Humeur 2013

 

 

Décembre

 

Elles et lui

Aussi étroit que soit le chemin,
Bien qu'on m'accuse et qu'on me blâme ;
Je suis le maître de mon destin,
Le capitaine de mon âme.
William Hemley

 

Elles se dégingandent, en souplesse et majesté, comme si elles étaient montées sur des roulements à billes. Leur prestance libèrent la beauté féminine africaine d'une lourdeur souvent un peu callipyge et indolente sous les boubous.

Elles discutent à bâtons rompus, pareille à deux petits torrents fougueux et parallèles. Tantôt ils glissent, tout lisses, sous un long frémissement, tantôt comme sur un lit de cailloux et sans ralentir ils tressautent, provoquant une dégringolade de mots français fruités. Elles passent sans transition d'un régime à l'autre, les mélangeant quelquefois avec un brio naturel.

Elles croquent les instants avec des dents radieuses sous des lèvres couleur muscat. Sans cesse s'exclament, partent dans un grand rire contagieux ou prennent un air sévère, avant de rebondir probablement sur de longues jambes avides de franchir les obstacles sociaux.

Soudain, elles s'arrêtent, appuient sur les boutons de ces digicodes qui ont transformé en coffre-fort jusqu'aux logements les plus déshérités de la capitale, se séparent, disparaissent en silence.

Sur le trottoir bondé et braillard, je me sens orpheline, comme si la vie m'avait joué un mauvais tour. Je fredonne un air de Miriam Makeba, pense à Nelson Mandela qui s'en va et à tous ces grands, illustres ou lambdas, dignes et pacifistes jusque dans leur dernier combat.

 

Pascale Arguedas, Paris, décembre 2013

 

*

 

Novembre

 

regard rêveur
perdu dans le ciel crayeux
de cet heureux dimanche de novembre,

adossée au passé
je songe à la chance de naître,
à la mère qui m'a chaleureusement

poussée à vivre il y a cinquante-deux ans,
au silence bourdonnant d'une neige qui se prépare
au fond du ciel

 

Pascale Arguedas, Gif, 24 novembre 2013

 

*

 

ils habitent l'amour
le silence les déborde
il fait beau dans le monde entier

il lui parle de projets qui jettent des ponts sur les eaux
dans ses yeux ouverts passent des rivières
son pouls précipité bat comme la pluie

il lui dit la vie, son accent, son ampleur, son eau pleine
il lui dit si la vie s'endort, ne crois plus, sois sûre
risque-la

ils sont jeunes, leurs jours sont longs
ils se sont accoudés au bord du soir
et des paroles de l'aimé

déjà comprennent le geste de la cascade
qui leur apporte comme un chien enjoué
tous les galets de la montagne

 

Pascale Arguedas, Sofaïa/Ste-Rose, novembre 2013

 

*

 

Au-delà des brisants
où s'écrase librement une faible houle,
la mer somnole, bande gris-rose
un peu lumineuse striée de blancheurs fugitives.

En lisière de la plage,
entre sac et ressac
et sous un ciel en mouvement,
bruissent la mémoire de l'air et de l'eau.

Des parfums végétaux coulant des montagnes,
filtrés sur de multiples verdures
puis rabattus par le vent de terre,
enivrent et endorment l'inquiétude.

D'une voix lente qui a vu
le ciel et la mer
j'écris dans mon carnet
que ce qui compte le plus

ce n'est pas d'en parler
mais de laisser flotter leurs noms,
leur faire un nid de mémoire,
les protéger de toute gloire.

 

Pascale Arguedas, Deshaies, novembre 2013

 

*

 

Octobre

 

quelle insolence
à la dure vie à vivre
ta joie qui fait un pied de nez
au monde qui titube !

sans tuteur
tu prends de l'ampleur
chaque fois que tu t'élances
à perdre cœur !

le regard bleu d'un inconnu
suffit à te rendre la vue
et ton rire étonné
à nous rendre le monde !

 

Pascale Arguedas, Gif, octobre 2013

 

*

 

 

les bogues sont tombées des châtaigniers,
les feuilles ont pâli puis se sont caramélisées,
ont roussi en jaune aigu, terre de sienne, rouille boue,
or du Pérou — dont on pare les masques,

l’automne est entré en douce dans le froid de l’avenir,
le goût d’acier poli va envahir nos poumons,
nos paroles vont s’évaporer à la vue
comme écrites à la buée sur la vitre du temps,

nous allons admirer la fleur du givre
avec les oreilles d’âne que dessinent
les grandes pattes des sauterelles
au ras de l’herbe grêle

car l’automne n’aurait jamais choisi
les couleurs de radio nostalgie
sans l’inquiétude contagieuse
des grands 

 

 

Pascale Arguedas, Gif, octobre 2011

*

 

 

Marcher

Il est vain de s'asseoir pour écrire
quand on ne s'est jamais levé pour vivre.
Thoreau, Journal

 

Marcher, mesurer de ses jambes sans rivales la largeur de la terre. Aller de l'avant avec légèreté, porté ailleurs, débarrassé de tout ce que l'on a laissé derrière soi — écrans, caquetage bruyant, modes tourbillonnantes, comédie des masques, calcul, dosage, flatterie des amis, des ennemis. Joie, profonde, immense, complémentaire de la fatigue, de l'oubli de soi et du monde. Marcher pour partir, avancer, rejoindre, repartir. Habiter dans son corps les paysages qui se transforment sous le pas. Un corps qui infuse lentement odeurs, couleurs, saveurs, lumières. N'être qu'un simple regard, s'émerveiller, approcher le sentiment d'éternité en marge des mondes civilisés. Ne plus avoir à courir ni à ramper, seulement marcher, respirer, exister en accompagnant le temps, le laisser nous traverser. Retrouver en profondeur un rythme fondamental. Partager, à deux à trois, la solitude, le silence attentif dont rien ne dépasse. Se taire ou dire des mots de rien accrochés aux secondes, dire du banal qui ponctue le silence d'une vibration de plus, celle de s'entendre résonner. Penser sans le brouillage, le brouillard, le barrage, la douane de la culture et de la tradition. Marcher pour vivre tous les possibles, ne cherchant qu'à voir, regarder, profiter de la frugalité, posséder le monde sans rien voler. Décapé du vernis de l'homme social, s'abandonner à un bonheur lent, tranquille, de vivre. Retrouver la simplicité absolue de la présence, au-delà de tout espoir, en-deçà de toute attente. Être pleinement. Communion d'âme et de corps. Se rendre simplement disponible, à soi, à une poignée d'autres. Réapprendre à s'aimer. Combler le cœur abandonné à son mouvement premier, naturel. Ne plus figurer. Être. À la verticale de son destin ou de ses rêves d'enfant.

 

Pascale Arguedas, Gif, octobre 2013

*

 

à Sylvie P.

