Humeur 2014

 

 

 

Décembre

 

 
DÉPAYSEMENT
Mars 1981

 

Le voyage a beaucoup de chances de rendre moins suffisant, plus attentif et plus modeste. Parmi les miens, chez ceux de mon habitude, je m'expose toujours à trouver que les choses vont de soi, à être distrait. On me comprend à demi-mot. On me fait confiance a priori comme à un membre de la tribu. Je peux être impunément superficiel et "brillant". Mais, à l'étranger, je perds beaucoup de ces avantages désavantageux. J'ai l'obstacle de la différence, des fuseaux horaires, de l'ignorance ou de la non-maîtrise de la langue. Il faut que j'avance avec précaution et attention, que j'ouvre les yeux et que j'ouvre le coeur, que j'écoute bien et que je parle lentement. Je suis obligé de m'émerveiller un peu plus ou de me rétracter davantage. Je suis bien moins malin et désinvolte. J'ai donc beaucoup plus de chances d'être vraiment intelligent.

 
Claude Roy, Permis de séjour
 
 
 
 

 

 

 

Mènis Koumandaréas a trouvé la mort par homicide samedi 6 décembre à son domicile d'Athènes.
Choc de la nouvelle.
Grande tristesse d’après choc.
Et comme dans le malheur on est toujours seul, je me réchauffe au souvenir d’un beau partage, à la médiathèque de Bures-sur-Yvette, où j’avais convié Michel Volkovitch, son traducteur, à une soirée littéraire grecque.
Combien découvrirent cette littérature, et avec quelle attention, puis enthousiasme !
Notamment autour de deux très beaux livres, ceux de Mènis Koumandaréas, La Femme du métro et Le Beau Capitaine, traduits par leur humble serviteur.
Seul un traducteur, à ce point pénétré des textes sur lesquels il travaille, peut nous parler si justement d’écriture. Ce sont les meilleurs critiques littéraires.
Approcher de si près le mystère de la grâce de l’écriture de Mènis Koumandaréas, ses richesses, nuances, musique, rythme, complexité alors que tout semble apparence et simplicité, est fascinant.
Michel est un amoureux des mots, de leur musique et de leur agencement. Il a su avec passion transmettre une part de magie, de rêve et d’envie de lire Mènis Koumandaréas.
Je vous passe le relai, vous qui n’avez pas eu la chance de participer à ce beau moment de complicité.

Site de Michel Volkovitch : http://www.volkovitch.com/

 
Pascale Arguedas, Gif, 9 décembre 2014
 
 
 
 
 

 

 

Le Grand Prix Livres Hebdo des bibliothèques francophones 2014 a réservé son Coup de cœur du jury à Marc Roger,  "lecteur professionnel dont la force d’animation et le rôle de passeur entre les livres et le public étaient présents dans de nombreux dossiers de candidature à notre prix."

Bravo Marco, le meilleur passeur que je connaisse, et vive La voie des livres !

 
 
 
 
 

 

Novembre

 

L'art de lire la poésie

Voilà une chose dont on ne parle
presque jamais et qui devrait faire
partie de notre mode de vie urbain :
la lecture de la poésie.
Depuis qu'on a quitté la campagne
pour cette vie accélérée la lecture
de la poésie est devenue aussi
essentielle que l'oxygène.
Les médecins auraient dû prescrire la poésie
comme traitement contre le stress.
Si les poètes semblent si angoissés c'est
pour que leurs lecteurs puissent mieux
respirer. D'abord un conseil ; ça ne se lit
pas comme un roman. Chaque poème
est autonome. Prenez deux poèmes par jour :
un le matin et un autre le soir.
Trouvez un vers qui vous plaît et
ruminez-le durant toute la journée
jusqu'à ce qu'il s'incruste dans votre chair.

Dany Laferrière

 
 
 
 
 

 

 

 
L'homme descend de l'autruche, la femme compte ses œufs

 

Depuis 1903 jusqu'à aujourd'hui, le Goncourt n'a été remis que dix fois à une femme (cf. tableau).

On devine que les jurys littéraires dans leur ensemble, en dehors du Femina (et l’on sait pourquoi), sont principalement constitués d'hommes, alors que toutes les statistiques montrent que ce sont majoritairement, en France, et de façon écrasante, les femmes qui lisent.

Dans son immense condescendance l'homme va-t-il déclarer qu'elles sont peut-être nombreuses mais lisent moins bien que ces messieurs ?

La femme laisse dire, attend son tour tranquillement, sans fanfaronnade, elle a l'habitude.

Une lueur d'espoir néanmoins brille dans sa grotte comptable puisque l'écart s'est réduit ces dix-huit dernières années, consacrant trois femelles. Un peu de patience, dans un siècle ils éliront tout un harem, sans plus de discernement.

 

Pascale Arguedas, Gif, novembre 2014
 
 
 
 
 

 

 

 

Ce soir de juillet
un héron traverse le ciel
on entend les cris d'un enfant
au fond d'une cour
ses parents l'ont laissé ressortir
après l'heure du bain
et le temps n'existe plus
ses petits pas sont tièdes
immenses ses prunelles
il exulte en peignoir
dans la confidence des charmilles
ses mèches lourdes
étanchent la lumière
le soleil qui plonge à sa rencontre
rond comme un savon
l'enfant ne le sait pas encore
mais jamais plus l'été
ne sera l'été
sans ce parfum d'herbe tondue
mêlé de camomille.


