Humeur 2012

 

 

Décembre

 

Patagonie

 

Para Irene

 

Tu traversais un état minéral. Sans pensée ni volonté, tu souffrais une souffrance de pierre. Par la grâce de tes larmes muettes, tu es passé à un état végétal. Ton visage liquide a cherché le soleil. Tu as profité de sa lumière, qui éclairait ta souffrance, pour avancer dans une défaite absolue.

Tes sentiments alternaient dans une suite irrationnelle d’instants où les revirements étaient aussi violents que les changements climatiques des quarantièmes rugissants. Mon cœur se serrait ou peut-être se gonflait — je ne suis pas très au fait de ces métaphores cardiaques — en tout cas il y avait quelque part une vie qui tremblait en toi.

Au couchant, magnifiquement sanglant, tes virées en solitaire au bout du quai te rendaient au matin apaisé. Tu savais que l'océan est un grand rire inaccessible. Rien n’y laisse de trace, les bras qui y nagent ne l’étreignent pas, ils l’éloignent et le perdent. L'océan ne se donne pas. C'est une masse infinie de sel et d'écume. L'esprit de ce qui va advenir.

À peine rentré, tu t’allongeais et rêvais. Tes poumons avaient bu le vaste vent, tu étais entré dans le souffle du monde. Ta voix mélodieuse et claire éclatait en rires allègres avec ce bruit que fait l'onde quand elle se brise. Puis tu redevenais désert, pierre de Patagonie. Glacé, lisse, hagard, tu regardais sans voir. Ton malheur devint une confiture épaisse dont tu recouvrais tes amis. Après une dernière tempête de vagues gluantes le monde a fui.

Où t’es-tu enfui ? J’ai beau jardiner la pampa, aucune vie de toi. La peur s’est tapie dans tes rues. Tu halètes comme un chien. Ta prison m’envahit. Son silence m’asphyxie. Quelle mémoire t’éteint ? Toute chimère inquiète, je vais te rejoindre au bout du quai de cette Terre de Feu, tout crier aux embruns de l’oubli. Ne quitte pas encore ta chambre de torture, je te prie. Je viens.

Où se tient ton absence, toute distance est infinie.

Pascale Arguedas, Gif, novembre 2012

 

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Livres aimés, non chroniqués : Laissez-moi de Marcelle Sauvageot, éditions Phébus "Libretto", 2012. ; Opéra sérieux de Régine Detambel, éd. Actes Sud, 2012 ; Féérie générale d’Emmanuelle Pireyre, éd. de l’Olivier, 2012 ; Notre-Dame du Nil de Scholastique Mukasonga, éd. Gallimard, 2012 ; Cet été-là de William Trevor, traduit de l’anglais (Irlande) par Bruno Boudard, éd. Phébus, 2012 ; Le Monde à l’endroit de Ron Rash, traduit de l’anglais (USA) par Isabelle Reinharez, éd. Seuil, 2012 ; Nouvelle histoire de Mouchette de Georges Bernanos, éd. Le Castor Astral, 2009 ; Les Grands Cimetières sous la lune de Georges Bernanos, Le Castor Astral, 2008 ; Avril enchanté d’Elizabeth von Arnim, traduit de l’anglais par François Dupuigrenet Desroussilles, éd. 10/18, 2011 ; Au commencement était la mer de Tomás González, traduit de l’espagnol (Colombie) par Delphine Valentin, éd. Carnets nord, 2010.

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Liste récapitulative 2012 des livres chroniqués ou conseillés tout le long de l'année.

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Novembre

 

la vie est un simple jeu d’eau

 

les chagrins sont de petites pluies qui ne mouillent pas

et que dire de ce qui m’importe vraiment
de tous ces mots riants que l’on se jette à la figure
un soir de débordement, mots vifs de bonne humeur
chantés à claire-voie, phrases pour rien ricochets riant,
danse amusée de paroles sans poids,
d’un mot à l’autre, à trébuche-rire,
les pensées à saute-mouton se sourient d’aise,

la douce rumeur de plein assentiment
se brise en applaudissements,
la langue se délie dans l’enjouement,
cascade en décrue qui s’atténue, ralentit
puis se tait jusqu’au silence,
riant sous cape dans le flot des Bravo des Encore
des fous rires à tire d’aile recueillis par l’oreille,
s’enroulant en spirale de lumière,

temps béni où le temps fait grâce,
persuade que rien ne peine et,
hors d’haleine, attendant que la marée monte,
l’on se rend compte qu’on est bientôt au large,
qu’il est déjà presque demain à jouer malin
entre dire et dédire rire et rerire

la vie est un simple jeu d’eau

(c’est seulement dans les leçons de géographie que les fleuves se jettent dans la mer pour s’y perdre)

Pascale Arguedas, Gif, octobre 2012

 

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Livres aimés, non chroniqués : Les Désarçonnés de Pascal Quignard, éd. Grasset, 2012 ; Un dieu un animal de Jérôme Ferrari, éd. Actes Sud, 2009 ; Où j’ai laissé mon âme de Jérôme Ferrari, éd. Actes Sud, 2010 ; Le Sermon sur la chute de Rome de Jérôme Ferrari, éd. Actes Sud, 2012 ; Une journée avec Monsieur Jules de Diane Broeckhoven, traduit du néerlandais par Marie Hooghe, éd. Nil, 2011 ; Nashville chrome de Rick Bass, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne Rabinovitch, éd. Christian Bourgois, 2012 ; Train de nuit avec suspects de Yoko Tawada, traduit du japonais par Ryoko Sekiguchi et Bernard Banoun, éd. Verdier, 2002 ; Certaines n’avaient jamais vu la mer de Julie Otsuka, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Carine Chichereau, éd. Phébus, 2012.