 

il faisait un temps d'une douceur d'épaule
un temps de frôlement
de caresse dans la nuit

la nuit où passent dans le noir
l'odeur froissée de la terre
la tendresse brune des ombres

le soir glisse sur les branches courbes des arbres
et cette lumière dans l'air et sur les choses
le silence traversé d'oiseaux

leurs cris plus haut

pour la première fois de sa vie
il croyait tenir dans ses mains l'odeur des saisons
et commença à comprendre comment naissent les trêves

sans penser à rien de précis
laissant filer ce qui lui venait à l'esprit
glissait sans l'atteindre

il plongea dans la légèreté
des bonnes rêveries
leur calme leur allure dégagée

merveilleusement irresponsables

 

Pascale Arguedas, Gif, octobre 2013

*

 

Septembre

 

Ceux qui

Ceux qui éprouvent le côté conciliant et guérissable des choses et ceux pour qui tout est côté incurable des choses.

Ceux qui pensent qu'on voit mieux depuis une hauteur et ceux pour qui on ne peut voir qu'en creusant.

Ceux qui se figurent la continuité dans le temps par l'image d'une spirale qui s'enroule dans l'espace, qui pensent en volutes et en cercles s'élevant haut dans le ciel et ceux qui voient le temps empiler ses strates couche après couche, pour qui cela s'enfonce et se cache à la vue en s'accumulant.

Ceux pour qui subsiste le manque, affichant un air d'avoir toujours à prouver quelque chose, un air fragile de qui paraît compter sur l'avenir pour donner du poids à ce qu'ils sont, et ceux, une sorte de paysans saturniens, lourds, terriblement lourds du poids de leur vie, qui ouvrent leurs propres voies avec la légèreté et la gaieté, l'allègre éclat sonore d'une fine étrave dans la mer.

Ceux pour qui le souci de leur propre sauvegarde les fait se dédoubler pour leur permettre de tenir à distance ce qui menace de les détruire et qui les détruirait s'ils l'embrassaient de trop près, et ceux qui se laissent glisser sur les pentes lisses de l'angoisse, mordre par la pointe acide du doute et pour qui mille choses radieuses et graves sont le bon côté des choses.

La frontière du soleil et de l'ombre reste sensible comme une paroi malgré les traces qui s'enchevêtrent, font tenir ensemble des temps écartés et rendent apparent le mouvement immobile du temps, ce qui lui est continu et non pas simplement immuable ou permanent.

Pascale Arguedas, Gif, septembre 2013

*

 

 

dans Ces moments-là
la porte s'ouvre d'un coup
et ralentit le temps

il fait beau jusque dans les bruits
et dans la poitrine
d'un coup la vie cogne

bouscule le monde
des mots à dire
cette terrible douceur

de vivre qui plane
sur la hauteur des vents
de ces poèmes-là

me laissant souvent
heureuse au bord d'un jour
sans savoir ce qui va

peut-être s'éclairer

Pascale Arguedas, Gif, septembre 2013

*

 

 

Phare

La nuit est montée de la terre, a effacé le ciel. La lentille grossissante de la solitude zoome sur mes humeurs. Elle ne me ronge pas. Elle met en gras les petits caractères. Ceux du temps, ce compagnon lunatique. Il suffirait pourtant, comme la pluie, de me laisser glisser vers la mer. Cette pluie qui tombe en ce moment, module, se précise, fait mine de s'arrêter et repart de plus belle, ruisselle dans le cuivre, tonne, goutte, ondule et saoule.

J'écris : Ce qui est devant les yeux ne se raconte pas. On raconte ce qui dépasse. On construit, on forge, on fabrique. On ment. On raconte une histoire. Avec en point de mire le souvenir d'un phare par beau temps, histoire de ne point trop s'égarer dans la nébuleuse des temps.

Pascale Arguedas, Gif, septembre 2013

*

 

 

Août

 

 

Fanfare

La recherche pointilleuse du mot. On déroule la chaîne au-dessus du puits, le seau descend dans l'obscurité. On le remonte vide chaque fois, jusqu'à ce que, au moment le plus inattendu, il arrive à draguer le fond. Porter le précieux chargement à la lumière, puis de nouveau fouiller le néant. Colum Mc Cann, Transatlantic

 

La bouche ouverte vers les nuages, elle rêvait, au temps, changeant ou fixe, variable ou interchangeable, futur antérieur et souvenir de l'avenir, temps largué ou ramené comme une voilure. Un jour de plus. C'est-à-dire un jour de moins. Le temps est quelque chose qui ricane dans la face ronde de la montre. Elle riait en écho, d'un rire… la fanfare d'un coup de soleil sur une plaque d'argent. D'une voix qui clame dans les ivresses et chuchote dans les agonies, je murmure à distance : les bûcherons abattent les chênes, ou plutôt les mutilent, les découpent tout vifs en rondins, couvrant leur hurlement par celui de la scie électrique. Leurs longs corps sont chargés sur un camion et le camion parti, la lumière a changé.

Pascale Arguedas, Gif, août 2013

*

 

 

Le père Horace

Le soleil était bas, pourpre comme une grume. Percé, comme par une lance, par le cri des derniers martinets. Un fort parfum de fin d'été collait au sabot d'Horace, roulé sur les gravelles. C'était la fin des moissons, on ne le voyait plus botteler derrière la faucheuse. Il avait quitté les moissonneurs, avalé la dernière gorgée de ce passetougrain qui faisait son ordinaire et dégraisse les dents, puis s'était retiré pour vivre comme un hibou, embusqué tout en haut des vignes, sur la murée, d'où il dominait la région. Il échappait ainsi aux halètements de l'engeance, ne supportant plus les cancans ni de trembler des jours inquiets pour ses raisins à sulfater. Il cueillit huit œufs dans le genière, alluma la flambée, fit une omelette et pendant qu'elle frigoussait, se dirigea vers son trésor secret.

Le parfum du bois sec lui vint au nez. Il en aspira deux grandes bouffées et ses yeux s'habituèrent à la pénombre. Il vit bientôt la procession de ses personnages sculptés alignés, comme des fruits mûrs, sur les rayons. Il prit machinalement l'ébauche de la Maternité qui dormait sur la sellette de tonnelier. Il la huma, la caressa, puis il saisit sa gouge et se mit au travail. Pour maintenir l'ébauche, il la serra sur sa poitrine et, à chaque coup de lame, son thorax sonnait comme un tambour. Il eut bientôt la sueur aux tempes. A cette heure, on l'aurait cru monté sur un piédestal, éclairé par le dernier reflet du soleil qui se couchait. Quand il n'y vit goutte, il s'arrêta. L'omelette brûlée, dans la poêle, ressemblait à deux crottes noires de blaireau. Alors, il alla se coucher, pendant qu'une vache se mettait à appeler très loin et que la grande salle commençait à résonner du chant d'un grillon.

