Humeur 2012

 

Février

photo © Pascale Arguedas

 

Révérence aux Huns et aux hautres

Donne toujours plus que tu ne peux reprendre. Et oublie.
Telle est la voie sacrée.
René Char

 

L’aventure a pris fin, un dimanche de janvier 2011. C’était bien, ces animations littéraires partagées avec des lectrices (et quelques lecteurs) passionnées, curieuses, enthousiastes. C’était amusant d’avoir à remonter le moral de ceux qui ne voulaient pas que ça se termine. Je suis restée ferme et souriante, les cartes étaient jetées : c’est la der des ders ! Chacun s’en est donc allé, certains tristes, moi heureuse d’un travail accompli en beauté. J’ai rangé mes cahiers de notes, mes livres à partager, j’ai retrouvé les miens qui m’ont demandé : alors, c’était bien ?

Oui, c’était bien. À présent, soulagée, il me faut tourner la page, penser à mieux honorer une autre vie. J’ai tant d'autres voyages à accomplir, de hauteurs à franchir, de mondes à découvrir, de belles danses à vivre, qu’au mitan de mon siècle, apprendre à moins m’égarer, me perdre, est une belle leçon de vie. J’ai donné aux Huns cinq années et mon porte-monnaie, mon sourire et ma joie de vivre. Dans une vie ce n’est pas rien cinq années, mine de rien… Je rebondis donc plus riche de tout ce que j’ai offert, ça non plus ce n’est pas rien, et je n’en suis pas peu fière !

Je vous donne rendez-vous sous d’autres hémisphères, latitudes, attitudes et remercie les hautres — qui font un formidable travail littéraire dans l'ombre : Solange et Dolores des Ulis, Monique de Palaiseau, Catherine de Bonneuil-sur-Marne, Céline de La Norville, Patricia et Claire de Bures, Dominique et Isabelle de Sainte-Geneviève-des-Bois, Sophie de Forges-les-Bains, Cristelle, Sarah et Lydia de Cluses, Limours et Chevreuse, ainsi que toute l’équipe de la BS d’Orsay — pour tout ce qu’elles m’ont offert en si peu de temps et pendant si longtemps : une confiance, une complicité, une osmose, quelques petits bonheurs, une espérance au fond des poches, un adorable viatique.

C’était bien, les filles, vraiment bien. Merci !

Pascale Arguedas, Gif, janvier 2012

 

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Livres aimés, non chroniqués : Portraits d’automne de Roger Wallet, éd. Le Dilettante, 1989 ; Les solidarités mystérieuses de Pascal Quignard, éd. Gallimard, 2011 ; Le Voyage de Monsieur Raminet de Daniel Rocher, éd. Le Serpent à plumes, 2004 ; Les affranchis jardiniers : Un rêve d'autarcie de Annick Bertrand-Gillen, éd. Ulmer, 2010 ; Au-delà du lac de Peter Stamm (Suisse), traduit de l’allemand par Nicole Roethel, éd. Christian Bourgois, 2012.

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Janvier

photo © Pascale Arguedas

 

Ce que chuchote le vent de la nuit

Il y a une foule de livres qu’il faut avoir lus, que tout le monde a lus, que je n’ai pas lus,
estimant sans doute qu’ils avaient été assez lus sans qu’ils aient besoin que je les lise ;
pendant ce temps-là, je lisais d’autres livres.
François Caradec

 

 

Lors de l’animation d’une rencontre littéraire le mois dernier, au détour d'une conversation engageant à la relecture, je partageais des écrivains comme Robert Walser, Vladimir Jankélévitch, Michèle Desbordes… Personne ne réagissait dans le public (nombreux, salle pleine), à croire que j'évoquais des fantômes inconnus — certains notaient même les noms sur un calepin. Espérons qu'ils aillent plus loin, les lisent... et qui sait, les relisent ! Je sème toujours sans savoir si la graine germera, mais je sème toujours à tout vent — un pincement de bonheur au cœur — les œuvres de ces grands écrivains, pétris de talent et d'humilité, capables de dire en leur temps, tout en riant sérieusement : Je ne peux être démodé puisque je n’ai jamais été à la mode (Jankélévitch).

Quelle ne fut pas ma joie immédiate, à la fin et en aparté, de discuter passionnément avec un lecteur de la salle venu se confier. Discussion n’est pas le terme approprié, c’était une écoute attentive et les rôles étaient inversés : je buvais les paroles d’un ancien élève de Jankélévitch, un professeur de philosophie à la retraite qui me raconta ses cours en amphithéâtre, des anecdotes savoureuses sur la personnalité de ce grand jongleur d'idées, son chez-lui, ses livres audacieusement dédicacés, ses salons privés (l’un de philosophe, l’autre de musicien — les cheminées remplies de manuscrits et de partitions), la gouaille, les apparentes contradictions (Erik Satie, Balthazar Gracian), l’intelligence mais aussi les parts d’ombre de ce bel orateur.

L’étincelle jaillit sous la forme d’un trait d’esprit du maître rapporté par l’ancien élève ravi, d’un éclair fugitif qui dit l’innocence tapie sous l’impalpable mystère de la vie et de la création. Le bonheur est souvent là, blotti dans le hasard d’une parole ingénument offerte, d'une balle lancée à l’aveuglette prise au bond par un lecteur anonyme qui vous la renvoie avec un irrépressible désir de partage, d’amour des belles rencontres, humaines et littéraires.  L'ombre et ses coulisses délivrent les plus heureuses, les plus durables nourritures de l'âme. Merci, Monsieur Dupont, une solitude partagée tient si chaud !

Pascale Arguedas, Gif, janvier 2012

 

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Livres aimés, non chroniqués : La liseuse de Paul Fournel, éd. POL 2012 ; La soeur de Sándor Márai (Hongrie), éd. Albin Michel 2011 ; Dans les veines ce fleuve d’argent de Dario Franceschini (Italie), éd. Gallimard 2010 ;   Europeana : Une brève histoire du XXe siècle de Patrik Ourednik (Tchéquie), éd. Allia 2004.

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