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Octobre

 

Monsieur

Heureux soient les fêlés, car ils laisseront passer la lumière.
Michel Audiard

 

 

Il ne répondait pas quand on ne l’appelait pas « Monsieur ». Il exigeait qu’on s’adressât à lui à la troisième personne de politesse.

Il avait plus de soixante-dix ans et on pouvait compter les années sur lui, comme celles d’un vieux chêne décapité qui laisse admirer ses strates circulaires.

C’était un grand vieillard parcheminé à l’ossature de dinosaure, bien cambré sur ses reins, encore doué d’une force de cheval, bien que l’âge et le travail eussent ôté toute souplesse à ses jointures noueuses. Son crâne chauve, noblement convexe, était entouré à la base d'une couronne de cheveux blancs. Son visage décharné et rugueux avait un teint olivâtre, ses yeux veinés de sang étincelaient au fond d’arcades sourcilières énormes où ils s’enfonçaient comme des chiens féroces au fond de leurs tanières.

C’était un être admirablement armé pour la vie. Il émanait de lui intelligence et astuce comme l’énergie émane du radium. C’était la même continuité silencieuse et pénétrante, ni effort ni répit, aucun signe d’épuisement. Il débordait à tel point de confiance qu’il en restait une belle ration à allouer au prochain plus mal loti.

Mais il fallait le connaître, déblayer le terrain, infiltrer l'écorce pour atteindre le cœur car dans sa poitrine, squelettique mais puissante, bouillait inlassablement une colère gigantesque et indéterminée, une colère insensée contre tout le monde, une colère contre lui-même et contre tous, contre le jour quand il faisait jour et contre la nuit quand il faisait nuit, contre son destin, contre tous les destins.

Il jurait sans discontinuer, avec méthode et avec soin, s’interrompant avec acrimonie pour chercher le mot juste, se corrigeant souvent, se démenant quand il ne trouvait pas le juron approprié. Il jurait alors contre le juron qui ne lui venait pas.

Qu’il fût enfermé dans une démence sénile sans espoir, c’était évident mais il y avait de la grandeur dans cette démence, de la force et une dignité barbare, la dignité humiliée des fauves en cage.

Dans le quartier, on le respectait et on le craignait, d’une crainte vaguement superstitieuse. Seuls les enfants l’approchaient, avec la familiarité impertinente des oiseaux qui batifolent sur la croupe rugueuse des rhinocéros. Ils s’amusaient à provoquer sa colère avec des demandes ineptes et inconvenantes qui le faisait rugir.

De plaisir ? se demandait-on.

Pascale Arguedas, Gif, septembre 2012

 

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Livres aimés, non chroniqués : Les Pays de Marie-Hélène Lafon, éd. Buchet Chastel, 2012 ; Le Lynx de Silvia Avallone, traduit de l’italien par Françoise Brun, éd. Liana Levi, 2012 ; Moi, Jean Gabin de Goliarda Sapienza, traduit de l’italien par Nathalie Castagné, éd. Attila, 2012 ; Journal des jours tremblants de Yoko Tawada, traduit de l’allemand par Bernard Banoun, éd. Verdier, 2012.

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Septembre

 

Je le jure !

Le bonheur, c'est d'être heureux ;
ce n'est pas de faire croire aux autres qu'on l'est.

Jules Renard

 

Je regarde toujours les vitrines des petites librairies pour faire le plein de bonheurs à venir, notant dans mon calepin des idées d'évasions futures. Hier, mon regard s'est longtemps arrêté sur L'Art de la joie. Quel beau titre, quel bouquin ! Je me suis souvenue précisément de cette lecture, de la librairie où je l'avais acheté à sa sortie en 2005, de l'enthousiasme convaincant du libraire pour cette sicilienne éprise de liberté que je ne connaissais, du temps que j'avais volontairement étiré pour prolonger le plaisir de lecture. La très belle maison Attila (qui a édité La Tombe du tisserand de Seumas O’Kelly, une merveille!) va publier son plus beau livre paraît-il, foi de libraire, vais-je encore succomber...?

Enthousiasmée, j'ai regardé attentivement les autres ouvrages et j'ai souri, devant mes minuscules Bouts de ciel entre les doigts. Belle surprise de les voir en vitrine, en si bonne compagnie... Cela m'a plu et amusé, par manque d'habitude d'être ainsi exposée peut-être, sûrement habitée du souvenir d'un écrivain éternel qui disait : Ne nous prenons pas au sérieux, il n'y aura aucun survivant ! S'ils vous tentent, vous pouvez les trouver dans trois librairies de l'Essonne (Les Racines du vent, Interlignes et Liragif). Sinon, vous pouvez aussi me les demander. Les quelques retours reçus sont encourageants et participent, en toute lucidité, à ma bonne humeur de septembre.

J'en profite pour vous inviter à (re)lire aussi des ouvrages moins récents tels ceux de Philippe Blasband qui a rarement fait parler de lui et pourtant : "La noblesse, ce n'est peut-être qu'une façon de se tenir détaché du monde, d'y toucher mais seulement du bout des doigts, de garder une distance pudique, avec un très léger sourire, très doux, qui réchauffe le cœur des gens et les rassemble autour de vous." En le relisant aujourd'hui, je suis frappée : le titre de mon bouquin ne serait-il pas né d'une de ses lectures ? Peut-être, inconsciemment je le jure (si c'est le cas), et m'en réjouis !

Pascale Arguedas, Gif, août 2012

 

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Livres aimés, non chroniqués : Home de Toni Morrison, traduit de l’américain par Christine Laferrière, éd. Christian Bourgois, 2012 ; Les Quatre Livres de Yan Lianke, traduit du chinois par Sylvie Gentil, éd. Philippe Picquier, 2012 ; La Nuit d’Ors – Fantaisie dramatique en trois tableaux de Xavier Hanotte, éd. Le Castor Astral, 2012 ; Il fut un blanc navire de Tchinguiz Aïtmatov, traduit du russe par Lily Denis, éd. Phébus "Libretto", 2012 ; La Méridienne de Marc Roger, éd. Folies d’encre, 2012 ; Un renard à mains nues d’Emmanuelle Pagano, éd. POL 2012.