Pascale Arguedas, Gif, août 2013

*

 

 

un vent rude soufflait
sur le jour clair
sans pluie sans brume

quand du côté de l'aube
l'horizon s'ébranla
dans une charge bleue

un galop fou de nuages cabrés
à cheval sur la crête
du sentier côtier

réveilla en un tranquille écho
la cloche d'un bourg endormi
qui tinta en cadence

sa complainte obstinée de tocsin
au clair de l'air
dans le plein frais du matin

le grincement des vols de goélands
dansant dans un instant de nacre
parmi une houle céleste en fuite

le plain-chant triomphal des vagues sur le sable
les poumons géants des vents intarissables
déposant entre nos mains de grands mondes volés

nous regardions avec du ciel au fond des yeux
je ne sais quoi de triste et de splendide
le soleil avait allumé le désir de tout vivre

dans les tourments d'aurore
tels de grands lézards nous buvions l'or des lumières
aux carrefours des chemins vierges

 

Pascale Arguedas, Lochrist, août 2013

*

 

 

parfois un amour naissait
dans les environs du cœur

on tendait alors les voiles
où naissent les vents

dans l'attente d'une aile
porteuse

on s'asseyait confiant
riant d'un excès d'enfance

un dimanche dans les bras

 

Pascale Arguedas, Gif, août 2013

*

 

 

Juillet

 

 

les mélodies d'Arvo Pärt sont simples et envoûtantes
il utilise les silences d'une manière époustouflante
il ose des silences de une deux trois mesures
ainsi la suivante fait l'effet d'une piqûre

j'entends chez lui la musique entre les notes
jouée par quatorze instruments à cordes
et moi qui n'ai jamais eu la foi
je me surprends à croire
croire en quoi ?

soupir

 

Pascale Arguedas, Gif, juillet 2013

*

 

 

Chut...

Il lui fallut ruser, cacher
au fond de sa poche dans son poing serré
le rêve qui l'amenait là,
sa peau cuivrée et ses cheveux de réglisse
pouvaient la trahir, peut-être aussi, haut dans le ciel,
le salut millénaire d'un vol d'oiseaux migrateurs

elle avait cessé de se peindre le visage et le corps
à la graisse rouge vif et à la résine
pour se fondre dans l'anonymat d'un pays
où l'or est la carotte de l'âne,
où le ciel embrouillant tout
s'habille soudain à la Corot

l'ingratitude de sa vie de vent et de désert
était écrite sur une pierre bleue ramassée
dans un grand livre d'images ouvert,
au milieu du silence d'une savane fermée
d'une ligne sombre qui grandissait
au fur et à mesure qu'elle avançait

en même temps qu'elle se tachait,
de place en place,
de masses blanches et grises, de rochers,
cet entassement de roches grises,
posées entre une forêt bleue et la savane,
montait comme un tapis doré se perdre dans le ciel

elle avait allumé un grand feu de broussailles
pour interdire aux moustiques
l'accès de sa demeure,
de son château de cartes imaginaires
où elle s'isolait pendant des heures
avant qu'il ne s'écroule dans un retour à l'ordinaire

éteindre la lumière et dormir,
demain école et fatigue si,
elle éteignit sans se plaindre
les parents étant de petites personnes
qui ne comprendront jamais rien
au bonheur des grands lecteurs

Pascale Arguedas, Gif, juillet 2013

*

 

 

La tendresse des forts

elle a de la vie une image animale
qui lui a servi pour la vivre sans en faire une tragédie
elle ne connaît pas l'histoire de Roméo et Juliette
c'est un simple souvenir plaqué sur sa mémoire grâce à un conteur de foire

pour elle tout est fait pour la vie car elle est née faite ainsi
composée d'éléments où la mort n'a pas de place
petite fille rieuse, jeune fille à chansons, jeune femme à ventre plein
dont l'oreille collée du mari entendait le bruit de la mer comme dans une conque marine

ses enfants étaient forts et grands
à douze ans seulement ils devaient déjà courber la tête
pour embrasser leur mère qui levait les yeux avec ce regard émerveillé
qu'on a pour contempler les fruits mûrs d'un arbre

mais la terre elle ne la comprendra jamais tout à fait
c'était une femme de mer, de vent, de sel, de calme plat et de tempête
une femme de marin qui pensait que la mer est plus généreuse que la terre,
qu'elle berce, chante, offre une myriade de routes

un jour à la fraîcheur dorée des jonquilles
la barque du mari était revenue vide et le ventre troué
et la guerre, cette putain sournoise qui vole sans permission,
lui avait pris ses deux garçons pendus à l'hameçon d'un monde meurtrier

le reste du temps fut comme la lente ascension d'un escalier sans rampe
escalade angoissante pleine de silence et sans rêves
la nostalgie s'entêtant malgré l'enfer des sirènes
occupées au lancement de fusées de détresse

à l'abri des regards elle avait fait ses comptes
se servant de ses doigts comme de grains de chapelet
qu'elle égrenait dans sa longue et laborieuse prière :
un mari, deux fils, 70 ans de vie et 30 ans de solitude

en route pour le terminus, son corps de vieille en arrêt sur le quai
était devenu une barque blessée qui se desséchait
une barque désertée que n'accueillait plus le salut des mouettes
tous les petits matins de la joie du retour

elle baissa la tête plus que décidée
serra les dents et se tut car elle n'avait jamais considéré
assez importantes ses peines pour en faire part aux autres
(ça faisait 30 ans qu'elle refusait de répondre à ses propres questions)

elle s'offrit un instant de gaieté puis s'enfonça à nouveau
dans la vie, nageant dans l'eau étale, lisse et salée,
elle avait bien envie de demander aux poissons la direction,
pour combien de temps encore

mais se ravisa, préférant la surprise
l'eau gagnait déjà sa bouche cousue de silence
elle avait en tête des trésors de patience pour tout éclaircir
et l'eau infiltra les narines de cette épouse-mère-veuve

cette orpheline cachotière qui garda pour elle
toute entière ses secrets de dignité,
pensant dans un dernier élan à la clé
comme on lance une bouteille à la mer

— l'avait-elle mise sous le paillasson
si jamais ils s'avisaient de revenir,
sans prévenir,
les garçons ? —

alors qu'elle avançait, obstinée, fatiguée
n'opposant plus de résistance
n'ayant d'autre paysage que celui de sa mémoire
meute silencieuse dont elle était l'appât

Pascale Arguedas, Gif, juillet 2013

*

 

Dans le jour tranquille et long
qui penche son soleil sur les arbres ronds
midi flambe l'herbe silencieuse
les fruits mûrissent doucement leur pelure

Insatiablement vers le soleil levé
les cœurs gonflés comme le fruit qu'on presse
se dressent comme le coq qui chante
claire allégresse où se loge l'espoir fécond

Le goût du vent dans la bouche,
le désir plus large que le cœur
le plaisir plus fort que tout
les gestes légers

que balancent dans les vergers
les feuilles vives et sans nombre
s'accordent dans les prés chauds
où crépitent un bruit d'ailes.

Dans ce jour clair et vivant
au soleil qui gonfle et mûrit les cœurs
cœurs tremblants tel un buisson de feuilles
cœurs contents comme une sauterelle

couchée au bord frais des fontaines
l'air d'un vieux temps clément crie
tant de frisson, de tendresse de bêtises
qu'il est encore la sève dans les tiges.

