Humeur 2011

 

 

Décembre

 

Un sourire polyglotte

 

 

 

 

Stefan Zweig dit que les livres sont un monde disparate et dangereux.
J’ajouterai que les livres c’est un monde qui ne nous trahit jamais.
Varlam Chalamov

 

 

A l’autre bout du monde, dans une salle d’aéroport remplie de Chinois et d’Américains, je lisais un pavé russe de poche pour tenter de tuer le temps qui ne passait pas. Chaque heure, une voix crachouilleuse, énervée et puissante nous annonçait le report de notre vol, sans aucune explication. Lorsque cette voix nous a invités à partager enfin une légère collation, j’ai eu confirmation que nous allions y passer la nuit.

Je me suis donc levée pour me dégourdir les jambes, arpentant la salle immense, dévisageant mes compagnons d’infortune. Très vite, j'ai senti que quelque chose n’allait pas, mais je ne parvenais pas à l’étiqueter. Ayant l’habitude de l’étrangeté dans ma vie quotidienne, je n’étais pas inquiète mais curieuse. Pourquoi ce sentiment m’étreignait-il soudain et de façon lancinante ? Rien pourtant ne m’apparaissait surprenant, les Chinois s’étaient aussitôt rués à grand bruit sur le repas gratuit, les Américains, géants obèses, obligeaient la salle d’attente à partager leurs arrogance et impatience.

Rien de singulier, donc, à moins que…

Subsistait entre eux et moi comme un décalage. Il ne s’agissait pas du décalage horaire (qui devait expliquer ma démarche funambule et chaloupée entre les rangées de sièges en plexiglas) mais d’un décalage différent, que je qualifiais faute de mieux, culturel. Beaucoup jouaient à des jeux vidéo, parlaient fort dans leur téléphone portable, écoutaient à toute berzingue de la musique de sauvage, écrivaient frénétiquement sur leurs tablettes numériques ou y lisaient des magazines fashion. Quatre jouaient simplement aux cartes en riant, deux discutaient doucement. Mon regard s’est attardé sur un Chinois, d’une cinquantaine d’années peut-être — il m’est souvent difficile de donner un âge à ces gens-là. Je le regardais, avec insistance, puis compris.

Il lisait. Il lisait un livre de papier, tout comme moi. Sur environ 200 personnes nous étions deux à lire de la littérature. J’ai attendu qu’il lève le nez, me voie. Sans préméditation, je lui ai montré alors mon beau russe, lui adressant de la main un signe de complicité, pouce levé enthousiaste. Il a compris aussitôt, a levé le sien haut, le visage lumineux, l’œil clignotant.

En un sourire polyglotte, nous venions de partager une pensée forte qui nous réunissait, faisait de nous les rescapés d’un cataclysme à l’échelle planétaire. Je m’en suis retournée à mon siège, heureuse et légère, telle un dinosaure dansant un rêve imaginaire. Tant qu’il y aura l’ivresse des profondeurs la guerre des supports n’aura pas lieu.

Pascale Arguedas, Gif octobre 2011

 

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Livres aimés, non chroniqués : Fay de Larry Brown, traduit de l’américain par Daniel Lemoine, éd. Gallimard "Folio policier", 2008. ; Le Cauchemar climatisé d’Henri Miller, traduit de l’américain par Jean Rosenthal, éd. "Folio", 1986 ; Le Temps de la colère de Tawni O’Dell, traduit de l’américain par Bernard Cohen, éd. 10/18, 2008 ; Le Vagabond des étoiles de Jack London, traduit de l’américain par Paul Gruyer et Louis Postif, éd. Phébus "Libretto", 2000.

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Novembre

 

La centième lettre

 

 

 

l'inutile & nécessaire métier du poète :
ces quelques notes dans le désert,
et parfois un arbre qui se penche pour écouter...
Lettres à Chen Fou de Lambert Schlechter

 

 

 

Ce mois-ci j’envoie ma centième lettre mensuelle aux abonnés du site.

Centième… si j’avais su, en commençant il y a une décennie, qu’aujourd’hui, je serais encore là, postant avec application, chaque mois, ce courrier altruiste…

Qu’ai-je réussi dans cette aventure littéraire, miraculeusement pérenne ? Trois fois rien, simplement à rester moi-même, avec toutes mes faiblesses, ma passion et mon authenticité. Car comme le grand Mìssios « je préfère les passionnés qui se trompent de route aux tranquilles pasteurisés. [...] Je serai toujours avec les minoritaires, toujours en danger, jamais rangé. »

100 est vraiment un beau chiffre... j'aime tant sa double nullité, nichée dans l'épure de ses rondeurs, que j'ose en faire le roi de ce billet d'humeur et l'offrir aux cent premiers lecteurs abonnés qui me lisent encore.

Centé !

Pascale Arguedas, Gif novembre 2011.

 

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Livres aimés, non chroniqués : La Bibliothèque du Docteur Lise de Mona Thomas, éd. Stock, collection "La Forêt", 2011 ; Le Requiem de Terezin de Joseph Bor, traduit du tchèque par Zdenka et Raymond Datheil, éd. du Sonneur, 2007 ; Ethan Frome d’Edith Wharton, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Pierre Leyris, éd. Gallimard, collection « L’Imaginaire », 2002.

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Octobre

 

Le Peu du monde

 

 

 

 

Ta photo s'est presque imposée.
S'étalant sur toute surface à l'écart des combats
sensation décimée souhaitant la sérénité.

 

 

Extrait de Le Peu du monde de Kiki Dimoula, traduit du grec par Michel Volkovitch, éditions Poésie Gallimard, 2010.

 

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Livres aimés, non chroniqués : Un été sur le Magnifique de Patrice Pluyette, éd. Seuil 2011 ; Gatsby de Francis Scott Fitzgerald, traduit de l’américain par Julie Wolkenstein, éd. POL 2011.

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Septembre

 

 

 

 

L'Adieu aux armes*

je suis las des lieux
où l’homme se donne en spectacle
j’ai assez vu le théâtre humain
les gesticulations de ses pantins
toutes leurs petites histoires
ce qui m’intéresse à présent
ce sont les champs silencieux
qui s’étendent alentour
Kenneth White, Le Testament d’Ovide

 

« Pour les éditeurs, cette année, la fenêtre de tir est particulièrement étroite. Etant donné les contraintes du calendrier, ils doivent impérativement imposer leurs livres à la rentrée de septembre. », a-t-on pu lire dans le Monde du livre du 7 juillet 2011. C’est à mourir de rire sous les balles de la futilité, ce genre de marronnier ! Pour qui prennent-ils leurs clients, ces guerriers ? « Gallimard vient de publier "Laura", roman inachevé de Nabokov », apprend-on toujours dans les journaux. C'est la mode, les romans inachevés, marché porteur, foi d'éditeurs ! Et si j'envisageais d'écrire "Calou-ah!", roman inachevé qui brillera par son absence et manque de temps car j'ai trop de meilleurs livres à (re)lire ?