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Août

 

Bleu Lavande

tu dis qu’on entend
la mer dans mes mains
comme si j’étais un coquillage
tu as la tête sur mes genoux et
ta question ricoche sur mon front
comme un galet lancé plein air

mon silence te répond des
mots de bouche refoulés
et tu éclates d’un rire
clair sur mon nombril muet
frottes ta joue dans ma paume

j’entends le picotement de paille
de ton sommeil sur mes genoux
et le petit bruit de ruisseau dans
la maison pleine de radiateurs
à purger avant l’hiver

Pascale Arguedas

 

Il est coutume d’entendre que le bonheur se vit et ne s’écrit pas (ou peu) car le malheur ou les drames seraient littérairement plus riches. Je ne le crois pas. Je pense plutôt que le bonheur se vit simplement et s’écrit, mais il est si difficile à saisir, dans toutes ses nuances, que peu osent s’y frotter avec les bons mots. Les écrivains qui m’ont accompagnée dans des rencontres publiques savent combien je récuse cette idée reçue du morose "plus parlant" et la combats de toutes mes forces. C’est d’ailleurs sûrement la raison de mon attirance boulimique pour la poésie et les nature writters qui me nourrissent.

Je lis donc périodiquement des poètes, et des écrivains qui élèvent la nature au rang de personnage, ne la considérant pas comme un décor. Tous livrent à leur façon une résistance à l'ignorance que nous entretenons quant au monde où nous vivons, résistance à notre refus d'ouvrir les yeux sur les formes secrètes de la beauté, résistance à notre surdité quand s'élève une voix autre qui narre un récit différent. Après de longs silences sur ces lectures heureuses, je consacre ces mois d'été, propices aux randonnées, aux découvertes naturelles et aux rêveries, à des nature writters. Avec eux on marche différemment, on vit autrement, on respire plus amplement. De la mousse peut même finir par pousser sur leurs livres. Au bout d'un certain temps, ceux-ci se mettent à durcir et à ressembler à des galets gris de rivière, à l'heure où la lumière du soleil se froisse à la surface de l'eau.

Suspension de la lumière. Jubilation des chênes effleurés par le vent. Lorsque vous approchez votre oreille de l'eau, au-delà du gargouillis jaillissant du dédale des graviers, il y a le son plus éloigné de la fugue. Un cahier de musique est ouvert — clefs de fa et de sol, notes liées et trilles, notes altérées, indications d'arpège et de glissando. Le bruit de la rivière devient pareil à l'éclat de rire des chevaux, votre cœur bat comme une chute d'eau et votre imagination cavale à travers le bonheur au grand galop.

A l'heure du plaisir, choisir un regard bleu lavande n'est pas trahir.

Pascale Arguedas, Montfroc, juillet 2012

 

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Livres aimés, non chroniqués : Les Ames fortes de Jean Giono ; Les Grands Chemins de Jean Giono ; Le Moulin de Pologne de Jean Giono ; Le Bonheur fou de Jean Giono.

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Juillet

 

 

Là-haut

Il s’agit seulement d’un rêve d’herbe que
le vent courbe vers l’est à contre-soleil
pendant l’heure qui précède le coucher du soleil
dont nous apercevons le secret dans un jeu d’enfants
Robert Duncan

 

Seul en parapente, c’est l’évidence : le monde connu a disparu, ses repères usés, ses contraintes obscures, et la notion du temps. L’horizon s’agrandit. Juste le bruit du vent, la rumeur soyeuse, modulée que la voile diffuse. Le petit bruit du vent dans les immenses paniques. Trouver l’équilibre entre centre de voilure et centre de dérive, puis se laisser guider par des sensations exquises, même si la trouille mord à pleines dents. Chaque instant a sa pure existence, rend figé, dans l’attente d’une surprise nouvelle et l’envie de l’être, l’envie d’un vol allégé des rumeurs du monde au plein d'une matinée éclatante, brillante, presque trop. Choc de la lumière aveuglante, vibrante, qui donne l’élan, l’envie du pas en avant. Aucun projet, nulle mémoire ni son désir, seul l’instant présent. Respirer, enfin libéré du vertige de vivre qui devient si futile, vu d’en haut.

La tête en vrac, le cœur sincère, l’âme en repos, les yeux écarquillés, on apprécie sa chance : être à sa bonne place, entre herbe et nuage, rire du matin et rire du soir, entre cascade d’amitié et d’amour au centre des éléments qui nous constituent. Odeur blanche pimpante d’un jour de fête dans une chambre à air pleine de bise fraîche et d’émotion durable. On entre dans un temps respirable, on peut s’avancer à découvert, on ne croise plus que des couleurs sûres qui parlent une autre langue. Des verts somptueux, un jaune vif, des bleus radieux, plein de gris, de blancs, et, comment dire ? La beauté vous traverse de part en part, on ne peut pas la comprendre, on sait seulement qu’elle est là puisqu’on respire sa lumière. Oxygène, mélodie d’un chant clair, caresse d’un vent porteur frôlant une palette de marron couleur terre.

