement, le rattrape et se venge verbalement. Ce vagabond barbu en haillons me regarde. Un regard noir et hagard, harassé et traqué, qui me fait peur. De tels yeux au milieu de ce visage jaune, émacié, amaigri, d'homme des bois... Il se couche sur le trottoir à côté de moi, se recouvre d’un manteau sentant la pluie, trempé à tordre, roule une boule de chiffons sous sa tête. Bête blessée cherchant à cacher son mal, il se ramasse sur lui-même jusqu’au tréfonds de sa conscience confuse. Il serre les dents, sent probablement la haine monter comme une odeur de vomi pour proférer tant de jurons dans une sorte d'obstination opiniâtre. La foi du charbonnier. Une fidélité ridicule envers soi. Une complicité déraisonnable avec lui-même, puisqu'il ne peut compter sur personne d'autre. Ne pas se laisser faire, ne pas perdre ! Ses forces l’abandonnent soudain, à un point tel qu’il s’endort sur le champ, au milieu de borborygmes, de bruits de chargement de camions de livraison, de grincements de tapis roulants, d’une banale cacophonie citadine.

Des jeunes rient, galèjent, s’amusent à grand bruit pendant que d’autres cherchent à survivre, agglutinés, se marchant les uns sur les autres. Ils envahissent, submergent et engorgent Paris, saturent et encombrent tout l’espace de leurs vies innombrables, existences végétatives aux fonctions vitales et besoins réduits qui atteignent l’intolérable. Le brouillard se densifie, il fait quasiment nuit en plein jour à Paris. Des lumières s’allument, des blanches, des rouges, des bleues, des vertes. Des lumières fixes, des clignotantes, des tournantes, des circulaires, des fluctuantes, certaines s’éloignent paresseusement, d’autres disparaissent aussi mystérieusement qu’elles sont apparues. Prise de vertige, une pensée vagabonde s’infiltre dans mon esprit. Je range mon carnet dans mon sac à main, décidée à fuir. Je tombe sur Épépé que je suis en train de relire. Je ne sais plus ce qui relève de la réalité, de la fiction, de mon imprégnation. Je m’envole, vers un soleil vert imaginaire.

Pascale Arguedas, Gif, octobre 2010

 

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Livres aimés, non chroniqués : Paysages sonores de Jacques Boislève, éditions du Petit Véhicule, 2009 ; Comme seules savent aimer les femmes de Jean-Paul Chabrier, éd. L'Escampette, 2010 ; Dukla d’Andrzej Stasiuk, traduit du polonais par Agnieszka Zuk et Laurent Alaux, éd. Christian Bourgois, 2003.

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Octobre

 

 

 

Jean-Paul

Gimagine, en Rolognie, est un village mélancolique situé dans une des provinces les plus tristes de la planète. Ses maisons basses ont cet air trapu et renfrogné que l’on retrouve chez les paysans de la région ; massées autour d’une église à tour carrée, elles couronnent une petite colline et donnent à cette élévation l’aspect sévère d’une forteresse. L’endroit le plus maussade de Gimagine est certainement l’école que l’on n’a pas hésité à construire en bordure d’un cimetière nombreux. Des deux côtés de la maison grise, le regard tombe inévitablement sur les dalles funèbres, et l’œil exercé de ses habitants pourrait presque en lire les inscriptions, tant elles sont proches de ses fenêtres.

Il faut une âme héroïque pour vivre là, un esprit calme qui retient son imagination et ne s’émeut ni des glas qu’on sonne, ni des lugubres processions qu’on aperçoit de sa chambre. Cette âme ferme et maîtresse de ses émotions, Jean-Paul l’avait reçu de son père et il en avait grand besoin. Il avait trente-trois ans lorsqu’il fut désigné comme penseur de la communauté de Gimagine. Il avait d’abord été peintre, mais il peignait si mal qu’il finit par s’en apercevoir, et se mit à prédire. Il s’habillait drôlement. Seul éclair de fantaisie qui égayait sa Rolognie natale, et faisait grincer quelques chicots rustres. D’épais cheveux encadraient son visage. Son nez était fort, sa bouche mal dessinée, mais quelque chose dans le regard des yeux bruns lui donnait une expression de force spirituelle qui retenait l’attention.

Jean-Paul prédisait comme il se vêtait, avec ostentation. La vie ne lui inspirait aucune confiance, il lui suffisait de former un projet pour douter immédiatement de sa réussite, alors il priait. Prédire, pensait-il, lui permettrait de s’ancrer, ce serait sa manière de s’affirmer, se venger des êtres de Gimaginaire qui semaient la tempête sous son crâne et le faisaient sans cesse douter. Le plus souvent on le voyait courbé sur un livre, le touchant presque de son nez car il avait la vue très basse. Si un paysan lui disait Jean-Paul, relève la tête ! Il se redressait aussitôt sans lâcher le livre qu’il maintenait à la même distance de son visage, ce qui faisait rire tout le monde.

Les années passèrent. Les théories ne changeaient pas. Il parlait en de nombreuses occasions, car la rudesse et la brutalité des paysans de Gimagine n’allaient pas sans un grand respect de l’intelligence. On le voyait à tous les repas de funérailles où l’on a besoin de quelqu’un pour porter les santés et stimuler la gaité générale. Cette petite gloire de village plaisait beaucoup à Jean-Paul, un peu indolent, un peu fat, mais aimable. Sur la Bible que l’on trouva chez lui, on peut contempler une esquisse au crayon. Il porte une calotte grenat et une longue robe blanche.

Une bonne reconversion, somme toute, que d’aller se faire peintre ailleurs.