En effet, ma rentrée sera pacifique, rieuse, jeune et rétrograde, puisque j’ai prévu de présenter, comme l'an passé, des livres passionnants, lus récemment parfois, il y a quelques temps souvent, relus plusieurs fois déjà. Ça a marché du tonnerre l'année dernière, au point qu’on m’en redemande, les abonnés faisant même des petits. Serais-je donc une foudre de guerre (lasse), prenant toujours la tangente des amoureux passionnés, ne souhaitant pas mourir trop jeune dans les fusillades promises des marchands, sous les miradors d’une société de snipers ?

S'il vous faut une étiquette, n’importe laquelle m’ira, même « en solde », puisque je les décolle. Il y a encore tant de bonheurs littéraires à découvrir, à revivre, à partager, que nous ne sommes pas près de pleurer. Le dindon de la farce, c’est le voisin de palier, sonnez ! Une sorte de gloussement étouffé qui ressemble à un rire en sort par intervalles réguliers. Vous pensez à l’explosion réprimée de quelque joie violente ou le paroxysme contenu d’un délire de bonheur. C’est une veuve éditoriale qui pleure.

Faites un pas de côté, vous découvrirez des lecteurs heureux ! Un art sublime a arrangé depuis la nuit des temps la forme vagabonde et insaisissable de la littérature. Elle voyage sans bruit, au sein de petits comités, loin des marchés publicitaires et des fusils à pompes économiques. Ces clients, chers guerriers, sont des intouchables car ils ne changent plus de camp lorsque survient, brutale, immédiate et évidente, la perception des harmonies qu’offre la littérature (le savant mélange de ses jeunes et vieilles feuilles, choisies tranquillement, dans le silence et la durée, puis savourées dans la relecture) et la conscience de son importance. La seule politique littéraire durable est donc de faire naître l’envie de lire et non de tuer dans l’œuf tout désir de découverte, si velléitaire soit-il. Suscitez la curiosité sans devoir de résultat, semez et attendez patiemment la germination, voici votre mission, si toutefois vous l’acceptez. La condition sine qua non d’une gestion des risques est l’attribution de la responsabilité à tous ses intervenants. Prenez les vôtres, il paraît que c’est urgent.

* L'Adieu aux armes est un beau roman d'Hemingway.

Pascale Arguedas, Gif juillet 2011

 

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Livres aimés, non chroniqués : Mammon de Robert Alexis, éd. José Corti 2011 ; Hymne de Lydie Salvayre (France), éd. Seuil, 2011 ; Les Aveugles de Bi Feiyu (Chine), éd. Philippe Picquier, 2011 ; La belle amour humaine de Lyonel Trouillot (Haïti), éd. Actes Sud, 2011 ; A propos de courage de Tim O’Brien, (États-Unis), éd. Gallmeister 2011.

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Août

 

 

 

Le Cabinet des lettrés

En postface des ouvrages édités par "Le Promeneur" (une collection chez Gallimard), depuis 1991 par Patrick Mauriès, se trouve ce texte délicieux, d'une étonnante fraîcheur :

 

Ceux qui aiment ardemment les livres constituent sans qu’ils le sachent une société secrète. Le plaisir de la lecture, la curiosité de tout et une médisance sans âge les rassemblent.

Leurs choix ne correspondent jamais à ceux des marchands, des professeurs ni des académies. Ils ne respectent pas le goût des autres et vont se loger plutôt dans les interstices et les replis, la solitude, les oublis, les confins du temps, les mœurs passionnées, les zones d’ombre.

Ils forment à eux seuls une bibliothèque de vies brèves. Ils s’entrelisent dans le silence, à la lueur des chandelles, dans le recoin de leur bibliothèque tandis que la classe des guerriers s’entre-tue avec fracas et que celle des marchands s’entre-dévore en criaillant dans la lumière tombant à plomb sur les places des bourgs.

 

Patrick Mauriès recueille, dans cette singulière bibliothèque, ses découvertes et ses plaisirs de lecteur inspiré — en une approche qu'il dit lui même « intempestive » de la littérature. Sous son enseigne paraissent depuis plus de vingt ans deux collections, celle, éponyme, du « Promeneur » et « Le Cabinet des lettrés », dont je ne saurais trop vous recommander la découverte.

 

« Seuls nous importaient les anonymes des bibliothèques, les œuvres innombrables que n'avait pas retenues, fossilisées, la théologie de la littérature, ces stylistes admirables qu'oblitérait provisoirement l'étiquette de "mineurs". Il nous revenait de réparer les oublis, de reporter au jour les œuvres enfouies, de troubler les hiérarchies, les images exemplaires destinées à faciliter l'administration générale des lettres… » (Patrick Mauriès, Le Vertige, Gallimard, 1999)

 

*

Livres aimés, non chroniqués : Plonger dans le cinéma de Pedro Amodóvar ; Pêcher la truite en Amérique avec Richard Brautigan ; Se vautrer dans L’oisiveté et la causerie de R.L. Stevenson ; S’immerger dans La culture des idées de Remy de Gourmont ; Tracer la route du Dedans et du dehors en compagnie de Nicolas Bouvier.

*

 

 

 

 

 

Juillet

 

 

Bonne humeur !

quand les hommes
enfin
sauront que Le Monde est menacé
peut-être fouilleront-ils dans Le Noir
à la recherche de poèmes
qu’ils n’auraient jamais dû abandonner

Ils taperont sur le sol avec leurs pieds
comme pour vérifier que La Terre en est pleine
là où se jette la racine
se prépare le volcan
naissent les bijoux

Yvon Le Men, Quand la rivière se souviendra de la source

 

Etalonner la machine

 

Découper la couverture

 

Rainurer la couverture

 

Découper les pages

 

Découper les pages

 

Percer les trous de reliure

 

Percer les trous de reliure

 

Coudre la reliure

 

Coudre la reliure

 

Coudre la reliure

 

Couper le fil

 

Découper l'image de couverture

 

Découper l'image de couverture

 

Asperger de colle le dos de l'image

 

Placer l'image sur la couverture

 

Coller l'image

 

Vérifier le travail

 

Et voilà !