Dans ce jour lent et beau
et son air mouvant et chaud
près de la source où l'air humide s'éba,
où trapèze et balançoire hurlent de joie

la fraîcheur des eaux de la fontaine sanglote
de plaisir tout comme moi au souvenir de ce qui fut
et demeure : l'or d'une enfance nombreuse
embellie de la mémoire.

Pascale Arguedas, Gif, juillet 2013

*

 

 

la fleur sauvage
n'attend jamais le jour
pour se dégrafer

par nature, essence
la passe-fleur s'étang
langoureusement dans le lit

d'une zone-tampon
érigée par l'homme dressant
frontière, pré de fauche, ceinture

que dégrafe par nature la nature
libre jouisseuse qui inonde
corridors & barrages

d'une rosée putassière
aux senteurs visqueuses
au grand bonheur des papillons

baisant en pleine nuit
balcons, corolles, cœur
de mies et disent au cœur

de l'extase non à l'homme
qui voudrait qu'ils fassent
l'amour sur commande

Pascale Arguedas, Gif, juillet 2013

*

 

 

Juin

 

 

 

l'accalmie laisse un sourire bêta sur les becs de celles
qui croient que cette nuit le vent s'est calmé
alors que sans bruit il s'est simplement arrêté
dans les arbres pour se déshabiller

s'appuyant doucement à la fourche des branches
il a déposé une bise sur la tempe du soir
maquillé le ciel sombre d'un bleu tendre
avec un peu de vent aux paupières

dans le ciel jeune du matin les commères piaillent
de plaisir s'étranglent de rire en avalant le soleil
mettent du vinaigre dans les larmes du vent
qui s'éveille simplement vieilli

C'est l'âge qui rouille mes jours en début de soirée,
a-t-il dit, et sans rancune ajouté :
Je vous ferai un paquet avec du temps
et vous l'offrirai pour Noël, mes belles

 

Pascale Arguedas, Gif, juin 2013

*

 

 

Insomnie de joie

les mots c’est comme ça
c’est pas facile à vivre
ça fait toujours des histoires
Antoine Simon

 

Le monde qui l'avait toujours portée en avant, dans l'impatience et la curiosité des jours, sollicitait en elle, maintenant, elle ne savait quel abandon. Comme s'il était ralenti, le monde, et qu'elle-même, victime de cette anesthésie, eût le souffle plus court. Une torpeur de vieille descendait en elle ce qui ne signifiait point l'inaction mais un goût prononcé pour l'attente, l'oisiveté apparente. Elle était toujours positive, jamais dans l'imprécation et le ressentiment, acceptant certains événements avec fatalisme. Une saison se termine, une autre commence.

Elle avait fait un pas de côté sans s'en rendre compte. Rassemblée en elle-même au plus profond, dans un mouvement de confiance et d'intimité avec ce qui l'entourait, elle savourait à présent une solitude choisie, le spectacle de cette paix comme un don gratuit dont elle ne voulait pas en perdre une miette. Patiente, elle avait adopté une nouvelle cadence, s'attardait sur une lumière insaisissable, un soleil arabe qui soudain colonisait la campagne ; vive et maligne on aurait dit que celle-ci arrondissait les angles, diluait l'horizon dans une pulvérisation de poussière couleur sable qui faisait ressembler la limite circulaire de sa vue à une ligne de dunes sahariennes, alors qu'elle vivait en île de France.

Elle jouait en cherchant à mettre les mots justes sur des impressions insignifiantes pour d'autres, et lorsqu'elle y parvenait, atteignait un état de complétude totale, de plénitude sans égal, acceptant en souriant d'être incomprise, enfin libérée du jugement d'autrui. Ah l'extase, cette ivresse lucide… Les bourrasques du monde soufflaient donc sans plus l'atteindre, ou du moins, l'impact n'était plus le même. Elle en tenait compte, de loin : le savoir nous distingue, l'ignorance nous réunit. D'aucuns prétendaient d'icelle une résignation, une absence. Elle savait ces arrières-pensées dépréciatives, faisait preuve d'endurance au début, puis ne s'y arrêta plus.

Le soir, quand le monde allonge ses ombres, elle aimait d'atavisme le vagabondage dans l'énigme du monde. Les yeux parfois lointains, le cœur toujours présent, elle méditait parfois longtemps sur une lumière qui dessinait sur le sol mille entrechats d'ombres dansantes. L'air doux et envapé, elle s'en allait de plus en plus souvent sur les chemins de la rêverie et de quelques livres choisis, s'arrêtait sur des phrases, comme celle-ci de Paul-Emile Victor, qu'elle notait dans son calepin en guise de testament : "Vivre, c’est se réveiller la nuit dans l’impatience du jour à venir, c’est s’émerveiller de ce que le miracle quotidien se reproduise pour nous une fois encore, c’est avoir des insomnies de joie." 

Pascale Arguedas, Gif, juin 2013

*

 

 

Pour toucher terre, pour vivre un peu dans la durée
Et subir à la fois les éclairs violets
D'un présent sans frontière et la blessure
Lente à guérir de ce qui passe
François-René Daillie

 

le nomade marche jour et nuit
fuit le remords et ce qui gémit doucement sous les pas
quête les miracles qui peuplent les rêves et laissent rêveurs
chante à pleine voix la joie de vivre
sinon c'est la mort de la joie

vous qui n'espérez plus mais épiez encore
derrière les portes qui s'ouvrent sur un mur
vous dont les pensées tombent en s'éteignant
et dont les souvenirs grincent des dents
prenez donc la tangente le petit jour est en route

laissez derrière le sentier gris qui pourrit sous les tempes
ouvrez la fenêtre blanche vers l'outre l'avant
où naissent le vent les vagues le vert des saisons
l'oiseau y vole dans un ciel sonore ravive les mirages
fait soleil de toutes parts à travers les mailles déchirées

sans autres repères le nomade espère
ce qu'on a oublié d'espérer il fuit le remords
et ce qui gémit sous les pas avance
doucement comme une chance égarée
joyeusement sûr de tout ce qu'il ne sait pas

 

Pascale Arguedas, Gif, juin 2013

*

 

 

tandis que le soleil dort
le soir descend à perdre haleine
je soupire de plaisir dans le silence
venté de la nuit

cueillant les mots
qui pendent aux branches
les sourires des fleurs fanées
les joies petites comme des gouttes d'eau
et tout ce que le temps apporte et ne reprend plus

j'écris ce beau vendredi,
la volupté d'une seconde perdue
l'attente du ciel de l'aube
qui découvre la terre

 

Pascale Arguedas, Gif, juin 2013

*

 

 

Éclosion

Jamais la vue n'est plus étincelante et libre
qu'à la lumière du couchant,
jamais on n'aime plus sincèrement la vie
qu'à l'ombre du renoncement.
Stefan Zweig

 

C'était l'un de ces printemps pluvieux, grincheux, qui soulignait le long malaise des jours. Tant de tumultes, de proclamations, que l'on peut bien excuser ma prise de parole à mi-voix.