Pascale Arguedas, Gif, septembre 2010

 

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Livres récents aimés, non chroniqués : HHhH de Laurent Binet, éd. Grasset ; L’Alcool des vents de Michel Baglin, éd. Rhubarbe ; L’Ermite & le Vagabond de Joël Vernet, éd. L’Escampette ; Naissance d’un pont de Maylis de Kerangal, éd. Verticales ; Le Beau visage de l’ennemi de Catherine Lépront ; Monsieur Le Comte au pied de la lettre de Philippe Annocque, éd. Quidam ; Ces moments-là – Poèmes 1980-2010 de François de Cornière, éd. Le Castor Astral ; Vers la lumière de Genyû Sôkyu, traduit du japonais par Corinne Quentin, éd. Philippe Picquier ; C’est un métier d’homme – Autoportraits d’hommes et de femmes au repos, collectif Oulipo, éd. Mille et une nuits.

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Septembre

 

 

École buissonnière ou rentrée littéraire

Ce que le public te reproche,
cultive-le : c'est toi.

Jean Cocteau

 

Antan, c’était jeudi, la journée de liberté scolaire, maintenant c’est mercredi. Antan, c’était septembre, le mois de la rentrée littéraire, maintenant c’est août ET septembre. Les changements font parfois avancer, certains reculer. Je préfère le mercredi, il coupe bien la semaine, les enfants ont le temps de souffler. Je n’aime toujours pas la rentrée littéraire, encore moins son cumul qui souligne combien le temps court à sa perte, combien de livres à peine imprimés sont déjà périmés alors que je n’ai pas eu le temps de les ouvrir et qu’ils m’attirent.

Cette année je suis heureuse d'échapper à la présentation de la sacrosainte rentrée. Contrairement à d’ordinaire, aucun client ne m’y invite. Autant en profiter et varier les plaisirs. En effet, discutant l’agenda de la saison à venir, j’avouais mon désir de présenter mes livres "majeurs", pas forcément actuels, qui me nourrissent. L’enthousiasme non feint des bibliothécaires à cette annonce m’a rassurée. D’après elles, nombreux sont les lecteurs à courir derrière ces livres qui ornent les sentes de traverse, quel que soit leur âge, à ne fonctionner qu’au bouche à oreille, à écouter leurs conseils.

Urabe Kenkô* écrivait déjà dans les années 1300 : « Quand on veut absolument accomplir une tâche, il ne faut ni regretter d’en manquer d’autres ni avoir honte de quelque ironie à notre égard. On ne saurait aboutir dans une entreprise de prime importance sans la substituer aux myriades des autres affaires. »

Je partage, évidemment, je lis et conseille aussi les parutions récentes (cf. ci-dessous les livres de la rentrée conseillés) mais j’entends la petite voix de Jules Claretie** (1840-1913) me glisser à l’oreille : « Il semblerait que la littérature est une imprimerie où seuls compteraient les feuillets fraîchement tirés, quand au contraire elle doit être une bibliothèque où les œuvres passées sont aussi consultées que les œuvres du jour… ».

Je m'y emploie, cher Jules, d'autant que Fernando Pessoa me confirme dans mon choix : « J’ai toujours évité, avec horreur, d’être compris. Être compris c’est se prostituer. J’aime mieux être pris sérieusement pour ce que je ne suis pas, et être ignoré humainement, avec décence, avec naturel. »

A mon image, sont donc chroniqués ce mois-ci : Blaise Cendrars, Tanguy Dohollau et Henry David Thoreau.

Je nous souhaite une excellente rentrée !

Pascale Arguedas, Gif, août 2010

 

* Les Heures oisives d'Urabe Kenkô, éd. Gallimard 1987
** Jean Mornas de Jules Claretie, éd. Corti 2010
*** Livre de l’intranquillité de Fernando Pessoa, éd. Bourgois 1988

 

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Livres de la rentrée littéraire aimés, non chroniqués : Nora de Robert Alexis, éd. Corti ; Nagasaki d’Eric Faye, éd. Stock ; Parures de Franz Bartelt, éd. In8 ; Le Livre du fils de Claude Louis-Combet, éd. Corti ; Beau rivage de Dominique Barbéris, éd. Gallimard ; Celles qui attendent de Fatou Diome, éd. Flammarion ; Des feux fragiles dans la nuit qui vient de Xavier Hanotte, éd. Belfond ; Les Carnets retrouvés (1968-1970) de Dang Thuy Trâm, éd. Philippe Picquier.

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Août

 

 

à l’aube
le jardin sans bruit
la lune au loin

le café dans une main
l’autre qui chatouille
des brins d’herbe

un merle
qui tire un ver
de la pelouse

la plénitude
qui dit le temps parcouru
et la distance

accomplie
dans ton regard
au bord du jour,

son étrange couleur,
entre tilleul
et marron clair,

et une présence,
et une absence,
tout à la fois.

 

Pascale Arguedas, Gif, 21 juillet 2010

 

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Livres aimés, non chroniqués : La Fiction universelle de Jules de Gaultier, éd. Du Sandre, 2010 ; L’Envers de tous les endroits de Lambert Schlechter, éd. Phi ; Passages de jeunesse de JC Grondhal, traduit du danois par Alain Gnaedig, éd. Mercure de France, collection Traits et portraits ; La Maison sur la montagne de Michel Jourdan, éd. Le Relié Poche ; Le Faon de Magda Szabó, traduit du hongrois par Suzanne Canard, éd. Viviane Hamy ; De la marche de Henry David Thoreau, traduit de l’anglais par Thierry Gillyboeuf, éd. Mille et une nuits ; De l’espoir à vous faire pleurer de rage de Nâzim Hikmet, traduit du turc par Munevver Andç, éd. Parangon ; La Culture du narcissisme de Christopher Lasch, traduit de l’anglais par Michel Landa, éd. Flammarion, collection Champs Essais.

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Juillet

 

 

L’oiseau Vialatte est un drôle d’animal

Pourquoi écrire si tout a déjà été écrit ?
"Comme personne n'écoute, il faut tout redire."

André Gide

 


Comme le dit un proverbe africain « vialattois », le travailleur qui oublie la sieste est aussi fou que le poisson ouah-ouah. Alexandre Vialatte, mammouth de la littérature, a aussi immortalisé les pièges de la nature dans des granges de mystère et des gouffres de poésie.