On devient le roi du monde et ça se voit, on est sympathique et beau, visage candide, enfantin, disent ceux qui regardent lorsqu'on revient, et on les croit car c’est à passer cul par-dessus tête tant de bonheur ! On a le sentiment de partager un secret connu de nous seuls, mais surtout qu’une autre histoire commence. Comme si une très fine vérité de la vie, de la vraie vie mystérieuse du monde s’y trouve d’un coup exprimée, en douce. Cette sorte de hâte joyeuse qui vous prend dans le ciel, celle qui s’établit quand on largue toute amarre dans un état de semi apesanteur, c’est comme si on devait réinventer le paysage, redessiner les couleurs du temps en lustrant les étoiles afin qu’elles demeurent brillantes dans le levant, même à terre en revenant, lorsque le crépuscule l’illuminera de ses éternelles dépressions, fusées de détresse jamais repérées, attentes en rade solitaires qui paraissent, vues d’ici, de si haut, de si petites ombres passagères.

Se garder de l’euphorie qui gravit l’échelle mais s’en servir ici bas, surtout à bout de flot, en continuant de peindre les comètes, chevaucher les rayons, voler les étincelles, mettre le feu aux artifices ! Brûler la vie, comme elle est, comme elle vient, comme elle va. En jouir à l’abri des regards. Vivre et ne plus écrire. Sauf un mot, peut-être — pour sauver ce temps béni de l’incendie amnésique des âges qui s’allongent : Là-haut !

Pascale Arguedas, Beaudean, juin 2012

 

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Juin

 

 

La Gazette des Racines du vent

En compagnie de Dominique
10/05/2012
Avec mon amitié

Lydia 

 

Comme souvent, j’ai passé deux heures chez Lydia, mon amie libraire à Chevreuse (librairie Les Racines du vent). On a feuilleté des livres entre lecteurs, j’ai partagé un très bel album (La leçon de pêche de Heinrich Boll illustrée par Emile Bravo) avec un jeune homme aussi conquis que moi. Puis on a bu un café sur le trottoir, au soleil enfin de retour, autour d’une petite table en fer forgé, avec une autre cliente que je ne connaissais pas. Lydia nous dit en se levant : vous êtes de vraies amies, donc même si vous ne vous connaissez pas, comme je vous aime beaucoup, je sais que vous allez vous apprécier. Elle est comme ça, Lydia. Ce jour-là, toujours dérangée pour servir ou conseiller, elle nous a laissé discuter entre inconnus que le livre réunit. On a l’habitude et on en jouit. Un garçon de dix ans la suit de près, descend de son vélo, le gare contre la vitrine, allonge la béquille d’une main malhabile, glisse un œil fier à notre table, sourit avant d’entrer. Quand Lydia revient on reprend notre conversation autour d’Autzterlitz de Sebald, on dérive Sur la route de Babadag de Stasiuk. L’homme de l’album jeunesse nous quitte, se retourne le temps de nous prendre en photo, pour le plaisir : vous riez toutes ! Le temps passe agréablement, la femme part, je m’apprête aussi à y aller, attends que Lydia finisse de servir une dame qui l’a longtemps gardée, puis je lui lance Ciao Lydia, j’y vais ! Elle me regarde, attend que la cliente parte et me dit Pas maintenant, je ne vais pas bien, et elle fond en larmes. Je la rejoins derrière le comptoir, l’accompagne à l’arrière boutique. Pourquoi… ?

- Cette dame qui vient de sortir m’annonce le décès d’une cliente que je ne verrai plus, ce n’est pas possible !
Et elle pleure, et je la laisse pleurer, et je l’écoute me raconter leur première rencontre.
- Après avoir longtemps regardé un Blondin en vitrine qu’elle est entrée acheter (un Blondin, tu te rends compte !), je lui ai conseillé Les Gazettes d’Adrienne Monnier que j’adore — ce livre fut une révélation, jeune il m’a chuchoté à l’oreille qu’un jour j'aimerais faire ce métier. La semaine suivante, elle s’exclame depuis le seuil de la librairie : C’est un chef-d’œuvre ! C’est un chef d’œuvre ! Et elle était heureuse ! Et elle était belle, si pleine de bonheur ! On est devenu amies, on a souvent discuté. Comme je l’aimais… je ne la verrai plus… et dire que j’ai hésité à passer la voir, pensant qu’elle était en vacances chez sa fille alors qu’elle était en train de mourir, je m’en veux…
- Ne t’en veux pas, elle t’a préservé d’un spectacle auquel elle ne désirait pas que tu assistes.
- Oui, tu as raison, mais je m’en veux…
Et elle pleure.
- C’est quoi ce livre, tu l’as ? Je ne le connais pas.
- Tu ne le connais pas ? Elle marche vite vers le livre, tapi sous une pile en équilibre posée sur un tabouret de bois à trois jambes, me le tend.
- Je ne t’ai jamais parlé de lui ? Je suis impardonnable !
- Donne, je te l’achète.
Lydia connaît sa librairie par cœur, l'exact emplacement de chaque livre vers lequel elle se dirige sans hésiter, comme aimantée. J’en suis heureuse, autant du soin qu’elle leur accorde que du respect dont elle les honore, comme une politesse faite à des amis. On se dirige vers la caisse. Elle pleure encore, refuse catégoriquement mes sous, m’écrit une dédicace au crayon à papier, En compagnie de Dominique 10/05/2012 Avec mon amitié Lydia, et me dit : Ça fait du bien de savoir que c’est toi qui va lire ce livre, tout en essuyant du bout d’un kleenex son noir rimmel qui coule, coule…

J’aime ces reprises de flambeau pleines de sens au-delà de la mort, l’émotion qui noue et se joue tant de nous ! Le soir même j’entame la lecture des Gazettes* d’Adrienne Monnier (1892-1955) et découvre une femme exceptionnelle, une libraire épatante, et soudain tout s’éclaire. Ces vie et littérature de fraternité, cette démarche qui consiste à inviter les lecteurs à s’asseoir, à échanger, à prêter le temps d’une lecture des livres avant de les acheter, histoire de se faire une idée et ne pas se tromper. Cette manière si personnelle que Lydia a de partager passionnément et sans aucune arrière-pensée marchande (qui incite à la confiance et donc à l’achat), lisant si souvent à voix haute un extrait parlant, convaincue de l'ivresse de causer avec des gens qui aiment les livres, de tisser des liens entre eux. Cette fougue brûlante que nous partageons tous dans ses murs, ces éclats de rire, de complicité, ces joutes oratoires amicales faites d’engagement et d’authenticité, cette douceur silencieuse aussi et ce parfum rare qui habite les pages des livres que l’on se tend. La littérature y est chaleur, rencontre, partage, humanité, éveil de tous les sens dans la convivialité.