 

Fabrication artisanale de mes livres aux éditions du Petit Véhicule

photos © Pascale Arguedas

 

 

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Livres aimés, non chroniqués : Le livre des brèves amours éternelles d’Andreï Makine, éd. Seuil, 2011 (roman) ; Dans la beauté je marcherai d’Agnès Henrard, éd. L’Arbre à paroles, 2011 (poésie) ; Hokusaï aux doigts d’encre de Bruno Smolarz, éd. Arléa, 2011 (biographie romancée) ; Au pas de l’oie – Chroniques de nos temps obscurs d’Antonio Tabucchi, éd. Seuil, 2006 (chroniques) ; A quoi servent les moines ? de Dom Michel Pascal et Charles Wright, éd. François Bourin, 2011 (entretien).

*

 

 

 

 

 

 

 

Juin

 

Humeur vagabonde

 

 

 

 

Dans les rues l’été, j’adresse des sourires émus à la ronde. Un jour de grève de transports publics — alors qu’à l’entrée de la station de métro, une fille glisse sa langue dans la bouche d’un amant, à petits coups répétés, comme une vipère — je traverse la chaussée, bras dessus, bras dessous, les yeux probablement dans les yeux, un cycliste nous crie : Alors, on avance, les amoureux ! Ainsi, nous formons un couple d’amoureux. Je n’ai pas les dehors d’une vieille dame, malgré les traces du temps. Cela me réjouit de l’entendre publier. C’est une indication de la Providence. Je m’en rapporte volontiers à ce que je prends pour des oracles. Il y a dans l’air une grande douceur.

Je marche souvent seule, en automne, par temps humide et doux, c’est l’occasion de mettre de l’air et de la lumière dans des recoins de mon âme. Je me déboutonne un peu, cela me fait du bien quand je suis trop serrée. Je me jette incognito dans l’inconnu, pêche les paroles, écoute tout ce qui sonne à mon pavillon, même les avis de grands vents. Certains sont mal embouchés, entament mal leur journée, en rogues philosopheries. D’autres ont l’aspect bouchonné des gens qui n’ont pas dormi, le bas du gilet non boutonné, je m’attendris. En fond, sur un mur de pierres, les ombres portées d'une lucarne et d'un balcon en fer forgé projettent des images anciennes sur le grain du jour. Les ombres du soir sont toujours plus longues dans la solitude automnale et sur le pavé des trottoirs.

L’hiver, j’avance en faisant état de quelques pensées adventices et de quelques réminiscences, croisant un nombre surprenant de prégnantes. La situation démographique de la planète étant excédentaire, les pertes des guerres sont ainsi compensées. C’est parfait. Rien ne s’oppose plus à ce que l’on recommence à flirter ! Il est indéniable que la multiplication des bouches à feu réduirait dans de fortes proportions le nombre de bouche à nourrir…. Nous voilà donc condamnés à la peine de vie au coeur d'un monde cynique, de pouvoir et d'argent, qui pense que le présent est un avatar pendant que le passé lui fait les poches. Je vois des anonymes recueillir au creux de leur main un long trait de lumière éclaboussante, échappé d'une ruelle qui fait l'angle. La rue a ses déserts pour inventer nos oasis.

Je suis sensible au printemps à cette fraternité délusoire, à ces rencontres fugaces… un monsieur roux, en lisant, s’arrache les sourcils, poil par poil qu’il grignote distraitement ; une dame évoque un « infractus » qui vient d'avoir lieu dans une « rue ajaxente ». J’écoute ce qui se dit, ce qui chante même si cela me paraît souvent saugrenu, moins que la juxtaposition marchande des nouvelles du monde, en gros titres des journaux :"DSK, la descente aux enfers", "Récession au Japon", "Lars von Trier « non grata » toujours en compétition". Ainsi, je suis les grands événements sur les trottoirs, d’une manchette à l’autre, d'un oeil espiègle à un regard colère à une connivence silencieuse. Une manière d'habiter la rue. De vous la faire habiter aussi.

Le micro-trottoir est une riche occasion de goûter les atmosphères en côtoyant ses semblables, de prendre la lente mesure de l'air du temps, d'avoir le moral au zénith en assistant au braquage d'une banque, d'un petit œil ironique. J'aime cette idée de beau temps dans la rumeur grisonnante et ces images happées au passage, volées aux passants, que nous sommes et demeurerons. En faisant confiance à nos pas nonchalants, on cueille souvent des pensées souriantes, une allégresse chenapante. On est cueilli par un art de sourire (perfection du rire) et de patience, en avance sur le destin. Voilà une florissante manière de faire la manche dans la salle d'attente d'une humanité retrouvée, qu'aucun regard ne possède car elle est vivante ! L'enjeu est là, dans cette alternative entre l'épuisement tranquille et l'attentat, dans le secret d'une réalité sous-marine à peine dévoilée. C'est une fête masquée. Des moments volés au temps, dégustés dans la marge des dires.

Pascale Arguedas, Gif mai 2011

 

 

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Livres aimés, non chroniqués : Entre les lignes de Michel Baglin, éd. La Table ronde, 2002 (récit poétique) ; Le Chemin de la vie de Maurice Nadeau, éd. Verdier, 2011 (entretien) ; Les Repentirs de Froberger de Lambert Schlechter, éd. La part des anges, 2011 (quatrains biographiques) ; Une histoire simple de Leonardo Sciascia, traduit de l’italien par Mario Fusco, éd. Fayard 1991 (conte policier) ; Le Roman d’Olof d’Eyvind Johnson, traduit du suédois par T. Hammard & M. Metzger, éd. Stock, 1987 (roman) ; La Paix soit avec vous de Vassili Grossman, traduit du russe par Nilima Changkakoti, éd. L’âge d’homme, 2008 (récit).

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Mai

 

 

 

Vider la mer

Extrait d’un conte pour enfants, inédit.

 

[...]