Je me souviens de ce qu'il y avait de pur dans le monde, vers le soir. Cela montait des champs et des bois alentours, cela tombait du ciel. Une ombre plus mystérieuse sous les arbres, je ne sais quoi de pur dans le silence, un souffle, presque la nuit. Un ciel qui s'étoile doucement. Un air chaud qui rend plus douce l'ombre qui m'accompagne.

Dans un tremblement de ciel, une jonquille fit craquer son corsage sur mon passage. Je vis naître son jaune vif et sonore, une sorte de vibration aigue dans le silence, un cri naissant, fou et follement délicat. Témoins de cette éclosion, un bouquet de coquelicots en bordure, fraîcheur et sourire d'anges (que serait un monde sans coquelicots!), quelques boutons d'or, scintillement mielleux d'étoiles. Une araignée aussi, qui grimpait à sa corde d'argent.

J'ai alors pensé : demain le ciel sera jeune, la vie recommencera. Je souhaite à chacun de vivre chaque jour au moins une heure. Excusez ma prise de parole à mi-voix, mais il n'est rien qui n'emprunte à la lumière un mouvement, une respiration.

Pascale Arguedas, Gif, juin 2013

*

 

 

Mai

 

 

Tomber dans le tableau

 

L'art est un trompe-l'œil sans lequel
nous serions condamnés à ne jamais rien voir.
Francis Dannemark

 

N'ayant plus de montre au poignet, refusant que le temps me tienne en laisse, je déambule nez au vent dans un réseau de petites rues qui se serrent d'un air méfiant sur un secret qu'elles protègent et révèlent partiellement : des teintes naturelles en pleine ville. De l'ocre jaune, de la sienne brûlée, un vert wagon… les petits jardins de Paris recèlent parfois de surprenantes oasis.

Il vient de pleuvoir, comme un fond d'arrosoir dont on se débarrasse : plus une trace l'instant qui suit. Seul le ciel bourré d'une filasse de vieux nuages et une large déchirure signalent que je n'ai pas rêver. Leurs formes et les tons font penser à une toile de Bonnard montrant une dame au bain. Tout est calme et muet comme une peinture. Peut-être que le temps ne passe plus.

L'obscurité gagne et la rêveuse accélère le pas jusqu'à l'angle de la rue, brusquement s'arrête : des immeubles miraculés par la lumière. Ils sont pourtant bien ordinaires, mais avec des blancs et des ocres que le couchant empruntait à Titien…

Molle, presque tiède, la nuit roule des nuées rousses en sortie de capitale. Dans mon dos, les lumières de Paris flamboient comme un incendie lointain et silencieux. Devant, la campagne luit d'humidité satinée, certaines maisons semblent avoir été taillées à même la nuit que leurs murs reflètent, comme Magritte l'a fait avec des cubes de ciel bleu.

En descendant du wagon, dans les déchirures que le vent recoud à la diable puis rouvre au-dessus de ma tête, la bousculade des nuages me prouve que le monde existe encore et en trois dimensions. Sa transformation passe par le dynamisme de l'illusion, seul moyen d'enchanter encore notre univers comptable et marchand.

Pascale Arguedas, Gif, mai 2013

*

 

 

Source

Les pays qui n'ont plus de légende
seront condamnés à mourir de froid.

La Quête de la joie, Patrice de La Tour du Pin

 

C’est en Lozère, au pied du Moure de la Gardille, que l’Allier prend naissance à 1 485 m d’altitude. Nous avons été émus et heureux de tomber sur sa source (par chance, car elle est captée en aval mais il avait beaucoup plu avant notre venue), puis de suivre sa pente grossissante. Certains se demandent qui, de la Loire ou de l'Allier, est le fleuve, l’affluent. Les géographes ont tranché mais les saumons, eux, pensent différemment…

Lorsqu'on se retrouve en immersion totale dans la nature, sous son charme, spectateurs de ses caprices, on a tendance à la croire. Aucun bruit du monde ne peut être neutre. Du ruisseau aux houles de l'océan, de la brise aux tempêtes, de l'insecte à l'oiseau, toute la création et toutes les créatures disent quelque chose à ceux qui savent les écouter. Pourquoi les oiseaux chantent-ils sans cesse ? Par besoin, par plaisir, par jeu ou par ennui ? Ces roucoulements n'ont-ils de sens que pour eux ou s'adressent-ils aussi à nous ? Pourquoi un ruisseau ferait-il du bruit si ce bruit ne servait à rien ? Le bruit d'un ruisseau peut être murmure ou colère, plainte ou emportement selon l'oreille qui l'écoute. Est-ce l'homme qui installe malgré lui en ces bruits ses propres états intérieurs, qui voit de la colère dans ce qui n'est que tourbillon d'écume, de la sérénité ou de la lassitude dans ce qui n'est qu'épanchement d'une eau étale ? Que dire alors du vent qui a ses courants, des humeurs, des méandres, des zones qu'il évite, des turbulences qu'il affectionne ?

Une rivière, un fleuve, comme un pays, une histoire, une langue, est fait de mille apports différents et sa richesse, voire sa raison d'être et de couler résident en le métissage de ses eaux. Pour s'exprimer, elles bruissent et murmurent en permanence, jour et nuit, sans interruption, de leur source jusqu'à l'estuaire. Et ces murmures changent selon les rives, s'espacent, se ralentissent, s'accélèrent et s'intensifient. Je sais bien que ces mots, ces syllabes, ces phonèmes d'eau et de vent, c'est notre esprit — mais aussi notre cœur et notre corps — qui les inventent. Comprendre les mots ou si l'on veut les susurrements d'une eau implique peut-être une oreille qui refuse, en matière de langage, de privilégier l'homme sur l'animal, et même le végétal.

Mystère de tous ces murmures, de toutes ces musiques où l'on ne perçoit le plus souvent qu'une profane polyphonie, des sons parmi d'autres sons. Eau sans cesse coulante et courante, foules d'oiseaux tremblant dans les fièvres du vent, nuages inquiets et toujours déchirés entre les tentations de la terre et du ciel ; eaux, oiseaux et nuages, proies fragiles et faciles du Temps. Ne serait-ce pas cela, la seconde naissance : au-delà de la fluidité, de l'instabilité, de la fragilité et de l'agitation, la permanence et la vérité d'une rencontre enfin consciente et volontaire avec le monde ?

Pascale Arguedas, Gif, mai 2013

*

 

 

Avril

 

 

Heures silencieuses

Un vrai chemin est toujours tracé dans rien.
Regardez les oiseaux.
Paul Vincensini

 

Comme l'écrivait Robert Walser, « pouvoir rêvasser tranquillement dans un coin sans avoir constamment des devoirs à remplir, ce n’est certes pas un martyr. Sauf que les gens croient que c’en est un ! » Quel homme sage ce Walser et quel écrivain ! Je le prends au mot, vous laisse les devoirs de vacances pour emprunter le chemin du silence. Au ralenti, à pied, en compagnie de Proust, car lui aussi écrivait des choses qui me parlent — « Il est impossible qu’il n’existe pas des gens qui prendront quelque plaisir à ce qui m’en a tant donné » — je vais faire le plein de ciels, de jours qui rallongent, de temps qui transpire l’ennui.