Adrienne Monnier, revuiste, traductrice, libraire qui tenait rue de l’Odéon à Paris la célèbre librairie Les Amis des Livres, écrivait en 1940 une évidence qui me semble toujours d’actualité : « Les Français ne laissent pas les livres leur en imposer – laissent-ils rien leur en imposer ? Pour eux, un livre c’est un ami ou rien. Leur résistance envers la reliure ou le cartonnage d’éditeur est très significative ; ils ne supportent la rigidité que d’un livre d’étude. Ils veulent des volumes brochés, souples, pas trop grands ; il est bon de pouvoir les mettre dans sa poche et de les retourner un peu, un tout petit peu en les lisant ; on sait bien que ce n’est pas bon pour le livre, on se retient quand le livre est neuf ou quand il ne vous appartient pas, mais quand on a la chance d’avoir entre les mains un volume usagé acquis pour quelques sous ou peu de francs, on le traite sans façon, c’est un bouquin.[…] Un Français qui goûte la possession des livres peut éprouver un certain plaisir à n’en point acheter, plaisir de chasteté, fait à la fois d’économie et de rêverie. C’est souvent parce qu’il a du livre une idée haute et subtile qu’il n’en possède que peu. Nulle part, autant que chez nous, la qualité n’est aussi appréciée, n’est aussi exigée, nulle part l’esprit critique n’est aussi fort. On a beaucoup parlé, ces temps-ci, de campagnes en faveur du Livre, je crois que ces campagnes ont surtout mis en mouvement les auteurs et les éditeurs, mais peu, bien peu les lecteurs. Parce que : ou l’on est ami des livres et l’on n’a rien à apprendre là-dessus, ou l’on est insensible aux livres et on ne se fera pas un devoir d’en lire. C’était, d’ailleurs, une grosse erreur de parler de devoir ; lire est un plaisir, comme de se promener avec un ami, d’entendre un bon acteur, d’avoir de beaux vêtements, de manger du poulet rôti ou des gâteaux ; c’est le plus grand et le plus durable des plaisirs, on l’a dit cent fois et c’est la pure vérité. Même ceux qui lisent pour s’instruire lisent par plaisir (je parle des adultes). Il n’y a rien de plus passionnant que de s’instruire, quand on ne le fait pas sur commande, mais par désir personnel de connaissance. […] Ce n’est pas que je dédaigne la compagnie des auteurs dont j’admire l’œuvre, mais c’est toujours par rapport à leur œuvre que je les aime et non par rapport à leur gloire ou à leurs bons procédés à mon égard. Cela pour dire que je puis facilement me passer des gens (il y a des jours où je me passerais volontiers de moi-même) et qu’en ce pays des livres où j’habite, les morts peuvent compter tout autant que les vivants. »

Dominique, vous aviez raison : Les Gazettes d'Adrienne sont géniales et intemporelles !

Pascale Arguedas, Gif, mai 2012

 

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*Les Gazettes d’Adrienne Monnier, éditions Gallimard, collection "L'Imaginaire", 1996. Du même auteur, lire Dernières Gazettes et Rue de l’Odéon, à ne pas confondre avec Passage de l'Odéon de Laure Murat, passionnant également.

Autres livres aimés, non chroniqués : Gagner sa vie de Fabienne Swiatly, éd. La Fosse aux ours, 2006 ; Le Roi n’a pas sommeil de Cécile Coulon, éd. Viviane Hamy, 2012 ; Entre deux mots la nuit de Georges Bonnet, éd. L’Escampette, 2012 ; La Coquetière de Linda D. Cirino, traduit de l’américain par Claude Bonnafont, éd. Liana Levi, 2011.

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Mai

 

 

Paroles d’eau

Il me faut une rivière pour ouvrir le temps dans le sens de la pente douce, épuiser les impatiences, goûter au paradis du songe puis l’écrire, d’une plume calme et claire, au bord d’une eau douce, d’une eau de musique et de lumière.

Voyage lent, à voix basse, souriant, attentif au chant des roseaux. Le jour ralentit, la pensée paresse sur les rives fraîches quand on choisit de rêvasser les pieds dans la vacance, se tenant au bord de son reflet exact, pieds dans les nuages et vols d’oiseaux.

Des regrets pourraient remonter en surface car l’ombre a des siècles en mémoire mais on parvient à déposer ce poids de forêt, qui puise aux épaisseurs de la vase, au fond de l’eau tel un sédiment. Le silence alors sinue, remonte au sang et le vert de l’herbe devient léger comme un souvenir de menthe.

La pensée remonte les fleuves. La rêverie les descend, réajustant le regard vers le présent impossible, l’image soumise à l’infini bougé qui invite à se laisser aller, à prendre l’eau de toute part et couler, toujours en marche vers la mer, cette éternelle fuite vers l’oubli. Restent une ombre légère d’un brun couleur tisane et beaucoup de bleu azur dans l’heure neuve de l’éveil.

Ainsi va le poème. Lancer de la journée sur une note claire. Quelques paroles d’eau sur une modeste allée de lumière.