La pluie est arrivée de loin, on la voyait venir. Elle est passée puis, pressée, s’est bientôt éloignée. Le soleil a brillé tout de suite après, la journée a été chaude et longue. En entrant dans l’eau, Manu avait oublié quelque chose.
- Est-ce que je peux faire pipi ici ?
- Non, mon petit. Je te l’ai déjà dit : on ne pisse pas dans la mer.
- Allez, juste une fois ?
- Non, il ne vaut mieux pas. Le faire une fois, c’est se préparer à recommencer.
- Tu ne trouves pas que… ?
- Si, je trouve ! Et si je me fâche, c’est mauvais pour mon foie !
Manu comprend vite et, grognon, s’en va pisser dans les ronciers sauvages en prenant garde de ne pas se piquer mais à viser les sauterelles pour se venger. Il entend un grand bruit derrière lui, suivi de jurons lancés comme on jette des pierres. Il se retourne, s’arrose les pieds au passage et voit Papé à terre. Sa jambe raide a manqué son appui sur le sable mouillé et il a dégringolé dans l’eau. Manu court comme un dératé, paniqué. Oublie de remonter son maillot. Les sauterelles ne manquent rien du spectacle.
- Ça va Papé ?
- Oui, ça va.
- C’est ma faute, j’ai pas défait ton lacet…
- T’inquiète pas Manu, ce n’est rien.
Manu prend gauchement sa main, la serre. Il sent son menton trembler ridiculement. Des sanglots lui montent dans la gorge. Jamais encore il n’avait eu la sensation d’être mêlé à la vie d’une façon grave. Il ne connaît de Papé que la plaisanterie. Il sent pour la première fois que la vie peut être une sérieuse aventure. Il met la tête entre ses poings et se mord la lèvre, impuissant.
- T’as mal ?
- Un peu mais ça va passer.
- T’as une bosse sur le crâne qui lève comme une brioche.
- Au moins on a notre goûter, dit-il en souriant.
Manu tombe dans son sourire, dans cette goutte de mer prise dans les poils de sa joue, hésitant, coulant. Il écoute les bulles de mousse qui pétillent et s'évanouissent avec un bruit net, à cause du silence excessif. Il serre Papé gentiment, dans une étreinte d’ours.
- Hé, ça va moussaillon, ne m’étouffe pas comme ça ! Tu devrais rentrer ton petit oiseau au chaud, tu sais.
Manu, rouge comme une tomate, se dépêche de remonter son maillot. Une tâche se dessine, devant.
- T’inquiète pas, ça va sécher, et la dernière goutte est toujours pour le slip, quoique tu fasses.
Manu éclate de rire. Puis le silence reprend sa place.
- Et le trapèze au fait, tu en es où ?
- Je fais le cochon pendu, répond Manu, fier.
- Moi, à ton âge, je faisais déjà le grand soleil.
- J’y arriverai vite.
- Pas si tôt que ça, dit-il, pas si tôt que ça.
Papé voulait conserver encore cette petite supériorité. C’était aussi pour cet enfantillage touchant d’affection que Manu l’aimait. S’il lui cachait ses grands progrès, c’était par pure délicatesse. Il savait faire le grand soleil depuis longtemps. Au début, lâcher les mains, renverser son corps en arrière, dans le vide, la tête en bas, voir tanguer le sol, sentir tout basculer puis lâcher les mains, lui faisait très peur. Aujourd’hui, il sait que Papé lui en parle pour faire diversion.
- Papé, pourquoi tu as la jambe comme ça ?
Papé lui met la main sur l’épaule. Il a même un sourire, très tendre, puis des yeux graves, si merveilleusement graves qu’il ferme les yeux et sourit, pousse un long soupir, retrouve ce même regard au bout d’une espèce de bien-être qui semble venir de très loin. Manu le regarde, attend. Une lumière chaude, légèrement voilée l’éblouit plus que les rayons crus du soleil.
- Parfois, les gens parlent car ils ont peur du silence, Manu.
- Non. Moi je parle pour savoir pourquoi tu boites.
- Bon, alors si tu n’as pas peur de l’apprendre, je vais te le dire… J’ai attrapé une maladie quand j’avais ton âge, la tuberculose. Mais à l’époque, on ne savait pas bien la soigner.
- Pourquoi tu n’as pas guéri ?
- Parce qu’on n’avait pas de bons médicaments et puis le docteur n’avait pas l’habitude des enfants. Il me traitait comme une maladie. Il me tournait autour… Dis, tu n’as pas un mouchoir ? J’ai froid dans cette eau.
Manu lui tend un mouchoir. Papé se mouche comme une trompette.
- Mamie m’a dit que tu as aussi…
- Ah bon ? Eh bien elle t’a dit la vérité ! s’exclame Papé en souriant.
- Mais non, elle a dit : « Oh pauvre de lui, il a bien eu ses malheurs comme les autres. »
La main ouverte, Papé fait un grand geste fataliste sur l’horizon, le soleil ; c’est comme s’il montrait aussi ce qu’on ne voit pas : le bord de la terre, là où elle n’est plus qu’une éponge gonflée de nuages et d’océan.
- Les enfants ont besoin d’ordre et d’amour pour grandir. J’en ai eu, d’autres choses moins amusantes aussi, comme la guerre. On n’est jamais assez attentif. Mais toi, tu en sais déjà beaucoup. Alors j’ai décidé de t’inventer les bonnes nouvelles et taire les mauvaises. Parce que les mensonges sont toujours doux à entendre.
Il dit ces mots avec gêne, avec peine. Manu l’écoute sans arriver à comprendre, pourtant il se concentre. La vie est pleine de choses bizarres… Il épuise l’examen de l’horizon et ses pensées ne tardent pas à le quitter pour s’élancer et plonger dans la mer. Il donne des noms imaginaires à tous ceux qu’il ne connaît pas. C’est le genre de choses qu’il aime faire. Il se perd comme un ruisseau dans le sable, bu par le soleil accablant. Puis il ramasse un galet et le fait sauter dans ses mains pour se donner contenance :
- Des fois, on attend… on attend… tu sais Papé…
-…
- Des fois aussi, on sait pas si c’est la peine ou pas.
- Tu penses à quoi, Manu ?
- À Camille, celle qui sent la réglisse.
- C’est qui ?
- Une fille qui sait faire des ricochets et qui a des pantalons de garçon.
- Des pantalons de garçon ?
- Oui.
- Tu veux dire qu’elle a le fond qui tombe sur les mollets ?
- Oui.
- Et elle sait siffler aussi !
- Siffler comment ?
- Avec les doigts dans la bouche et fort en plus, comme ça.
- Boudiou…
- Quand je suis arrivé le premier jour à l’école, elle m’a dit : « Tu es nouveau, tu viens de loin ? » Et moi comme un couillon je lui ai répondu : « Non. Je viens de finir mes devoirs. »
- Et alors ?
- Ben, elle a ri…
- …
- Mais elle m’a aussi pris la main pour me montrer la mare.
- Quelle mare ?
- Celle où elle fait les ricochets pardi ! Tu m’écoutes quand je parle ou tu suis pas ?
- Si, si, j’ai compris.
- Je l’ai même aidé à porter son cartable.
- Ah bon ?
- Elle m’a dit que de rester à côté d’elle, ça lui donnerait des forces. Je suis resté en me demandant bien pourquoi ça lui donnerait des forces. Tu sais toi ? Elle a dû le sentir car elle m’a dit : « Merci d’être là. Surveille bien que rien ne tombe. » J’ai fait attention, mais rien n’est tombé, ce qui m’a un peu embêté.
- Et tu l’attends toujours ?
- Oui. Je ne sais pas si elle veut être mon amie.
- Ce sont des choses qui se sentent Manu...
- Tu sais ce qu’elle fait ?
- Non.
- Elle reste des heures entières, debout, au même endroit, presque sans bouger.
- …
- Et avec elle, les bruits se taisent, chuchota Manu.
Manu est reconnaissant à Papé de continuer de se taire. Ça lui laisse le temps de trouver ses mots, de jouer en silence avec le sable :
- Je vais te dire un secret Papé. Tu jures que tu le diras pas ?
- Je le jure.
Manu hésite, réfléchit un peu, puis chuchote :
- J’ai même vu le vent s’arrêter dans sa main.
-…
- Pourquoi tu ne ris pas comme les autres, Papé ?
- Parce que c’est beau, Manu.
- Ah, toi aussi tu trouves ?
- Oui, c’est beau.
- Pourquoi c’est beau ?
- La beauté ne s’explique pas petit, elle s’impose, elle t’attrape, elle te saisit. Quand elle te lâche, elle laisse des bleus sur tes poignets.
Manu se tait, écoute à nouveau dans sa tête ce qu’il vient d’entendre, aime de plus en plus son grand-père sans trop savoir pourquoi.
- Tu vas pas mourir tout de suite, hein ?
- Mourir est la dernière chose à faire fiston. Mais si je reste dans cette eau, ça risque d’accélérer les choses. Alors, il faut que tu me tires de là. Allez, aide-moi à me relever. La brise me pousse gentiment aux épaules, tu n’auras qu’à l’aider un peu. Et surtout pas un mot à Mamie, tope là.