Je vais marcher dans le vent frais des arbres, leur ombre verte qui remplit manches et bonnet ; admirer les nuages sauvages sans domicile fixe, les papillons qui réchauffent leurs robes poudrées, dansent dans les fleurs et les branches ; écouter les oiseaux attaquer leurs thèmes qui comprennent parfois seulement deux notes comme un va-et-vient d'archet sur deux cordes. J'espère rencontrer un soleil paresseux, un de ces soleils qui aiment à faire des arabesques avec les ombres et qui mettent des taches de rousseur sur les amoureux endormis.

Je vais suivre le vent qui efface les traces, remue l'odeur des narcisses et des pissenlits, la tiédeur des vallons. Avec le cœur, le ventre, je vais respirer le chaud du monde, m'enivrer de la grande simplicité des arbres et leur peu de prétention à signifier l'espace et leur commerce avec les oiseaux. Le paysage me parlera peut-être comme un souvenir, après tout ce que j'ai lu sur lui... Comme les enfants, j'espère trouver le tout dans le rien. Sans la beauté, l'amour ou le rêve, il me serait pénible de vivre.

« Vivez votre jeunesse tant que vous la possédez. Vivez ! Vivez cette vie miraculeuse qui est en vous. Ne perdez rien de vous-même, allez toujours à la rencontre de nouvelles expériences… N'ayez peur de rien. » Oscar Wilde.

Pascale Arguedas, Gif, avril 2013

*

 

 

à J.-L,

à l'aube, les chasseurs font des trous
dans le silence des campagnes
mais il reste assez de vent
aux oiseaux voyageurs
pour s'enfuir du pays
des arbres secoués
par un nid d'éclairs

dans le ciel bleu de rien et
notre jardin en cueillette
le silence arrive de loin
le chat est couché au près
avec une nonchalance de laine
il aime s'exposer au miracle de l'air
quand le soleil monte au grand bonheur

je t'aime on me l'a dit

 


Pascale Arguedas, Gif, avril 2013

Ce poème figure dans Les Cahiers de poésie (n°34) des éditions Joseph Ouaknine, parution mai 2013.

*

 

 

la fleur de la cinquantaine venue
une étoile de petits plis à l’angle de mes yeux
signe une insolence joyeuse et têtue

avant que mon ombre n’aie plus assez de jours pour exister
 (mon visage ayant souvent cligné à leur lumière)
j’adresse un geste de reconnaissance

aux passants inconnus
aux mémoires solaires
aux fragiles amants du sourire
aux vaillants lucides et malicieux
aux corps flamboyants burinés d’émotions
aux poètes qui épèlent sans mesure la liberté
aux fugaces danseurs plus lestes que le vent
aux échafaudeurs de l’opiniâtre printemps
aux voyageurs à la fraternité rayonnante
aux arrimeurs de notes au tissu du rien
aux uniques face à l’éphémère défi
aux rêveurs pétrisseurs de nuages

puisqu’à la courbe d’un temps franchi
l’estuaire de mes prunelles
avoue que j’ai vécu*
en voleuse d’étincelles

 

Pascale Arguedas, Gif, avril 2013

 

*J'avoue que j'ai vécu de Pablo Neruda, traduit de l'espagnol (Chili) par Claude Couffon, éd. Folio, 1987.

*

 

 

 

dans ce monde où l'on met les rêves en conserve
où jamais l'on ne ferme le robinet des maux
il existe un mélange de sources abîmes
légères comme un souffle aux lèvres

d'un œil distrait, surveiller le siècle
garder l'autre tout entier
pour le ciel qui s'inclinera peut-être
vers des îles de langueur

 

Pascale Arguedas, Barcelone, avril 2013

*

 

 

Le grand rien léger des choses

Écrire n'est pas vivre, c'est survivre.
Pascal Quignard, Les Désarçonnés

 

quand vient la certitude d’avoir touché le fond, d’en avoir fini pour de bon avec le fatiguant commerce des pensées, sentiments, émotions

j’écris

rendue au grand rien léger des choses, chaque fois nouvelles, insignifiantes, surprenantes, j’écris, c’est ma façon de disparaître pour de bon, c’est mon luxe secret de partir en plein jour aux yeux de tous dans la vaine vacance du temps, entreprise insignifiante puisée dans l’inépuisable profondeur des choses qui conduisent hors de soi, là où l’éclair déchire le voile opaque, livre la conscience à une extase sans contenu, là où j’accepte la loi de mon éphémère existence, souriant à une vie de joie sans savoir ni secours

j’écris

dans l’incartade de la banalité des jours, l’expression de l’énigme enchantée de la vie dans la trépidation immobile du chagrin, la légèreté sans merci du plaisir sur le chemin de hasard, j’écris sans autre perspective que le retour au point d’équilibre du balancier parfait du grand rien léger des choses, une façon de rester vivant dans le désœuvrement du temps, dans l’épaisseur singulière, absurde, irrégulière, impensable du temps

j’écris

ces témoignages inutiles du grand recommencement pour rien qu’est l’acte d’écrire souventefois pour le plaisir, afin de ne point oublier la signification du mot paix au cœur du désordre, inventant sur papier le décor d’une vie sensuelle plus douce dans l’écoulement sans répit du grand rien léger des choses, au cœur de la méchanceté du monde et de sa munificente beauté

j'écris

l'immanence, et le blanc qui vit entre les lignes du cercle bleu du temps, pour déserter le grand patio lisse des désastres, retrouver la secrète nostalgie d'une fête traversée d'étonnements et de secrets, j'écris l'écho et la danse de la conscience multiple dans un silence de soleil obstiné, et tous ces mots de rien pour le plaisir du vent qui ne lit pas, tourne simplement les pages

j'écris

seulement quand je ne vis pas — j’aime trop la mer immense qui paraît applaudir les vagues qui chargent en brisant contre la lumière et les nuages sauvages en flammes dans le levant

Pascale Arguedas, Marseille, février 2011

*

Mars

 

 

 

en gerbes,
des rires trop vivants
pour un reste de force

(la nuit dilate la mémoire
jusqu’à la rendre infinie)

sans impatience
laisser se faire
le vide
pour s’ouvrir

 

 

Pascale Arguedas, Taredji, mai 2010

Extrait de Cet oeil qui jamais ne s'éteint, un recueil « photo-poème » inédit de Pascale Arguedas, lu à voix haute et exposé au Salon du livre et des cultures au Luxembourg (LuxExpo) les 18, 19 et 20 mars 2011.