Le naturel n’est pas naturel, voilà la grande leçon de La Fontaine que ce drôle d’oiseau décline avec humour dans Et c’est ainsi qu’Allah est grand. Chez lui, le héron gargouille ; la poule picore comme une machine à coudre ; le cygne couve ; l’alouette lulu chante un ciel habité d’une lune blanche comme l’œuf d’une poule mal nourrie ; le pigeon bat sa pigeonne pour lui faire accepter une autre dame et fait caca dans l’engrenage des horloges pour qu’on ne sache plus à quel temps se vouer ; le faisan doit pourrir pour qu’on arrive à lui manger la cuisse sans y laisser une dent ; le perroquet Youki dit des horreurs dans l’oreille des dames ; le canari Harzer peut chanter le bec fermé ; le hanneton mène une vie de débauche. Et certains hommes aboient dans des doudounes à plumes de canard sauvage, se comportant en chameaux qui ont trop de bosses pour qu’on puisse les prendre au sérieux et couinent comme des lapins à l’agonie quand certaines femmes se promènent telles des grues couronnées.

Il faut se rendre à l’évidence : les conséquences du geste humain donnent à rêver une littérature jouissive déjà pondue. Vialatte a raison. La vraie nature, on n’y comprend rien. C’est une chose qui surprend le profane, mais nous vivons un siècle où tout est surprenant. Ne cherchez donc plus à attraper le serpent à plumes par la queue, cessez de croire aux légendes d’intellos. «  A force d’étudier à la loupe, les savants finiront eux-mêmes par découvrir un jour le fond de l’âme humaine : ils nous révèleront qu’elle est trouble et que tous les monstres y grouillent. Je le sais bien, moi qui passe ma vie à réfréner l’envie de manger de l’éditeur. Je l’aimerais un peu gras, assez jeune ; tantôt la cuisse et tantôt l’aile. »

C’est un tour de force d’écrire pendant des années sur fond de vide et d’humain et réussir à nous rendre dépendant à ce point.

C’est révoltant !
C’est idiot plus qu’on ne saurait dire.
On en redemande.

Depuis qu’il est descendu de sa Montagne, on commence à en parler. De son vivant, tout le monde l’ignorait. Il est temps de lui rendre justice en édifiant sa statue. Le figurer debout avec un chien, pourquoi pas Freud le chien, lui léchant fidèlement les genoux. Lui faire endosser une redingote, le mettre en gibus, en marbre, avec un sourire fin ciselé aux lèvres et un haut-de-forme évidé pour permettre aux oiseaux d’y boire.

On ferait la queue pour le lire. L’écrevisse ne rougirait toujours pas à la cuisson. Il ne s’étonnerait plus que Hitchcock ait voulu immortaliser l’affaire Oiseaux noir sur blanc. Et comme le dit si bien la fable arabe qu’il aimait employer : « Si ti veux li fromage, ti achètes li corbeau. » Si tu veux lire un sacré zoziaux, tu achètes ses Chroniques de la Montagne.

Rideau.

Pascale Arguedas, Gif, 2006

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Juin

 

 

La chair est triste, hélas!
et j'ai lu tous les livres.

Mallarmé, Brise marine

 

Aux livres, moussaillons !

À la question, Combien de livres lisez-vous par semaine, je suis totalement démunie car ne compte jamais. Il y a probablement des années plus riches que d’autres, cela dépend du temps que la vie m’offre pour m’adonner au plaisir de lire. Intriguée tout de même par cette ritournelle question, je me suis amusée à en dresser l'inventaire. En six mois j'ai lu... 97 livres, soit en moyenne un livre tous les deux jours. Ouf ! Par curiosité je vais continuer cette année à noter et, pour ceux que ça intéresse, donnerai la liste en fin d'année.

Combien d’heures "nycthémèrement" lis-je ? Je ne sais pas, refuse de. L'échantillon montre simplement que je découvre autant d'auteurs étrangers que français, qu'un sur trois n'est pas contemporain, que la plupart ne font pas la Une des médias, que les ouvrages ne sont pas majoritairement publiés par les maisons d'édition dites "grandes" et que j'aime relire. Seule surprise, je ne pensais pas lire autant (merci aux bibliothèques), et n'en éprouve aucune fierté, c'est probablement depuis que j'écris moins, ça libère des heures, surtout la nuit.

Pascal Quignard énonce in La Barque silencieuse : « Lire est une expérience qui transforme de fond en comble ceux qui vouent leur âme à la lecture. Il faut serrer les vrais livres dans un coin car toujours les vrais livres sont contraires aux mœurs collectives. […] Dans la littérature quelque chose résonne de l’autre monde. Quelque chose se transmet du secret. » Là se situe, peut-être, la seule bonne réponse à ma discrète boulimie.

Pascale Arguedas, Gif, juin 2010

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Livres aimés, non chroniqués : En marge des nuits de J-B Pontalis, éd. Gallimard ; Géographiques de Bertrand Redonnet, éd. Le Temps qu'il fait ; L’Apprentissage de la marche de Jean-Louis Hue, éd. Grasset ; Sharawadji – Manuel du jardinier platonique de Pascale Petit, éd. L’Inventaire ; Lettres à Fanny de John Keats, traduit de l’anglais par Elise Argaud, éd. Rivage Poche ; La Femme du métro de Mènis Koumandarèas, traduit du grec par Michel Volkovitch, éd. Quidam ; Journaux 1959-1971 d’Alejandra Pizarnic, traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Picard, éd. Corti ; Le Soleil me trace la route de Sandrine Bonnaire, éd. Stock.

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Mai

 

 

Le jour avant le bonheur

A qui la poursuit
la luciole
offre sa lumière
!
Ôtomo Oemaru

 


En 2003, par défi amical - car pudique, je ne participe jamais à ce genre de concours -, j’écris « une lettre pour faire part de mon admiration de lecteur à un écrivain parmi une sélection de 12 auteurs ». Je choisis de m’adresser à


Cher Erri de Luca,


        Je rêve à l’Italie, à son soleil, à ses sonorités musicales qui bercent mes songes méditerranéens. Curieux tout de même de rêver dans une langue étrangère, vous ne trouvez pas ? Après mûre réflexion, « arò si’ gghiuto », maintenant je le sais. C’est grâce à vous Monsieur De Luca !