 

[...]

Pascale Arguedas

 

*

Livres aimés, non chroniqués : Journal de galère de Imre Kertész, éd. Actes Sud, 2010 (journal) ; Traques de Frédérique Clémençon, éd. de L'Olivier, 2009 (Roman) ; Ciels de traîne de Claude Dourguin, éd. Corti 2011 (notes, carnet) ; Tribulations d’un rêveur attitré d’Abdellatif Laâbi, éd. La Différence, 2008 (Poésie) ; Passagère du silence – Dix ans d’initiation en Chine de Fabienne Verdier, éd. Livre de Poche, 2005 (récit).

*

 

 

 

 

Avril

 

 

Palette

Les mots dont chacun use et abuse jusqu’au jour de sa mort,
les a-t-on jamais vus agiter les feuilles, animer un nuage ?
Louis René Des Forêts, in Poèmes de Samuel Wood

 

J'ai traversé la forêt en habit d’hiver. Les sentiers se désencombrent. Les bois sont des hectares de baguettes dressées. Les feuilles sont tombées, le striptease est terminé ; tout reste là, dressé, silencieux et révélé.

Partout les ciels s’élargissent, les points de vue s’approfondissent, les murs deviennent fenêtres, les portes s’ouvrent. L’épaisse végétation s’est éclaircie jusqu’à n’être plus qu’une brume de brindilles. Tout ce que l’été dissimule, l’hiver le révèle : les nids d’oiseaux cachés dans les haies et ceux des écureuils qui constellent les hêtres.

Avant d’entamer ma descente dans la vallée, pente brusque qui s’infléchit pour aboutir à un chemin plat, j’ai levé le nez. Une lune bossue inscrivait sa gibbosité comme une bavure de craie. Les ombres de ses traits étaient du même bleu que le ciel délavé, elles avaient la même valeur de légèreté, paraissaient transparentes dans leurs profondeurs, usées en douceur. Toutes les ombres donnent du sens à la lumière, lui donnent la distance sans laquelle le réel ne serait défini.

Un vol d’étourneaux passait devant la lune comme une bannière flottante. Le vol s’étendait à perte de vue. Chaque oiseau montait ou descendait brusquement, tricotait dans l’ensemble du vol son trajet apparemment aléatoire. Chaque vol s’effilait aux deux extrémités à partir d’un centre arrondi, tel un œil. Joli clin d’œil au cœur d’un hiver intime marécageux où mon âme s’enlise dans un clapotis boueux. Seul le monde animal et végétal me fascine toujours, me donne l'élan, l'envie d'aller de l'avant.

En rentrant, les paysages citadins puis champêtres qui défilaient à toute allure — depuis un compartiment bondé, surbondé au point de ne plus pouvoir fermer ses portes pour repartir, nous laissant jambes engourdies et chancelantes de ne plus sentir la sève vivifiante les parcourir —, me donnaient l'impression de mourir, asphyxiée. Impression de mourir à voir baisser cette lumière du soir, à voir ces tons s'approfondir, à voir disparaître cette dernière lueur du vivant.

J'ai pensé aux matins nuageux au crépuscule et j'ai vu la lumière de ces visages lorsqu'il y a des nuages. J'ai vu la beauté et la tendresse qui se répandent sur les visages au crépuscule, quand le soleil va se coucher. C’est par les yeux qu’ont dit les choses, ce que j’y lis m’éclaire plus que les livres. La vérité est moins dans la parole ou l'écrit que dans les yeux, les mains et le silence.

J'ai oublié les râles grognons des voisins de transport, le coude et le sac à main meurtriers d'une jeune femme dans ma poitrine, l'agonie de mon père au loin qui me fait souffrir, et j'ai serré plus fort une brochure que je lisais en attendant le train. Il y était question de Léonard de Vinci, de sa façon de peindre, de son lent travail de reconnaissance, d'attention avant restitution.

Mourir, me disais-je, c’est comme tomber amoureux : on disparaît, et on ne donne plus de nouvelles à personne. Je suis sortie de la rame en courant, et j’ai couru, couru rejoindre les miens.

L'art. La nature. Le rêve éveillé. Des béquilles. Une palette de survie.

Pascale Arguedas, Gif, janvier 2011

 

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Livres aimés, non chroniqués : Les Idées des autres de Simon Leys, éd. Plon 2005 (citations) ; Comédie de la soif d’Aloïs Christ, éd. L’Arbre à paroles 2010 (poésie) ; Les Petits de Frédérique Clémençon, éd. de L’Olivier, 2011 (nouvelles) ; La Vie d’un homme inconnu d’Andreï Makine, éd. Seuil, 2009 (roman) ; Ce que j’appelle oubli de Laurent Mauvignier, éd. De Minuit, 2011 (récit).

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Mars



 

Y'a de la joie !