*

 

 

Dans le jour des prairies
un enfant vole sa première pomme,
cueille naïvement
l'interdit dans ses mains.

La liberté l'envahit,
il court la regarder,
la polir dans le haut d'un arbre,
à l'abri.

L'arbre, c'est un frêne chaud,
(de ceux qui font le roux des buissons)
une écorce lisse, des nœuds noirs
à la fourche des branches.

Près du ruisseau avec vue sur saule,
fragilité et espérance
de cette photo noir & blanc
qui reflète l'élégance de l'eau

dans l'imparfait du temps,
la mémoire de cet enfant
des granges qui a vu le ciel
dans une pomme volée,

est entré en silence dans le soleil
de ce cliché en croquant le large
par effraction, portant tous les arbres
du monde dans ses bras

 

Pascale Arguedas, Port-Royal des Champs, janvier 2013

 

(Les grands arbres furent tellement grands avec leur grand âge contre notre enfance qu'on n'en finit plus d'imaginer une mémoire assez profonde et des prés bas plus verts dans leur ombre. James Sacré)

Ce poème figure dans le très joli blog poétique de Sylvie Gate consacré à l'éloge de l'arbre. N'hésitez pas à le visiter.

*

 

 

Faire place au bonheur

Je n'ai pas de talents particuliers.
Je suis juste passionnément curieux.
Albert Einstein

 

"Le bonheur réside pour moi à n'être pas malheureux. Le bonheur, dans la condition humaine, est un état passif. C'est déjà beaucoup que de le découvrir et de savoir l'accepter", écrivait Jacques Chauviré (1915-2005), un des écrivains auxquels je suis fidèle au fil de mes années, y trouvant à chaque relecture une lueur de vérité. Je ne doute pas un seul instant que, devant la misère, la maladie ou l'agonie, chacun porte en soi ce sentiment, cette même lueur poignante qu'allume le paysage d'un tableau jusqu'à le rendre insupportable, cette même ombre inconfortable qui frissonne jusqu'à l'inhumain sur les visages de quelques portraits : le sentiment du périssable.

Nous sommes tous des Passants, raison suffisante pour ne point s'attarder sur des fautes insignifiantes ou oubliées, celles par lesquelles nous laissons derrière nous une poussière de déceptions. Le mal du siècle réside en partie dans une inaptitude à vivre, due à un manque de simplicité et de lucidité. Il faut parier sur la douceur et l'allégresse, contre la mièvrerie mélancolique ou la haine furieuse, parier sur la franchise riante et contre le silence mensonger ou la leucorrhée fourbe intéressée. Nous sommes tous à la recherche d'un fleuve nourricier, d'une source ancienne et première. Elle jaillit parfois, en de rares instants, dans le désert des jours. Les partager, en partager le bien qu'ils nous font, voilà, après tout, notre seule générosité possible, la seule vertu que je connaisse.

Je gribouille ces phrases pendant que la nuit ne parvient pas à tomber. Les quelques nuages blancs et immobiles qui ont monté tout le jour une garde vigilante se flétrissent et se dissolvent en traînées avant de disparaître. Le ciel demeure longtemps clair comme une coupole translucide et lourde. Entre deux averses, les murs sont chauds et l'eau qui s'y écoule goutte à goutte s'évapore aussitôt ou est bue par la pierre. Le vermillon des toits ruisselle sur les tuiles. La garance des pivoines pommelle les jardins et dans la foule, qui progresse lentement dans l'ombre des ruelles, des robes rouges se trahissent en passant dans un rayon de soleil.

La pluie redouble. L'orage éclate. Le ciel craque et l'eau bondit, ravine les jardins dans l'odeur de la terre mouillée et chaude. Les soirs de juin, gorgés d'odeur d'asphalte, sont lourds de la chaleur que la pierre retient aux murs. Ils sont chargés aussi de l'attente anxieuse des résultats des examens. Il semble que le printemps, à la longue lassé, perde son innocence. Les juges siègent en permanence.

Dans ce haut village de pisé ocre où croissent dans les cours les herbes folles, je crois à l'instinct du cueilleur d'instants, à la poésie de son regard qui élargit l'horizon de tous les savoirs non quantifiables. Sur la place ce matin, un homme accompagnait la boule qu'il venait de lancer pendant quelques pas, puis s'arrêta essoufflé, semblant vouloir en diriger la trajectoire d'un geste du bras et de la main tendus, tandis qu'il agitait une jambe pour modifier la position de son pantalon dont un pli s'était égaré dans le sillon des fesses. Il est des résistances vaines contre les lois de l'apesanteur, de la nature, de l'arbitraire...

Qu'il est bon d'observer, imaginer et l'écrire, d'en sourire puis reposer sur l'étagère le carnet des rêves que l'on ouvrira un autre jour. Peut-être ne vaudront-ils plus, sous un nouvel éclairage — je ne me berce pas d'illusions (espoir illusoire), plutôt d'onirisme — mais quelle importance, si l'on accepte que "le bonheur, dans la condition humaine, est un état passif", puisqu'on a été, ne serait-ce qu'un instant, pleinement et simplement heureux.

Pascale Arguedas, Canyon d'Ordesa, septembre 2012

*

 

 

Domicile fixe chez les Grecs

Quand je suis allé à l'école
ils m'ont demandé ce que je voulais faire quand je serai grand.
J'ai répondu : être heureux.
Ils m'ont dit que je n'avais pas compris la question,
j'ai répondu qu'ils n'avaient pas compris la vie.
John Lennon

 

C’est pour cela qu’il était venu au monde, vérifier que la frise d’arbres crépitant de lumière au sommet de la colline, les branches hérissant leurs buissons noirs dans la splendeur du crépuscule l’emportaient sur toute autre gloire. Venu contempler le déchirement des nuages et l’entaille d’azur par où d’énormes rayons blonds plongeaient jusqu’au sol pour toucher le haut d’une colline qui se dressait soudain tel un buisson de feu, avec ses arbres pleins d’eau et de lumière, seule clarté dans tout le paysage resserré dans une ombre humide. Venu dire que les peupliers hérissent un ciel qui s’exalte d’un éclat mythique dans les nuages et que le bonheur était là, qu’il suffisait de se laisser tirer par le haut.

Il était venu au monde pour tenter de montrer que toute vie, fût-ce la plus humble, était aussi complexe, aussi riche que celles de ceux qui paradent sous des feux plus vifs ; que le derrière de la scène est plein d’une foule qui, vue de loin, paraît n’avoir qu’un seul masque énorme et grossier, mais si l’on s’en rapproche, tout devient aussi fin dans chacun de ces êtres que chez les acteurs les plus brillants. Et que là où l’on pensait qu’un seul trait rapide suffirait, il fallait y revenir avec douceur et amour, trouver des lignes plus souples qui cernent la complexité du modèle, dont peu à peu on découvre qu’il ne le cède à nul autre en grâce et en nuances.