Pascale Arguedas, Gif le 6 février 2009

 

Poème extrait du recueil Assoiffée de lune, elle a dû sortir dans la nuit... de Pearl de Gaussac, illustration Daniel Maja, éd. Le Grognard, 2010.

 

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Livres aimés, non chroniqués : Une année à la campagne de Sue Hubbel, traduit de l’anglais (États-Unis) par Janine Hérisson, éd. Folio, 1994 ; Les Revenants de Laura Kasischke, traduit de l’anglais (États-Unis) par Eric Chédaille, éd. Christian Bourgois 2011 ; Mer d’encre de Richard Weilhe, traduit de l’allemand (Suisse) par Johannes Honigmann, éd. Jacqueline Chambon 2011 ; Un roi barbare de Robert Louis Stevenson, traduit de l’anglais (Ecosse) et présenté par Thierry Gillybœuf, éd. Finitude 2009.

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Avril

 

Le pied de la lettre

On n'a pas fini de m'entendre parler de bonheur,
qui est le seul but raisonnable de l'existence.
Jean Giono

 

Madame,

Sans savoir pourquoi, ou plus exactement pourquoi aujourd'hui, pourquoi ce soir, maintenant, je me décide à venir enfin poser ces mots que je traîne en moi depuis… des années sans doute ! Je viens de recevoir un de mes rares plaisirs du net, la "lettre de Calou", moi qui suis si peu abonnée au net. Comme toujours, je me réjouis, je me dépêche d’aller lire votre/ton (allez, je vais oser te dire « tu », j’espère que tu me le permettras, tant je me sens en sonorité familière avec tes mots, et puis sans doute avons-nous peu ou prou les mêmes âges, à une poignée d’années près…), je disais donc, je me dépêche de lire ton billet d’humeur, je plonge tête la première dans la photo, que j’admire bien souvent, et je nage ensuite avec délices dans ledit billet qui suit.

Et à chaque fois, je suis portée par l’admiration, ma joie de recevoir cette page que tu nous offres comme une bouteille à la mer, pour rien, sans savoir où elle ira. La joie (vraiment) de lire tes mots, ce lien que tu tiens avec les livres, ta propre gourmandise à découvrir un livre aimé, un poème, une phrase, un auteur. Plus d’une fois, tu m’as donné envie d’aller rencontrer, découvrir des auteurs. J’ai acheté plus d’un livre de poésie « à cause » de toi. J’ai mis avec délices mes pas dans tes chemins de lectures, comme une gosse, j’ai pris plaisir à marcher sur tes traces, mais en suivant mon chemin à moi, à mon rythme, avec mes envies. Et je pense qu’au fond, on a fait le même chemin, en parallèle depuis des années, des chemins d’abeilles, qui tournicotent et qui se recroisent, des chemins en liberté, en plaisir, en attirances.

Et depuis des mois, en recevant ta lettre, j’ai mauvaise conscience de ne pas venir te dire cette joie que tu me donnes, depuis si longtemps, et que je reçois, égoïstement, sans rien te donner en échange. Quelle merveille pourtant que le monde soit encore parsemé, comme ça, de dons, passionnés et gratuits, faits par de belles âmes ! J’aime que tu dises que tu aimes, comment tu aimes, pourquoi tu aimes, et même que tu ne dises pas pourquoi tu aimes. Nos croisements me sont devenus si familiers que je n’ai presque plus besoin de savoir pourquoi tu aimes. Par contre, je garde le plaisir de ton écriture, de tes mots, de tes formulations, j’aime ce que tu donnes à aimer des mots, leur silence, leur immensité, leur petite musique, leur mystère, bref, finalement, tout ce qui n’est pas définissable vraiment. Ta façon de le dire, en soi, est déjà un bout de chemin fait dans la rencontre du livre. C’est rare. C’est beau. Voilà.

Ce soir, je me suis dit qu’il fallait bien quand même que je me jette une fois à l’eau. Juste au moins cette fois, venir te remercier pour toutes ces heures de lecture que je te dois. Toutes ces errances, tous ces hasards qui ont abouti à de si belles rencontres, pour moi. Bien sûr, tu l’auras deviné, ma maison est remplie de livres, depuis toujours, la lecture est un des chemins de ma vie. L’écriture aussi, la musique, le silence, la photo, la poésie, je parsème autant que possible tout ça autour de moi, aux oreilles de mes enfants, dans les poches des voisins, des amis, j’accroche les poèmes aux toilettes pour qu’on les sache par cœur malgré nous… Mais sur mon vol désordonné d’abeille goulue et curieuse, tu as une place particulière, familière et bienveillante, nous avons, je crois, le même goût pour les mêmes pollens. Le même besoin de silence. La même admiration pour la vie et le talent de vivre. Le même goût de se réjouir de ce qui nous touche. Et à vrai dire, je ne serais pas étonnée de te trouver un jour, au bout de mon chemin, en route pour venir boire un café en passant. On se reconnaîtrait, j'en suis sûre, d'une manière ou d'une autre.

Je veux te dire le principal de la lecture, du partage des livres. Comment au fond, on a le sentiment de rencontrer quelqu'un, l'âme de quelqu'un quand on se trouve à partager le même bonheur au creux d'un même livre. Cette complicité de lecteur autour des mots d'un livre ou d'un auteur vaut toutes les paroles du monde, elle équivaut à bien des heures de discussion et de connaissance, c'est la rencontre de deux pulsations de vie, tout au fond. Peut-être y a-t-il l'équivalent dans les religions, peut-être est-ce cela la communion, je ne sais pas, je ne crois pas à grand chose d'autre qu'en l'homme... Et que donc, mon sentiment de richesse à ta lecture, vient non seulement des rencontres de livres et d'auteurs que tu m'as fait découvrir, mais aussi du sentiment que j'ai de t'avoir rencontrée, toi, la femme que tu es, qui me touche et m'émeut, dans sa façon d'être au monde. Voilà.