Le réel nous sert à fabriquer
tant bien que mal un peu d’idéal.
C’est peut-être sa plus grande utilité.
Anatole France, Le Jardin d’Epicure

 

Aujourd’hui, la résistance s’organise autour d’enjeux financiers. Papier et numérique, droits d’auteur et devoirs d’éditeur. Les acheteurs et les petites maisons, plus qu’avant en ce temps de crise qui dure, regardent eux aussi à deux fois la dépense et la prise de risque, ils ne peuvent plus suivre, une évidence. Mais ce qui se joue aujourd’hui est d’un autre ordre, bien plus profond et important. Une question vitale et pourtant absente du discours se pose : Pourquoi la première motivation des gens de lettres n’est pas de faire lire plutôt qu’écrire ? On compte beaucoup d’ateliers d’écriture même si le marché éditorial saturé est proche de l’implosion. Les bons ateliers existent — ceux où l’on (ré)apprend à lire en écrivant, sans chercher à tout prix l’édition — mais ils sont rares puisqu’il y a toujours trop peu de gens qui lisent, qu’ils soient emprunteurs ou acheteurs, sur quelque support que ce soit. On constate une pléthore éditoriale et une pénurie de lecteurs, mais peu agissent pour que la balance s’équilibre. Si l’on ne favorise pas la lecture, et ce dès le plus jeune âge, tout le système s’effondrera, ce qu’il est d’ailleurs en train de faire, lentement. Chaque jour de nouvelles maisons naissent pendant que d’anciennes, plus nombreuses et souvent remarquables, meurent, en un cycle régulier, quasi naturel, déchirant. Le marché n’est pas à la croissance, il y a plus d’offre que de demande, la tendance s’inverse, il existe probablement plus d'écrivants que de lisants.

Depuis cinq ans je croise des lecteurs anonymes dans le cadre d’animations littéraires publiques et nous sommes très heureux. La qualité des textes présentés y est pour beaucoup, et plus elle sera présente, plus les gens auront envie de lire. Je le constate à chaque animation : les lecteurs deviennent de plus en plus exigeants et demandeurs au fil des échanges et du temps. Nous sommes sur une pente ascendante, d’envie, de lectures. Nous partageons des moments merveilleux de convivialité et de littérature. Nous vivons apparemment à contrecourant du cynisme ambiant, du papotage des mégères de l’amer. Et une constante demeure : une majorité écrasante de lecteurs est féminine et souvent âgée. Est-elle représentative du lectorat français ? Oui. Encore une belle parité ! Les organisateurs de ces rencontres en bibliothèques, médiathèques et associations de lecteurs, qui visent à fédérer de nouveaux cercles, me confient leur crainte de voir la lecture s’éteindre avec eux. La relève n’est plus assurée. Hélas, on oublie trop souvent de considérer, alors qu’ils s’attèlent au fond du problème, tous ces gens de l'ombre qui maintiennent tant bien que mal une pérennité. Grands lecteurs curieux, altruistes et discrets, ils donnent simplement le goût de la lecture aux lecteurs d’aujourd’hui et à ceux de demain. C’est grâce à eux que j’ai commencé à lire, lis et lirai peut-être. Cessons également de ne pas reconnaître le mérite des acteurs de l’univers jeunesse qui font un superbe travail dans les écoles et ces établissements. C’est aussi pour la littérature adulte qu’ils œuvrent, mine de rien.

Aujourd’hui, la tendance matérialiste s’est donc imposée partout, y compris dans la culture. Une réelle débauche d’énergie et de moyens financiers est dépensée dans un but unique : produire, vendre, survivre. L’exploitation est reine, tout comme la quantité préférée à la variété et à l’exigence. Chacun cherche à sauver sa peau sans une pensée globalisante. Quand, les vraies questions seront-elles posées par les politiques pour une refonte du système, saine et plus égalitaire, y compris par les acteurs eux-mêmes, pour qu’il y ait moins d’amertume, de rancœur, de souffrance, d’injustice ? Quand les questions communautaires de base prendront-elles le pas sur le profit, le commerce, la reconnaissance individuelle ? Et si nous donnions d'abord et surtout envie de lire et d’écrire en facilitant l’accès à la lecture pour tous, en privilégiant le passage des textes, en créant des passerelles entre livres, lecteurs et écrivains, en se comportant en adulte responsable et joyeux, et non en autruche plumée, cynique et déprimante. Et si l'on créait, pour être dans le vent, un nouveau prix littéraire : le Grand Prix Solaire du Lecteur. Imaginez une seconde que vous ayez un GPS-L dans votre moteur pour vous aider à trouver votre chemin dans la forêt des livres...! Trêve de plaisanterie, Jean Guitton nous l'a déjà dit : Les gens dans le vent ont un destin de feuilles mortes. La lecture est avant tout une belle aventure humaine car elle est ouverture, curiosité et plaisir de partage. Merci à tous ceux qui participent à mon bonheur en me permettant de continuer mon travail passionnant de passeuse. Y’a de la joie dans nos rencontres, si vous saviez…!

Pascale Arguedas, Gif, février 2011

 

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Livres aimés, non chroniqués : Le Jardin d’Epicure d’Anatole France, éd. Coda, 2004 (classique) ; Haikus du bord de mer (anthologie japonaise), éd. Moundarren, 2004 (poésie) ; J’ai ce que j’ai donné – Lettres intimes de Jean Giono, éd. Folio, 2009 (lettres) ; Passagère du silence – Dix ans d’initiation en Chine de Fabienne Verdier, éd. Livre de Poche, 2005 (récit) ; Là où les eaux se mêlent de Raymond Carver, traduit de l’américain par Frédéric Lasaygues, éd. 10/18, 1993 (fragments) ; Le Club des métiers bizarres de Gilbert Keith Chesterton, traduit de l’anglais par K. Saint Clair Gray, éd. Gallimard, 2006 (nouvelles).

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Février



 

Un coq chante dans une cave

La nuit ne dormait pas,
on sentait que la terre aux aguets
l’avait revêtue comme un camouflage.
Julien Gracq

 

Place du Marché Neuf. Il bougonne, sent le tabac froid, humilié du mégot. Il parle dans le vide. C’est à peine si vous le voyez. Vous passez à côté, vous l’avez tué.

Laissez-le parler.

Il est aussi flétri que les fleurs qu’on trouve après le marché et que des vieilles dames au dos rond comme les chats ramassent sans hâte. Il flaire la vie. Il fait si bon dormir pas trop loin d’elle, juste à côté, au cas où elle l’appellerait, on ne sait jamais. On n’entend plus sa voix dans les maisons, elle ne touche plus les cœurs. Elle vous a frôlé sur le trottoir, demandé du feu. Vous n’avez pu faire autrement que lui en donner. Il est dans l’ombre de votre vie. Attend les miettes qui en tombent. Vous avez peur de ses mains, de ses yeux qui ne demandent rien. Vous pensez que ce n’est pas de cette façon qu’on est un homme. Vous n’êtes plus sûr de vous dans ses yeux, vous vous sentez sale dans ses mains. Vous avez peur qu’il vous demande autre chose. Il ne sait plus ce qu'est un rendez-vous mais il attend que le soir arrive pour croire au lendemain. Que lui avez-vous laissé ?