        Habituée aux rascasses et au pistou, j’ai savouré l’ail cru, l’anchois et le vin rouge qui alimentent votre prose. Je me suis glissée dans une lecture dont la saveur exalte les sens, où la mémoire instille goutte à goutte des souvenirs d’enfance. Il ne restait plus au subconscient qu’à les faire émerger. Je me surprends à boire votre générosité, votre désir d’authenticité, comme une adolescente siroterait son orgeat sirupeux, gorgée après gorgée, prenant le temps de regarder les gens à la terrasse d’un café. Je vous écoute me conter ces fragments de vie, vos révoltes, vos passions qui envahissent la mémoire. Je m’imprègne phrase après phrase de l’ombre de vos solitudes. J’aime que vous me soumettiez par petites touches ces amours, ces copains, ces guerres à jamais enfouis dans les rides de votre cœur. Je vous imagine tel un ermite flânant, cœur en bandoulière, savates aux pieds, égrenant les pages de son histoire chairement vécue…

        Ai-je tort ? Imaginiez-vous susciter de telles sensations ? Mais pourquoi d’ailleurs me faites-vous un tel effet ? Cela en devient troublant… Je vais vous l’avouer, car si j’ai respecté votre silence jusqu’à présent je suis bien décidée à tout vous dévoiler aujourd’hui. Je pense avoir enfin trouvé la clé de mon envoûtement. Non, le terme n’est pas trop fort. Je vous sens retrousser votre fine moustache en signe de contestation. Laissez vous aller, que diable, ce n’est qu’une lettre après tout ! Vous faites partie à mes yeux de cette poignée d’écrivains sincères qui honorent l’Homme. Hypersensible et fragile, vous m’avez séduite par la souplesse et la force cruelle de vos non-dits. Ne rougissez surtout pas ! J’imagine  la gêne naïve qu’occasionne ce genre de lettre, ça surprend, ça met mal à l’aise. Autant pour moi !

 

        Je suis heureuse de partager ces instants de gens simples, de vieux loup de mer, de jardinier aux mains rudes, de cordonnier bossu. Vous évoquez avec des mots si simples, purs, humains, votre envie de la Vie que votre humilité transpire sous votre plume discrète. Mais permettez-moi de vous dire : vous souhaitez que j’abandonne mes livres à la portée du premier passant afin qu’ils appartiennent à plusieurs vies. Ne m’en demandez pas tant, inutile d’insister, je sais pertinemment qu’il sera toujours trop tôt pour moi. Quand je perds l’équilibre, quand le monde court trop vite ou sans moi, je m’envoie une petite dose De Luca ! Hé hop ! Tu mίo ! Eh hop ! Trois chevaux ! Tout dépend de mon appétit, c’est ainsi que je me soigne. Je parcours vos romans comme des proses, devinant que tout est dans l’art de la nuance, dans la maîtrise et la force de cette écriture dépouillée à l’extrême, dans ce petit brin de rugosité qui en fait apprécier la douceur. Mais parvenir à éveiller de telles émotions ! Chapeau bas Maestro !

        Sachez qu’à tous les amis qui arpentent les rayons surchargés de livres sans saveur, je n’hésite pas à clamer haut et fort les mérites des petits bijoux signés De Luca. N’ayez crainte, votre solitude n’en sera point dérangée, je m’en voudrais trop. Seuls quelques songes romantiques naîtront ici et là, au gré des rencontres, grâce à vous…

        En attendant que nos routes se croisent, je laisse mûrir vos nobles plaisirs et attends chaudement au creux de mon jardin secret votre prochaine récolte.

        A presto !

 

 

        Je ne gagne évidemment pas le concours mais, contre toute attente, je reçois quelques mois plus tard une lettre manuscrite d’Erri de Luca, en français, me remerciant chaleureusement de mes mots complices et m’invitant chez lui à Rome. J’étais ravie mais ne pouvais honorer cette invitation. Croyant à la non action, au lâcher prise, confiante en la vie, je savais qu’un jour nos routes se croiseraient.

        Rome est venue à moi en ce joli mois de mai 2010 grâce à l’association Textes & Voix qui a organisé une lecture à voix haute en présence de l’auteur, à l’occasion de la parution de son livre Le jour avant le bonheur. J’ai donc eu la chance d’écouter ce grand monsieur, qui s'est révélé être à l’image de celle qui s’est dessinée au fil des années et de mes lectures.

        Ce n’est pas trahir que reproduire ici une de ses réponses à ma question sur l’alpinisme qu’il pratique : « Gravir une montagne… le sommet n’est pas le point culminant, seulement la moitié du parcours. Le sommet, c'est arriver nulle part, c’est "le fond d'une ruelle". Il faut garder des forces pour la descente. Une grande partie des accidents de montagne arrivent dans la descente. »

        Belle métaphore de la vie...

 

 

 

 

Pascale Arguedas, Gif le 6 mai 2010

 

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Livres aimés, non chroniqués : La Glu de Jean Richepin, éd. Corti ; Le Farfadet de Kilmeen de Seumas O’Kelly, traduit de l’anglais (Irlande) par Patrick Reumaux, éd. Anabet ; Dimanches d’août de Patrick Modiano, éd. Folio ; Un enfant de Thomas Bernhard, traduit de l’allemand (Autriche) par Albert Kohn ; A l’ouest rien de nouveau d’Erich Maria Remarque, traduit de l’allemand par Alzir Hella et Olivier Bournac, éd. LDP ; Mbëkë mi, À l’assaut des vagues de l’Atlantique de Abasse Ndione (Sénégal), éd. Gallimard ; Devant la douleur des autres de Susan Sontag, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Fabienne Durand-Bogaert, éd. Christian Bourgois ; Le Tour du jour en quatre-vingt mondes de Julio Cortázar, traduit de l’espagnol (Argentine) par Laure Guille-Bataillon, Karine Berriot, JC Lepetit et Céline Zins, éd. Gallimard.