Merci donc, Pascale, infiniment, pour cette incroyable générosité que tu as à nous faire partager ta passion. Il faut que tu le saches. Que tu le crois. Que tu puisses y trouver du courage les jours de doutes et de « à quoi bon ». Et quelle que soit la longueur du chemin que tu nous feras encore partager, si tout devait s’arrêter demain, je te remercie pour la leçon que j’ai reçue. C’est une leçon que tu ne m’as pas donnée, c’est justement en ça que je l’ai reçue, moi qui étais si mal à ne pas pouvoir supporter les leçons de l’école… Je souhaite, égoïstement, recevoir encore longtemps de tes nouvelles, comme on peut souhaiter que le bonheur qu’on vit puisse durer toujours. Mais comme je suis déjà aussi capable de me dire que j’ai eu de la chance, et comme je suis capable de me sentir très riche de tout ce que j’ai vécu et partagé, alors, rien n’est grave.

Peut-être un jour tes chemins de travail t'amèneront dans la région de Besançon. Je serais alors ravie de pouvoir y croiser ton sourire, d'une manière ou d'une autre. Peut-être aussi oseras-tu me tutoyer... Je te souhaite plein de belles rencontres, encore et toujours, je te souhaite aussi l’énergie et le temps d‘écrire. Tu le fais avec un (vrai) talent qui me touche et me réjouit.

Très cordialement,

Anne Millet

 

Le mois dernier, j'ai reçu ce mot réconfortant d'une abonnée. Merci, sœur Anne ! Quel pied, ta lettre !

 

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Livres aimés, non chroniqués : Ce silence entre nous de Roger Wallet, éd. Denoël, 2000 ; Unité de vie de Fabienne Swiatly, éd. La Fosse aux ours, 2011 ; Furtive écoute de Jean-Vincent Verdonnet, éditions L’Arbre à paroles, 2012 ; L’Elimination de Rithy Panh (Cambodge) et Christophe Bataille, éd. Grasset, 2012.

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Mars

 

La félicité du glaneur

Qu’est-ce que le plaisir ?
C’est la vertu sous un nom plus gai.
Young

 

Sans contracter le culte pleureur du passé, j’aime cette expression de Montesquieu : "la félicité du glaneur". Elle ferait un beau titre de bouquin qui traiterait des miettes d’esprit et autres brindilles tombées de mes lectures. Une petite histoire de mes belles lettres en somme, à l'écart de la critique justicière, brutale et rapide que notre temps affectionne, critique de prétoire, duplice et boutefeu, encombrée et bruyante, volontiers cynique ou ricanante. Je ne me laisserai jamais aller au pouvoir sournois de médire comme eux, ça allège mon existence. Notre époque adore les victimes, moi non. Je me permets même que des folies qui font plaisir ! A chacun son ironie, forme suprême de liberté.

A la place d'une pareille impasse, j'entrevois simplement l'idée d'ouvrir un couloir secret vers une fête authentique, d'un silence absolu. L'amitié courtoise d'une visite civilisée à des œuvres qui ont marqué un chemin de lectures, qui délivrent la lumière transparente d'un monde délivré de l'urgence, qui communiquent au lecteur l'euphorie de la liberté. La preuve par l'analyse de textes nourriciers, qu’elles qu’en soient les sources, écrivains illustres ou inconnus. La confiance renouvelée en leur offrant la place qu’ils méritent au sein d'un groupe d'aficionados constituant cette fameuse alliance secrète que j'affectionne. Un livre hors mode, qui défie les temps, un livre qui dure, qu'on prend plaisir à relire et à offrir dans une bienveillante humilité. Un gros livre foisonnant, occupé à ouvrir tant d'autres livres, d'où s'envole aussitôt un essaim de formules magiques.

En rêver plutôt que l'écrire suffit aujourd'hui à mon bonheur de glaneuse. "J'ai souvent préféré être heureuse plutôt que digne", disait une petite gouvernante dans Jane Eyre. D'autant que cette idée de promenade buissonnière à travers les livres qui comptent, d'autres s'en sont magistralement acquittés. Pour n'en citer qu'une poignée, dans des époques et répertoires différents : Albert Thibaudet, Julien Gracq et Bernard Franck chez qui je me promène souvent, Mona Ozouf découverte récemment avec un plaisir fou. La félicité du glaneur s'offre à qui veut bien se donner la peine d'être ébloui en cherchant la révélation oblique qui fait bouger la statue dressée pour la postérité. Comme dans tout vagabondage, il faut faire confiance à la surprise, à la rencontre, ne jamais s'accorder le repos de l'évidence. A quoi bon savoir et prévoir, si on est empêché de voir ?

Pascale Arguedas, Gif, février 2012

* Réflexions sur la littérature, Albert Thibaudet, éd. Quarto 2007.
* Préférences, Lettrines, etc., Julien Gracq, éd. Corti.
* Rue des italiens, Bernard Franck, éd. Grasset 2007.
* La Cause des livres, Mona Ozouf, éd. Gallimard 2011.

 

 

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Livres aimés, non chroniqués : Génie la folle d’Inès Cagnati, éd. Folio, 1979 ; Sauf d’Antoine Emaz, éditions Tarabuste, 2011 ; Inspirations méditerranéennes de Jean Grenier, éd. Gallimard, collection "L’Imaginaire", 1998 ; Chienne de vie de Helle Helle, traduit du danois par Catherine Lise Dubost, éd. Le serpent à plumes, 2011.