Certains hommes sont comme certains arbres : ils n’aiment pas la hauteur et n'en sont pas moins beaux. Le tronc s’élance d’un jet, pousse ses branches l’une sur l’autre ; sa pleine charpente atteinte, il commence à donner des signes de découragement : un de ses rameaux se courbe, les autres suivent. Rien ne le tente, sinon ses profondes racines et l’odeur de la terre. On lui donne des béquilles, on l’émonde, rien à faire, l’arbre se met à pousser vers le bas, épanoui, magnifique. Comme lui, qui avait abandonné au monde la gasconade dans laquelle il s'était vu figurer sans désir ni consentement, préférant l'honnêteté et la clandestinité, l'oxygène du plaisir.

Il était entré dans le monde par la porte arrière et sur la pointe des pieds. Quand le monde s'en était aperçu, il avait déjà des ressorts aux jambes et le vent dans le nez. Les joues délicieusement vermillonnées, il disait Notre liberté est courte, nous sommes liés comme les moutons et quand nous avons tout rompu, une chaîne demeure, elle a la longueur de notre joie. D'autres, dont les bouches grouillaient de phrases immenses qui sortaient comme des serpents, répondaient arrogamment que la passion donne du génie au médiocre, du courage au timide, de la ruse au naïf, et qu'il fallait s'accrocher pour briller ! Il regarda le ciel pimpant, sourit en dedans, pensant à Pégase, Électre... se récitant Quand le poids de la haine a attaqué un cœur, c'est une double souffrance pour celui qui la porte en soi, il sent le poids de ses propres malheurs et gémit au spectacle du bonheur d'autrui. Il est tellement heureux sans artifices, et sans les sempiternelles anicroches égocentriques, commerciales, amorales de pitoyables en quête permanente d'existence !

Radieux à cultiver son propre jardin, il savait qu'il fallait continuer dans cet accord fondamental avec la vie sans lequel il n'y a de salut pour l'âme. Aristote, chez qui il avait élu domicile fixe, ne disait-il pas Abandonne et tu recevras ? Il partit allumer un feu avec des aiguilles de pin. Vous les ramassez légères et fourchues (disait-il au vent, au nuage ailé — les autres n’écoutaient plus — d'une voix tranquille, profonde, avec cette sorte de calme assurance, douce et mélodieuse), en peignant la terre ; vous en remplissez le foyer et y glissez la flamme. Une fumée bleue, qui sent la résine emplit l’espace, mais ensuite les aiguilles s’embrasent en passant par toutes les nuances du rouge, de la rose à la cerise. Parfois tout s’affaisse, menace de s’éteindre, mais le feu reprend au sommet, pareil à une chevelure que le vent gonfle. Le foyer ronfle, sa masse décroît, des fils blancs paraissent. Pour arriver à la vieillesse, il suffit d’un instant.

Pascale Arguedas, Gif, le 10 février 2013

*

 

 

Février

 

Il ne faut pas brusquer ce qu'on regarde.
Georges Bonnet

 

 

les lampions pendent au-dessus des ombres

les fleurs des cerisiers flottent blanches
dans la demi-obscurité du pont

venant de loin le son de la cloche
chemine dans la brume du ciel immense

sur le quai la petite fille apprend au chat à danser
la barque rafistolée devise avec la rive

le premier soleil de l’année fourbit ses rayons
dans la nuit des couleurs

volant le parfum des cerisiers
le vent s’en va

 

Pascale Arguedas, Hôi An, le 31 décembre 2012

*

 

 

Janvier

Va-et-vient

sentir la vie s’écouler comme un fleuve dans son lit
et dehors un grand silence comme un dieu endormi
Alberto Caeiro

 

 

Le souvenir va et vient, clignote. Tandis que des arbres marchent les pieds en l’air sur la vitre givrée de mon wagon et qu’en fond défile la plaine, je m’interroge. Peut-on se souvenir d’un souvenir qui se dérobe ? Le train redémarre lentement. La campagne arrive comme si elle était un effet de l’accélération. L’espace est tout pointillé. Une infinité de points de suspension. La neige flèche la terre à coups de lignes blanches. Puis les flocons s’espacent, volettent en désordre. Il neige avec économie. Vêtu de frimas, l'hiver, le grand voyageur, avance à grands pas.

Je suis penchée sur le livre qu’une amie m’a prêtée. Je relis concentrée les quelques lignes qui m’avaient arrêtée. Je lis encore, et toujours m’arrête : « Je continuerai jusqu’au jour de ma mort à me considérer comme un amateur de littérature. J’ai une grande admiration pour l’écrivain professionnel s’il a du talent. Mais, dans mon cas, la littérature a été et sera toujours un exercice ludique. » Un vol d’étourneaux se jette dans le ciel, une volée de V. Quelques mots de voisins passent en l’air. Je les entends comme on entend les pluies d'automne, en attendant que cela passe. Un homme au visage chafouin se lève, attrape brutalement un attaché-case dont il sort un ordinateur. Je regarde dans la vitre le chemisier rouge d'une jeune fragonarde qui lit, des poèmes. Un angle du livre émerge de son épaule ronde, je ne parviens pas à voir le titre, le Mac du philistin assis à côté d'elle brouille l’image.

Les quelques lignes de Cortázar clignotent encore. Les mots n’ont souvent qu’un sens à l’oral, écrits ils peuvent en avoir plusieurs. Quand ils débordent, le lecteur est invité à voir tout ce qu’ils font sous eux. Je fais sous moi. Je suis une lectrice qui écrit, n’importe où, même en train, par jeu. Un talus impose une longue glissade à la vue. Entrée dans une nappe de brouillard épais. Le train s’y jette, et le voilà qui roule en l’air, dans le gris du vide. Sortie dans un champ où courent des oiseaux. Au bout du champ, les nuages touchent terre. Aspiration du regard. Désir de suspension. Espoir que les bruits alentour choisissent le ton de la confidence ou le silence. Le haut-parleur crachote le nom d’une gare, puis d’une correspondance en panne. Voix partout. Espace rempli d'amphigouris. Paroles vives, envahissantes. Les pourfendeurs dionysiaques de moulins à vent se ruent sur les réseaux sociaux pour partager l'incroyable Aventure. Bousculade, sacs menaçants jetés en avant comme des boutoirs, des pare-chocs. La voisine aux poèmes se lève, flavescente, moins sensuelle que son reflet. On repart.

Dehors l’air tremble et la lumière. Plus loin l’espace fume, le temps travaille à l’érosion de la pierre. Dedans, seul l'impérieux Cortázar m'aimante. Le reste se perd dans un murmure. Le contrôleur réclame nos billets quand un tunnel nous jette dans le noir et une houle d’air. J’écris à l'aveugle : La neige, partout, divisée en parcelles par des lignes de piquets noirs. Je lève le nez quelques instants après, l'image plein jour s'ajuste à la réalité : Files d’arbres avec bouquets de gui pareils à de gros nids. Une plaine s’ouvre, se déplie. Un fleuve scintille pendant quelques secondes.

Pascale Arguedas, Gif, décembre 2012

 

 

 

 

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