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Avril

 

 

Au bout du Bou

On ne voyage pas pour se garnir d'exotisme et d'anecdotes comme un sapin de Noël, mais pour que la route vous plume, vous rince, vous essore, vous rende comme ces serviettes élimées par les lessives qu'on vous tend avec un éclat de savon dans les bordels.
Nicolas Bouvier, Poisson scorpion

 


Nous remontons le fleuve Sénégal à bord du Bou el Mogdad. D’un côté le Sénégal, de l’autre la Mauritanie. Des pêcheurs en pirogue posent leurs filets le long des roseaux. Des femmes lavent le linge qu’elles portent sur leur tête dans de grandes bassines colorées. Leurs enfants rient, s’éclaboussent, nous adressent de grands signes enjoués. Accroupi sur ses talons, les genoux au creux des aisselles, un jeune admire son cheval prendre un bain. Encolure, jambe, hanches et ventre longs, front et poitrine larges. Un mélange de feu et de vent. Une robe couleur d’abîme. Le sourire flotte sur le visage serein du maure. Sur l'autre rive, des paysans sénégalais portent de volumineux ballots, bottes pour le foin des animaux. D’autres se reposent à l’ombre d’arbres à palabres. Un troupeau de vaches s’annoncent dans un immense nuage de poussière rouge.

Une vie au ralenti. Un surf sur les frontières. Je contemple le paysage tout en écoutant le personnel du bateau. Ils échangent en wolof une mélodie qui dessine de belles arabesques dans l’air chaud. L’un d’eux, adossé à la passerelle, se tait. Ses traits, ses yeux me disent une émotion qui semble sourdre des replis de son âme. Sur son visage se peignent une nostalgie, une tristesse étrange, jusqu’alors inconnue, jamais ressentie dans les regards qui, de près ou de loin, se sont posés sur moi. Et cette larme invisible, comme en suspens au bord de ses paupières, éveille une obscure mélancolie. Dans son silence, je crois entendre un tumulte assourdissant de guerre. Je ne parle pas sa langue, même muette, mais je la comprends. Je comprends que sur la route, la vie errante laisse parfois dans la mémoire comme une brûlure, et qu’il faut se méfier de soi quand on est enclin à s’isoler, à s’absorber dans ses pensées, en quête de quelque chose d’invisible, d’insaisissable ou d’inaccessible.

Nous accostons au fort de Dagana en dérangeant les habitants qui se lavent. Comment ne pas être gênés, ne pas se sentir importuns à vouloir emprunter quelques marches – prévues il y a des lustres pour un commerce de la gomme arabique qui n’est plus – à ses sénégalais qui en ont détourné l’usage pour une toilette quotidienne. Un grand quai, de belles façades en bord de fleuve cachent un village bordélique, sale, mais tellement accueillant. Jaillissement des enfants, volée de cris, de gestes, de rires et l’image gravée d’une petite fille, l’épanouissement des pattes d’oie sur ses tempes tels deux deltas, le creusement de fossettes dans ses joues espiègles, le blanc de lait de ses dents, la pétulance de ses yeux, les attaches fines de ses chevilles, creuses de part et d’autre du tendon. Femmes nonchalantes, minaudières, qui se dandinent et jacassent, portant haut, paumes renversées en un geste d'offrande, une corbeille. Courses d'enfants, morve collées aux lèvres. Tourbillon de poussière. Anes tirant des calèches. Chaleur caniculaire. Relents, parfums, odeurs, lumière, vie...

En soirée, Marc lit dans le cadre de sa Méridienne du griot blanc des extraits d’ouvrages africains devant un auditoire adulte cosmopolite, multiethnique, très attentif. Installé en fond de cale, dans un espace étouffant de chaleur et l’odeur du gasoil, il réalise une performance, physique et littéraire, stupéfiante. Le personnel du Bou el Mogdad l’honore tour à tour de rires, de sérieux et d’un silence respectueux. Là où commence le règne de l’imaginaire, montent les rêves et les doutes salutaires à l’assaut des certitudes. Le jeune homme du matin, taiseux, est soudain métamorphosé. Force, puissance, pouvoir, magie de la lecture ! Invisible comme le vent sur les dunes, elle transformera encore êtres et choses.

Innombrables sont les hasards de la route, instants enchevêtrés, heures uniques qui échappent à la coulée du temps et demeurent dans le souvenir pour ne s’éteindre qu’avec celui qui les a vécu. Voyager. Prendre la route. Déchiffrer les signes du monde. Assister à des spectacles splendides et singuliers. Que sont nos idées et pensées sinon de fugaces mirages que seule la plume saura, peut-être, retenir.

Pascale Arguedas, Dagana le 5 avril 2010

 

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Livres aimés, non chroniqués : Jean Mornas de Julie Claretie, éd. Corti ; Chaque regard est un adieu de Georges Bonnet, éd. Le Temps qu'il fait ; Rubriques & Briques rouges de Jean-Luc Langlais, éd. Les Promeneurs solitaires ; Tu écris toujours ? Manuel de survie à l’usage de l’auteur et de son entourage de Christian Cottet-Emard, éd. Le Pont du change ; Voyage de noces de Patrick Modiano, éd. Folio ; Pieds de mouche de Lambert Schlechter, éd. Phi ; Plaisir et lectures de José Cabanis, éd. Gallimard ; Le Confort intellectuel de Marcel Aymé, éd. LDP.

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Mars

photo © Yves Monteil

 

Ato

En attendant le Sénégal avec Marc Roger, je travaille - plongée dans la littérature indienne et la traduction littéraire, thèmes de ma prochaine animation. Je relis aussi mes carnets de voyage, toute une vie...