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Février

 

Révérence aux Huns et aux hautres

Donne toujours plus que tu ne peux reprendre. Et oublie.
Telle est la voie sacrée.
René Char

 

L’aventure a pris fin, un dimanche de janvier 2011. C’était bien, ces animations littéraires partagées avec des lectrices (et quelques lecteurs) passionnées, curieuses, enthousiastes. C’était amusant d’avoir à remonter le moral de ceux qui ne voulaient pas que ça se termine. Je suis restée ferme et souriante, les cartes étaient jetées : c’est la der des ders ! Chacun s’en est donc allé, certains tristes, moi heureuse d’un travail accompli en beauté. J’ai rangé mes cahiers de notes, mes livres à partager, j’ai retrouvé les miens qui m’ont demandé : alors, c’était bien ?

Oui, c’était bien. À présent, soulagée, il me faut tourner la page, penser à mieux honorer une autre vie. J’ai tant d'autres voyages à accomplir, de hauteurs à franchir, de mondes à découvrir, de belles danses à vivre, qu’au mitan de mon siècle, apprendre à moins m’égarer, me perdre, est une belle leçon de vie. J’ai donné aux Huns cinq années et mon porte-monnaie, mon sourire et ma joie de vivre. Dans une vie ce n’est pas rien cinq années, mine de rien… Je rebondis donc plus riche de tout ce que j’ai offert, ça non plus ce n’est pas rien, et je n’en suis pas peu fière !

Je vous donne rendez-vous sous d’autres hémisphères, latitudes, attitudes et remercie les hautres — qui font un formidable travail littéraire dans l'ombre : Solange et Dolores des Ulis, Monique de Palaiseau, Catherine de Bonneuil-sur-Marne, Céline de La Norville, Patricia et Claire de Bures, Dominique et Isabelle de Sainte-Geneviève-des-Bois, Sophie de Forges-les-Bains, Cristelle, Sarah et Lydia de Cluses, Limours et Chevreuse, ainsi que toute l’équipe de la BS d’Orsay — pour tout ce qu’elles m’ont offert en si peu de temps et pendant si longtemps : une confiance, une complicité, une osmose, quelques petits bonheurs, une espérance au fond des poches, un adorable viatique.

C’était bien, les filles, vraiment bien. Merci !

Pascale Arguedas, Gif, janvier 2012

 

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Livres aimés, non chroniqués : Portraits d’automne de Roger Wallet, éd. Le Dilettante, 1989 ; Les solidarités mystérieuses de Pascal Quignard, éd. Gallimard, 2011 ; Le Voyage de Monsieur Raminet de Daniel Rocher, éd. Le Serpent à plumes, 2004 ; Les affranchis jardiniers : Un rêve d'autarcie de Annick Bertrand-Gillen, éd. Ulmer, 2010 ; Au-delà du lac de Peter Stamm (Suisse), traduit de l’allemand par Nicole Roethel, éd. Christian Bourgois, 2012.

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Janvier

 

 

Ce que chuchote le vent de la nuit

Il y a une foule de livres qu’il faut avoir lus, que tout le monde a lus, que je n’ai pas lus,
estimant sans doute qu’ils avaient été assez lus sans qu’ils aient besoin que je les lise ;
pendant ce temps-là, je lisais d’autres livres.
François Caradec

 

 

Lors de l’animation d’une rencontre littéraire le mois dernier, au détour d'une conversation engageant à la relecture, je partageais des écrivains comme Robert Walser, Vladimir Jankélévitch, Michèle Desbordes… Personne ne réagissait dans le public (nombreux, salle pleine), à croire que j'évoquais des fantômes inconnus — certains notaient même les noms sur un calepin. Espérons qu'ils aillent plus loin, les lisent... et qui sait, les relisent ! Je sème toujours sans savoir si la graine germera, mais je sème toujours à tout vent — un pincement de bonheur au cœur — les œuvres de ces grands écrivains, pétris de talent et d'humilité, capables de dire en leur temps, tout en riant sérieusement : Je ne peux être démodé puisque je n’ai jamais été à la mode (Jankélévitch).

Quelle ne fut pas ma joie immédiate, à la fin et en aparté, de discuter passionnément avec un lecteur de la salle venu se confier. Discussion n’est pas le terme approprié, c’était une écoute attentive et les rôles étaient inversés : je buvais les paroles d’un ancien élève de Jankélévitch, un professeur de philosophie à la retraite qui me raconta ses cours en amphithéâtre, des anecdotes savoureuses sur la personnalité de ce grand jongleur d'idées, son chez-lui, ses livres audacieusement dédicacés, ses salons privés (l’un de philosophe, l’autre de musicien — les cheminées remplies de manuscrits et de partitions), la gouaille, les apparentes contradictions (Erik Satie, Balthazar Gracian), l’intelligence mais aussi les parts d’ombre de ce bel orateur.

L’étincelle jaillit sous la forme d’un trait d’esprit du maître rapporté par l’ancien élève ravi, d’un éclair fugitif qui dit l’innocence tapie sous l’impalpable mystère de la vie et de la création. Le bonheur est souvent là, blotti dans le hasard d’une parole ingénument offerte, d'une balle lancée à l’aveuglette prise au bond par un lecteur anonyme qui vous la renvoie avec un irrépressible désir de partage, d’amour des belles rencontres, humaines et littéraires.  L'ombre et ses coulisses délivrent les plus heureuses, les plus durables nourritures de l'âme. Merci, Monsieur Dupont, une solitude partagée tient si chaud !

Pascale Arguedas, Gif, janvier 2012

 

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Livres aimés, non chroniqués : La liseuse de Paul Fournel, éd. POL 2012 ; La soeur de Sándor Márai (Hongrie), éd. Albin Michel 2011 ; Dans les veines ce fleuve d’argent de Dario Franceschini (Italie), éd. Gallimard 2010 ;   Europeana : Une brève histoire du XXe siècle de Patrik Ourednik (Tchéquie), éd. Allia 2004.

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