Vous l’avez tué.

Il ne sait plus rire, mange et dort furtivement. Digne pourtant, il recherche la vie un peu partout, au hasard des rencontres, au cœur du silence. Vous ne nous souvenez plus de lui car il n’est pas le seul à avoir ce visage de nuit, cette démarche sombre, ce costume aux poches retournées comme deux oreilles basses, ces yeux qui semblent mal essuyés, avec le bord des paupières rougies par le froid et la pluie, la prunelle floue d'yeux qui ont l'air d'avoir trop servi, ne craignent plus les bleus. Vous lui avez rendu la vie impossible. Vous l’avez tué. Oh ! ce n’est pas votre faute, encore moins la sienne, mais il a appris à fuir, de partout, loin de tout. Il finit vos restes de vie, il grignote, mercredi, Place du Marché Neuf, dans la rumeur des feuilles sous le vent. On ne le remarque plus, on s’habitue, il fait partie des enseignes de la rue. Il parle, vous parle.

Laissez-le parler. Vous l’avez tué. Il y a longtemps.

Il regarde en l'air, dit Il y aura de la lune ce soir… Ce soir ne sera pas une nuit pour vagabond, on peut même avoir un souvenir d'enfance. Le ciel est haut, se perd dans les étoiles. Le vent semble venir de loin, un vent des glaciers et des cols que rien n'a arrêté, encore sauvage, irréel, perdu, un vent fou. Il se contente de respirer ce qui l'entoure comme des fleurs, puis disparaît, sans se retourner. Il a toujours le pied dans demain. Et vous ? Il a repris sa marche à travers les rues, ne sait pas où il va, suit une rue jusqu'au bout, en prend une autre. Une promenade étrange, maquillage de l'attente où les arbres paraissent plus minces, plus élégants, plus relevés vers le ciel, d'un seul fuseau. Les pavés deviennent blancs, préparés à recevoir quelque chose, peut-être la neige précoce car les pas sont étouffés mystérieusement, craquent comme des brindilles sous le ciel d'un gris dur. Le vent va cesser au bout d'une rue. C'est ce qu'il dit. Je vais entrer dans le jour, voir des amis jaillir de la brume. Je vais pouvoir recommencer à vivre comme avant. Le passage le plus dur sera derrière. Le silence ne sera plus de rigueur.

Un coq chante dans une cave. Laissez-le chanter.

Tout devient calme alors, dans le ciel argenté d'avant la neige. Toute la charge de la terre est dans son corps, un corps qu'il retrouve doucement à chaque cahot de la route. Il tâtonne encore un peu et soudain tout se déchire devant lui, cette opacité de sa vie, comme un cri perçant de locomotive dans la nuit : "Je suis vivant, vivant, vivant..." L'espoir monte en lui comme un rameau d'avril, un espoir qui n'a pas de temps à perdre, vorace, qui vient de loin, du fin fond de son être, encore obscur, incompréhensible, irraisonné, mais c'est si bon de ne rien faire contre lui, de l'attendre, de l'aider. Il s'avance seul encore, d'un seul élan, sent son corps à hurler, prend enfin possession de ce corps égaré jusque dans sa propre misère. Un corps sans secret, un corps en pleine lumière. Tout lui parle, s'explique, balbutie dans cette feuille morte depuis longtemps — qu’il voit se balancer au bout d'un moignon de branche, par habitude. Elle annonce la feuille verte, la feuille becquetée d'oiseau. Il s'assied sur un banc, respire, respire comme il ne l'a fait depuis longtemps, s'endort. Le banc est couvert de givre délicat. On y voit des traces de pattes d'oiseau.

Pascale Arguedas, Gif, octobre 2010

 

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Livres aimés, non chroniqués : Les Décisions absurdes de Christian Morel, éd. Folio essais, 2009 (essai) ; Le Chagrin et l’Oiseau perdu de Luc Vidal, éd. Le Petit Véhicule, 2010 (poésie) ; Le Voyageur le plus lent d’Enrique Vila-Matas, éd. Christian Bourgois, 2007 (OLNI truculent) ; Haïku, mon nounours de Gilles Brulet, illustré par Chiaki Miyamoto, éd. L’iroli, 2010 (jeunesse) ; La Secrète mélancolie des marionnettes de Denis Grozdanovitch, éd. De L’Olivier, 2011 (roman) ; Les Boutiques de cannelle de Bruno Schulz, traduit du polonais par Thérèse Douchy, éd. Gallimard, 2005 (nouvelles) ; Jeunesse sans Dieu d’Ödön Von Horváth, traduit de l’allemand par Rémy Lambrechts, éd. Christian Bourgois 2006 (récit).

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Janvier



Un oeil dans le rétro

Scruter le paysage miniature
inscrit dans le rétroviseur
du temps...
Xavier Hanotte

 



Janvier couronné

Jour des reines et des rois. Dans la rue, une vieille dame discute avec un vieux monsieur. Ils échangent des banalités, puis, lueur : « La neige tient même sur le dos du chien, c’est qu’il fait froid ! » dit-elle toute blanche, tenant tendrement compagnie à son Alzheimer.

 

Un vendredi de février

Vaccination contre la fièvre jaune pour mon aventure au Sénégal avec Marc Roger (lire le billet d'humeur d'avril 2010). RDV pour une visite du voyageur à Saint-Mandé. Je vois Léautaud entrer dans l’hôpital Bégin, son portrait craché ! Je suis restée scotchée. Il m’a regardée d’un œil coquin et sévère puis s’en est allé croquer du militaire.

 

Mars, paysan

Charles Juliet répond, à la question de Nathalie Crom pour Télérama « Dans votre Journal, vous parlez de votre "mentalité de paysan". Qu'est-ce qui la caractérise ? » : « Le bon sens. La patience. La manière de savoir endurer les choses. Quand on est paysan, on ne se plaint pas, on travaille et c'est tout. J'essaie toujours de n'être pas du côté de la négativité. Le paysan est du côté du positif : il faut qu'il produise des choses dont autrui bénéficiera. J'ai un peu cet esprit-là. Je ne concevrais pas d'écrire des choses qui puissent nuire à quelqu'un. » Go on Charles, you’re not alone !