À ma grande surprise, notre nouvelle maison, aux allures colossales et coloniales, était déjà habitée. Une palanquée de petites gens que j’imaginais avoir dû trop rire – ne distinguant pas leurs yeux sous les paupières ridées - nous fit un accueil révérencieux et distingué. Je n’ai gardé aucun souvenir d’eux sauf d'Ato, fleur de lotus épanouie et fière de plaire. Elle parlait un français très boiteux, tout comme moi. J’appris donc le vietnamien sans m’en rendre compte. Elle m’emmenait tous les matins à l’école maternelle où j’étais la seule blanche. Au début, je tentais le chantage avec mes seules armes : des pleurs diluviens que la séparation déclenchait immanquablement. Mais Ato tint bon. Elle se servait de tout un attirail de gueules de rechanges. Celle de l’école était l’intransigeance et la sévérité. Têtue et sérieuse, elle tenait à ce que je me joigne aux jeux d’enfants de mon âge. Voyant que je doutais de leur utilité, elle avait fini par me convaincre, arguant qu’ils habiteraient nos heures de détente. J’étais fière de sa confiance, ayant en charge la mémorisation des règles de jeux de récréation afin d’incarner la nouveauté dans nos errances. Mon degré d’absorption de mots inconnus dépassa toutes ses attentes, et elle ne se priva pas de me gronder lorsqu’un chapelet de jurons, absorbés en toute innocence, m’échappait.

Je raffolais de sa gueule complice, celle qu’elle mettait l’après-midi lorsqu’elle m’emmenait en pousse-pousse. Elle enfilait une longue robe blanche brodée, épinglait une broche en or sur sa poitrine et ramassait, vraie magicienne, sa chevelure ébène en un minuscule chignon. Métamorphosée en dame distinguée, elle hélait avec un poil de dédain le premier vélo qui passait. L’air lui façonnait un visage jeune, lui déposait deux nuages de soleil couchant sur ses joues angulaires, lui rendait sa dignité. Lorsque nous nous arrêtions pour une course, elle me tirait fortement par la main, à me faire mal. Je rechignais à avancer pendant qu’elle distribuait des taloches à tous ceux qui voulaient toucher mes cheveux blonds. J’ouvrais de grands yeux ébahis devant les marchands qui nous doublaient, nous bousculant avec leur boutique en forme de balance sur l’épaule. Ils continuaient leur course, évitant les gouttes d’eau qui tombaient des toits à cornes dans les flaques. L’odeur puante du poisson traîne encore dans mes narines. On n’oublie pas ce qu’on veut. D’autres, accroupis à la chinoise, vendaient des oiseaux prisonniers dans de grandes cages en osier. Je m’exclamais, éblouie par tant de nouveautés. Elle posait l’index sur ses lèvres, jouissant de ma curiosité complice. Elle invectivait le pauvre cycliste maigrichon à nous attendre pendant qu’elle allait négocier des paquets de chewing-gums, des tablettes de chocolat et des cigarettes aux soldats américains qui campaient sur le capot de leurs jeeps. Ce dont elle ne se doutait pas, c’est que ce pauvre tireur de pousse-pousse me faisait peur avec ses pieds fins et sales, nus dans des tongs. Tout son visage était dans la bouche et dans les mâchoires : une énergique vieille grenouille. Mais je ne montrais rien. Je ne devais rien voir non plus des affaires d’Ato, et surtout, ne pas en parler à la maison de peur qu’elle ne se fasse renvoyer. Quand la nuit venait, pleine d’étoiles encore pâles, on se dépêchait de rentrer.

Les amis de mes parents venaient souvent à la maison. C’était un travail supplémentaire pour elle qui ne concevait pas d’accueillir qui que ce soit sans une ribambelle de petits plats dont elle avait le secret. Les apparitions inopinées de visiteurs ne manquaient pas de déclencher une tempête de colère sur son visage furibond. Un soir, Ato occupée à la cuisine,  mes parents discutant avec leurs invités, je mis en émoi toute la maisonnée. La coutume voulait que l’on offre un bouquet à ses hôtes. La cellophane qui protégeait les fleurs tenait avec des épingles. J’en mis une à la bouche. Elle se planta au fond de ma gorge. Paniquée, n’osant plus respirer, je courus à la cuisine et tirai sur la tunique d'Ato, lui montrant ma gorge ouverte. Elle devint orange, puis blanche, et je compris la bourde que je venais de commettre. Affolée, elle courut dans toutes les pièces, enguirlandant mes parents de ne pas m’avoir surveillée, priant tous les dieux de la terre que l’on puisse me sauver. Je revois encore la scène dans un brouillard moite : allongée sur la banquette arrière de la voiture, mon père conduisant comme un dingue, m’ordonnant de ne pas pleurer. Je sentais trembler les cuisses d’Ato qui me servaient d’oreiller. Paniquée, je tentais de respirer doucement en regardant ses larmes mouiller son menton, me concentrant sur les quelques silhouettes d’arbres et les cornes des maisons qui montaient dans le ciel à travers la vitre. Étrange sensation que l’angoisse des autres qui vous gagne. Je sentais au rythme de mon coeur que je respirais mal, comme si on respirait avec le cœur ! L’aventure se termina bien, dans une chaleur humide de mousson.

Le jeu que je préférais était la partie de cache-cache dans l’immense maison. Elle me laissait toujours un peu d’avance pour que j’aie le temps de me cacher derrière les paravents qui meublaient chaque pièce. Un soir, je m’étais allongée sous un lit et avais brusquement tendu un manche à balai à son passage. Immanquablement, elle tomba et me vit. J’ai encore le souvenir douloureux de la punition : un pincement du mollet gauche entre ses orteils musclés. Jamais je n’aurais pensé faire les frais d’une telle dextérité ni d’une telle hargne ! Une fois sa journée de travail terminée, elle regagnait une cabane en bois qui jouxtait la maison. Je l’entendais chanter doucement. Sa voix me plaisait. Un soir, je me suis éclipsée de ma chambre. Déjà canaille, je tenais à la voir en tenue d’Eve. À travers la lucarne, je ne la vis pas toute nue, mais je fis une découverte fabuleuse. Elle marchait sur ses cheveux ! Jamais je n’avais vu de crinière aussi longue. Elle se brossait en musique, avec application, délicatesse et amour. Elle était belle, très belle, et ces mots d’admiration enfantine m’échappèrent. Elle se retourna prestement et me vit. Au lieu de me gronder, elle m’invita chez elle. Je n’y étais jamais entrée.

Le bruit assourdissant des bombes est le seul cauchemar de cette période asiatique. On se retrouvait tous dans le lit des parents, les uns sur les autres, tentant de se rassurer et de réchauffer nos craintes. Ato n’était pas avec nous, il n’y avait pas de place pour elle dans une telle promiscuité. Je m’inquiétais toujours de sa solitude, me demandais comment elle allait. Elle a toujours esquivé une réponse indiscrète, parlant d’habitude, d’aller me coucher car le sommeil c’était la paix, de pays en perpétuelle conquête de défense. Choses auxquelles je ne comprenais rien. Je ne sais si Ato est toujours vivante aujourd’hui, elle était déjà bien vieille quand je l’ai connue. On lui avait proposé de venir en France avec nous mais elle n’avait pas voulu quitter les siens qu’elle ne voyait guère, pourtant. Je pensais naïvement que nous étions sa famille et fus déçue du haut de mes six ans, lorsque nous sommes partis, la laissant derrière nous. Ce n’est qu’aujourd’hui, en discutant avec mon père, que j’ai compris pas mal de choses. Notamment qu’Ato n’avait qu’un but dans la vie, mais il était cher. Ses trocs y étaient entièrement destinés : elle économisait pour se payer des obsèques de vierge.

Pascale Arguedas, Gif, 2005

 

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Livres aimés, non chroniqués : Sylvia de Leonard Michaels, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Céline Leroy, éd. Bourgois ; L'Horizon de Patrick Modiano, éd. Gallimard ; Souvenirs désordonnés de José Corti, éd. Corti ; Les Enfants disparaissent de Gabriel Báñez, traduit de l’espagnol (Argentine) par Frédéric Fross-Quelen, éd. La Dernière Goutte ; Paroles de Jacques Prévert, éd. Folio ; Blast de Manu Larcenet, éd. Dargaud ; Le Grand Loin de Pascal Garnier, éd. Zulma ; Fuck America de Edgar Hilsenrath, traduit de l'allemand par Jörg Stickan, éd. Attila.

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Février

photo © Diana Thys

 

Littérature et media

Penser contre son temps, c'est de l'héroïsme.
Mais le dire, c'est de la folie.

Eugène Ionesco

 

 

« Existe-t-il encore un homme pour croire que la popularité vaut la peine d’être gagnée ? » écrivait Stevenson en 1888 dans Lettre à un jeune homme qui se propose d’embrasser la carrière artistique. La popularité, cette chose vide et détestable que fabriquent les media à longueur de journée… Depuis des siècles les écrits le prouvent, la littérature n’a jamais été, n’est et ne sera jamais un produit de grande consommation. Pourquoi chercher à la salir, à la faire passer pour un futile passe-temps, à l’exhiber sur les écrans de télévision qui pratiquent la novlangue ? N’est-ce pas la plus grave trahison que nous puissions imputer aux media ?

Il est facile de faire feu sur les media, un monde qui pour moi n’existe pas, et je m’en porte merveilleusement bien. Il est plus délicat d’oser dénoncer un univers éditorial qui cautionne et sympathise — sous peine de disparaître —  le jeu d’un commerce qui tire vers le bas. Cioran en son temps écrivait déjà que « les français ne veulent plus travailler, ils veulent tous écrire, me disait ma concierge, qui ne savait pas qu’elle faisait ce jour-là le procès des vieilles civilisations ». L’édition oublie un peu vite que la littérature est un art et que la vulgarisation (le nombre croissant de gribouillants édités le prouve) est en voie de la rendre caduque, et par-delà, le métier indécent. Si être rebelle c’est refuser le mercantilisme abscons, soyons nombreux à l’être même si les éditeurs peu consciencieux commencent à s’essouffler face à l’enjeu économique. Un tel glissement dans l’engagement de l’œuvre première — du à un manque de reconnaissance face à leurs efforts littéraires — les mène sur une pente marchande hautement condamnable. Contre mauvaise fortune, il n’y a pire alliance car le véritable ciment d’une communauté littéraire, c’est l’égoïsme dans le partage et le sacrifice de l’auteur — sur l’autel d’une édition à n’importe quel prix médiatique et économique — est la plus perverse des idées. Le talent, c'est avoir envie de faire quelque chose, disait Brel. Encourageons chacun à en faire preuve, à ne pas se laisser influencer par ces corporatismes omniprésents qui font la pluie et le beau temps, modifiant ainsi le rapport de l’artiste à son œuvre, sinon le concept même d’œuvre d’art. Les jeux seraient ouverts aux talents multiples si l’exigence n’était devenue un snobisme montré du doigt telle une honte. Bientôt, si nous laissons faire, nous nous reconnaîtrons dans un signe de ralliement — crânes tondus par des sauvages, dans cette minable traçabilité d’un temps dont seuls les amnésiques ne saisiront la portée symbolique.

« Le don de la lecture et de l’écriture n’est pas très courant, ni généralement très bien compris. Il s’agit avant tout d’un grand talent intellectuel — d’une grâce — par lequel un homme arrive à comprendre qu’il n’a pas toujours raison, et que les autres, dont il diffère, n’ont pas nécessairement tort. », disait encore Stevenson. Contrairement à la majorité des media qui assènent LA vérité dictée par le profit et imposent une grille de spectacle incontournable, l’artiste est élitiste et nuancé, n’ayons pas peur des mots, ni de l’être. Libre et indomptable, il se doit d’ignorer cette soi-disant civilisation, son scintillement vulgaire et truqué qui vous ricane à chaque pas au visage comme un parvenu au sommet de la décadence. La lyre rouillée de la gratitude, l’artiste s’en balance et la dénonce allègrement par la puissance de son travail et la force de son œuvre. Ce gras et prospère élevage du moyen, du médiocre et de l’ordinaire qu’étale la médiatisation à outrance en superlatifs convenablement ennuyeux ; ces plaisirs collectifs, cette foule contente de si peu ont peut-être raison et lui tort, à court terme. Aux yeux de la majorité, il demeure un dément qui n’a pas su vivre en harmonie avec son temps, un vieux Loup des steppes, animal égaré dans un monde étranger et incompréhensible, qui ne retrouve plus son climat, sa nourriture, sa patrie. Pourtant c’est lui que nous lirons pendant des siècles. La littérature n’est pas un Kleenex mais un fantôme qui ouvre en silence les portes de son théâtre magique à quelques solitaires — à l'idéal parfois en banqueroute. Elle s'élève au-dessus du salmigondis littéraire du journaliste en s’inscrivant dans la durée, loin des feux follets illusoires.