 

Pêche au gros, fin avril

En partant marcher en forêt, j’ai croisé un gros magnanime et bienheureux, arrondi, avec des fesses tremblotantes et une parfaite panse de bouddha. Au retour il était toujours là, n’avait pas maigri d’un gramme ni abandonné cet engourdissement de digestion heureuse dans lequel il semblait toujours somnoler. De ses gros doigts courts, il tenait son anorak à hauteur de son ventre rebondi. En me voyant tenir un bon rythme il s’est mis à rire, fermant presque les yeux avec une félicité parfaite de lama imperturbable. J’ai ri aussi, gloussé comme une pintade en pensant à mon ridicule bourrelet ventral que bêtement j’essaie de cacher.

 

Début Mai, Ris s’il te plaît

Discussion ce matin sur le trottoir avec une voisine. Chaque fois qu’elle se référait à une émission télé, je ne la connaissais pas. Ça me donnait envie de rire et je n’arrêtais pas de me retenir : mes yeux brillaient et mes lèvres se déformaient. Si bien qu’elle a fini par se rendre compte de mon ignorance et de mon joli sourire, et commencé à me parler botanique. Je suis partie travailler avec un joli bouquet.

 

Marché de juin

Au lieu de me rendre place Saint-Sulpice à Paris où des poètes attendaient, j’ai fait mon marché chez Leroy-Merlin avec mon mari. Ma vie ne manque ni de sel ni de poésie, souvent faite de petites bricoles amoureuses.

Finale de Roland Garros, le Sud contre le Nord, l’Espagne contre la Suède, Rafael contre Robin, favori contre petit poucet. Je préfère les yeux bleus du suédois à l’inélégance du geste de l’espagnol qui n’a toujours pas trouvé de slip qui sied à son postérieur. A quand les culottes sans élastiques pour les gladiateurs de l’arène ? Quand supporterai-je enfin la performance et les gagnants plutôt que les perdants et l’accessoire ?

 

Juillet, tu vois ce que je veux dire ?

Dans la file d’attente à la Poste on ne peut faire autrement qu’entendre les discussions alentour. C’est comme dans le train ou tout espace confiné : même si on n’y tient pas, les autres vous obligent à subir. "Tu vois ce que je veux dire ?" Non je ne voyais pas, n’avais pas envie à vrai dire mais comme la question revenait sans cesse, discrètement, je me suis retournée pour mettre un visage sur cette voix. "Tu vois ce que je veux dire ?" D’après le geste qu’il faisait — il clignait de l’œil et pointait vers le haut un index maigre et jaune de nicotine — cela devait être une de ces idées en forme d’ampoule électrique qui s’allume sur la tête de personnages des bandes dessinées. Il ajoutait des clins d’œil d’astuce puérile, reflets de ce qu’il voulait dire. J’ai bien fait de me retourner. M’aurait manqué l’image, pour vous le décrire.

 

Août, le mois des miracles

J’ouvre très peu de journaux car ils annoncent tous la fin du monde. Donc je trie sérieusement, et aujourd’hui, j’ai fait une pêche miraculeuse : « Des policiers ont été étonnés de découvrir au moins quatorze ours noirs "gardant" une plantation illégale de cannabis lors d'une descente dans l'ouest du Canada, a indiqué mercredi la police fédérale. »

 

Pensée de septembre

Faut-il créer une école de la mémoire, un Institut pour l’Encouragement et la Restauration du Sens ? Il est urgent de réveiller des nuances, des intentions, des liens, des associations à partir d’un nom. Naufragée, la pensée devient lettre morte.

 

Octobre et son bel automne

Dans le clair soleil de ce matin hivernal, j’entends une cloche tinter. Je tends l’oreille, me dirige vers elle et rencontre un vieux monsieur, casquette écossaise de grand-père, barbiche et bacchantes blanches, poussant une carriole en bois, très propre et rangée, ornée d’une roue, d’une lime et de ciseaux et autres pinces. Diantre ! un aiguiseur de l’ancien temps ! J'avance guillerette pour une heure de marche nordique en forêt, plaisir intense… pense au chant de l’éveil de Kôdô Sawaki :

Elles tombent
tantôt verso, tantôt recto,
les feuilles d'érable

 

Novembre, préface de l'hiver

Je déteste ce temps gris de novembre où la pluie paraît hésiter au fond du ciel, se fait attendre. Je préfère les silences bleus chargés de cris d’oiseaux qui se forment, au-dessus des maisons solitaires, les nuits d’hiver. À l’entre-deux, à l’automne, on ne voit que des bandes à plumes errer de branche en branche, alourdies par l’eau, tristes et maigres. Je cherche en vain l’alouette qui chante en volant, force la voix plus elle s’élève. Le temps postillonne, ne veut pas de ma joie. La pluie tombe, inutile, monotone. Le mot seul trempe déjà le papier. La phrase reste en suspens, molle comme une serpillère au bord du seau, attend le vent pour qu’il essore un passé pas simple, laissant des auréoles dans la marge d’un présent qui gribouille. Je préfère m’envoler. De nombreuses pensées ronronnent, il fait un temps à murmurer des poèmes. Laissons le reste aux loquaces qui toujours nous plumeront.

 

Décembre, pas de cadeau
En médiathèque, je m’exclame : Ne prêtez jamais vos livres, personne ne les rend jamais ! Les seuls livres que j'ai dans ma bibliothèque sont des livres qu'on m'a prêtés ! Personne n'a relevé mon plagiat d'Anatole France. C'est devenu facile de briller en société.

A la maison de la Presse, une fille et sa mère (30 et 50 ans) discutent de la rentrée littéraire, hésitent, j'écoute discrètement : Il paraît que le Goncourt est contesté cette année, tiens il est là. Elle le prend, le soupèse et dit : Trop lourd, il ne le lira jamais. Tu lui achètes quoi alors pour Noël ? J'assure, et elle s'empare du dernier Musso. Tu demandes un paquet cadeau ? Sûr ! sinon je l'aurais lu avant de l'offrir ! J'éclate de rire en silence car elle me regarde pour avoir mon approbation, alors que je pense à L’humoriste de Georges Picard : "Reste-t-il des bons lecteurs ? Il comprend pourquoi les auteurs finissent par s'économiser."


Et durant toute l'année : DU BONHEUR

 

Pascale Arguedas, Gif, Décembre 2010

 

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Livres aimés, non chroniqués : D’ici là de John Berger, éd. De L’Olivier, 2005 (récit) ; Décalage horaire d’Alain Dantinne, éd. L’Arbre à paroles, 2010 (poésie) ; Eloge de la gentillesse d’Emmanuel Jaffelin, éd. François Bourin, 2010 (essai philo) ; Le Verger et autres nouvelles de Georges-Olivier Châteaureynaud, éd. Hachette, 2010 (nouvelles) ; Vous partez déjà ? Ma vie avec Harold Pinter d’Antonia Fraser, éd. Bakerstreet, 2010 (biographie).

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