Seul le bouche à oreille, le téléphone arabe et la diversité des regards attentifs au sein de groupes d’initiés continuent à fonctionner. C’est ainsi que la littérature survit depuis des années. Elle a plus que jamais besoin de passeurs et de résistants contre la grande escadrille médiatique. La plus belle force n’est pas la plus voyante mais bien la plus vaillante. Tenir, continuer et patienter. Soutenir les vrais artisans de la littérature en lisant en écrivant, en achetant en prescrivant leurs chefs-d’œuvre, en ignorant la ronde maligne des rumeurs et cabales sur des best-sellers à deux balles qui continueront toujours à pousser et occuper l’espace, tels les pissenlits qui annuellement déflorent les jardins littéraires.

Pascale Arguedas, Gif, Juillet 2008

 

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Livres aimés, non chroniqués : Noël hiver de Pascal Commère, éd. Le Temps qu’il fait ; USA 1976 de William Cliff, éd. La table Ronde ; La Chasse sauvage de Laetitia Bourgeois, éd. Privat ; Hypothermie d'Arnaldur Indridason, éd. Métailié ; Laponia de Claude Dourguin, éd. Isolato ; Le passe-muraille et autres nouvelles de Marcel Aymé, éd. Folio junior ; Cet autre de Ryszard Kapuściński, traduit du polonais par Véronique Patte, éd. Plon ; Asie fantôme – A travers la Sibérie sauvage 1898-1905 de Ferdynand Ossendowski, traduit du polnais par Robert Renard, éd. Phébus.

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Janvier



Le pauvre songe

Homme libre, toujours tu chériras la mer !
Charles Baudelaire

 



En vieillissant, on devient plus sensible au silence, au froid, à la désertion. Aucun matin, même fleuri et gai, n’est aussi vibrant qu’un calme matin de mer. La mer amplifie et renforce la tonalité affective du temps qu’il fait et de l’heure qu’il est. Elle me manque, je la convoque toujours en songe.

Le pouvoir sous-jacent de la littérature, sur mon comportement et mes réactions, est envahissant. Mes souvenirs vitaux sont éclairés par des lignes que je croyais oubliées. Elles surgissent au détour d’un air, d’une parole, d’une attitude, d’un geste.

Le souvenir qui s’éloigne est perméable à une fiction littéraire restée présente et forte dans une mémoire qui se dégrade. Inconsciemment, l’esprit teinte, au goût d’un jour neuf, modèle une forme personnelle qui convient mieux à la patine des ans, aux couleurs du ciel, changeantes, tendres, si passagères dans la bousculade des temps.

Le vent des pages peigne mon paysage mental. Insidieusement, le soleil, qui fit fondre une neige ancienne, ne laisse au creux de mes rides que de simples lignes blanches, sinueuses et discontinues, vestiges d’écritures lues, lointaines, que j’assaisonne d’un regard neuf.

J’ai des souvenirs précis de phrases mémorables dans un jeune âge. Lorsque je les redécouvre aujourd’hui, elles n’ont plus la même saveur, comme teintées d’un gris de dégel. Je les pimente pour que dure le songe, le calme, la tiédeur, le cocon. Je fais une lessive de printemps.

Seuls les vers ne subissent pas cet arrangement et demeurent phares dans cette fête vaporeuse, entre soleil et brume, où le temps de grimper aux arbres en dénicheuse de nids était mon luxe secret, ma prose lyrique intime. J’aime relire ces poèmes d’Arthur Rimbaud et de Nâzım Hikmet qui disent le bonheur de l’errance et celui d'être vivant :



Le pauvre songe

Peut-être un soir m'attend
Où je boirai tranquille
En quelque vieille ville
Et mourrai plus content :
Puisque je suis patient.

Si mon mal se résigne,
Si jamais j'ai quelque or,
Choisirai-je le Nord
Ou les pays des vignes ?...
- Ah ! songer est indigne,

Puisque c'est pure perte !
Et si je redeviens
Le voyageur ancien,
Jamais l'auberge verte
Ne peut m'être ouverte.

 

 

Je suis dans la clarté qui s'avance
Mes mains sont toutes pleines de désir
Le monde est beau
Mes yeux ne se lassent pas de regarder les arbres
Les arbres si verts, les arbres si pleins d'espoir
Un sentier s'en va à travers les mûriers
Je suis à la fenêtre de l'infirmerie
Je ne sens pas l'odeur des médicaments
Les oeillets ont dû s'ouvrir quelque part
Être captif, là n'est pas la question
Il s'agit de ne pas se rendre
Voilà.

 

Pascale Arguedas, Gif, Février 2007

 

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Livres aimés, non chroniqués : Luisa de Marie-Claude Roulet, éd. Le Temps qu'il fait ; Je n’ai pas dansé depuis longtemps de Hugo Boris, éd. Belfond ; Instructions pour sauver le monde de Rosa Montero, éd. Métailié ; Lily et Braine de Christian Gailly, éd. de Minuit ; Manières douces de Profane Lulu, éd. Diagonales ; Les Saisons de Maurice Pons, éd. Bourgois ; Régime sec de Dan Fante, éd. 13e Note ; La Tombe du tisserand de Seumas O’Kelly, traduit de l’anglais (Irlande) par Christiane Joseph-Trividic et Jean-Claude Loreau, éd. Attila.

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