François-Xavier Maigre

 
 
 
 
 

 

Octobre

 

 
Peut-on aimer quelqu'un dont on n'aime pas la voix — essence d'une présence ?
Totale éclipse, Cécile Wajsbrot
 
 
 
 
 

 

 

« Ce que la voix peut cacher, le regard le livre. »

Georges Bernanos

 

 

Grâce à l’association Textes & Voix qui a organisé une lecture à voix haute en présence de l’auteur, à l’occasion de la parution de son livre Pas pleurer, j'ai eu la chance de rencontrer Lydie Salvayre. Elle est aussi passionnante à lire qu'à écouter !
Pascale Arguedas, Paris, 20 octobre 2014
 
 
 
 
 

 

 

 

Il y a une paix ignorée du voyageur, semble-t-il, que les sédentaires pressentent supérieure à celle qu'ils ont choisie, et qui fait naître en eux, par moments, des regrets et de la tristesse. Peut-être parce que le voyageur donne l'illusion d'accompagner le temps qui passe, de s'en faire une relation amicale, un allié, alors que les sédentaires le subissent, s'en laissent petit à petit recouvrir, y finissant comme pris dans les sables.

Franz Bartelt, Aux pays d'André Dhôtel
 
 
 
 
 
 

 

 

Patrick Modiano prix Nobel de littérature 2014 !

 

Grande joie !

Nobel tellement mérité, hourra !

Une crainte : son probable embarras pour le discours qu'il devra prononcer à Stockholm. Il sait si bien écrire et si mal s'exprimer à l'oral...

Pascale Arguedas, Gif, 9 octobre 2014

 
 
 
 
 
 

 

Septembre

 

La grande désobéissance est de vivre sa vie.

J'écris puis, dans le doute, biffe et m'interroge. Ai-je lu, un jour, cette phrase où viens-je de l'inventer ? La lecture est comme une drogue qui confère un agréable flou aux contours de la vie.

Pascale Arguedas, Gif, septembre 2014

 
 
 
 
 

 

Août

 

Bernanos, au Brésil, pendant la guerre, écrivait à un ami : « J'ai acheté 200 vaches, et gagné du même coup le droit de ne plus me dire "homme de lettres" mais vacher, ce qui me paraît bien préférable (…). En tant que vacher, je pourrai écrire ce que je pense. » Qui lit aujourd'hui Bernanos ?

Je discutais hier avec une amie libraire chez qui j'étais passée récupérer une commande de livres et nous en sommes arrivées au même constat, elle prisonnière de son métier, moi enfin délivrée. La sacro sainte rentrée littéraire… l'obligation professionnelle de lire pendant les vacances des dizaines de nouveautés en un temps record. Le plaisir de la lecture qui disparaît, le dégoût qui s'installe, l'envie de fuite qui appelle.

D'autre part, combien le trafic des service de presse tue le monde du livre. Les éditeurs qui n'en ont pas les moyens ont peu de chances de lire un article sur leurs poulains. Les blogueurs, journalistes et revuistes qui parlent des livres avant leur parution — ce qui éveille une grande frustration auprès des lecteurs lambda qui devront attendre pour se procurer ces livres et donc ne se les procureront pas car ils les auront oublié — vendent d'occasion, souvent à moitié prix, parfois une à deux semaines avant leur sortie en librairie, des SP non ouverts (certains osent même vendre les épreuves non corrigées)... Ce manque absolu d'éthique m'attriste. A qui la faute si ce n'est aux éditeurs, aussi ?

Enfin, ces lecteurs "choisis" ne jouent plus leur rôle de sentinelles car ils ont insidieusement perdu l'envie de faire leurs propres découvertes (l'abondance de livres gratuits à disposition entraînant la disparition de la curiosité et l'assistanat). Ils ne sont plus des lecteurs avisés mais des consommateurs consentants au service d'un marketing et d'un système qui les éloignent de la littérature. Quid du temps qui permet le recul, du plaisir de la relecture ? Ils ont perdu la liberté de lire ce qui les attire vraiment, n'achètent plus autant qu'avant en librairie, arpentent moins les rayons des bibliothèques qui possèdent souvent un vrai fonds littéraire dans lequel il est toujours bon de se ressourcer.

Dans les années soixante, Hermann Hesse (Une bibliothèque idéale) l'expliquait très bien : "Il est primoridal pour le lecteur entretenant un rapport vivant avec la littérature universelle, d'apprendre avant tout à se connaître pour savoir quels textes le toucheront : il n'a pas à suivre un schéma ou un programme culturel ! Il doit emprunter le chemin de l'amour, non celui du devoir. Ce serait une grave erreur que de s'astreindre à lire un chef-d'oeuvre par honte de l'ignorer malgré sa célébrité. Chacun, au contraire, doit aborder la lecture, le savoir et l'amour en suivant son penchant naturel. [...] Les seuls (lecteurs) à avoir toujours raison sont ceux qui savent suivre leurs penchants, écouter les besoins de leur coeur, refuser la norme et fuir le conformisme."

Le monde du livre se fait harakiri tout seul. Inutile de s'en prendre à d'autres (Fnac, Amazon) qui ne font que les aider, à leur façon, dans leur processus de démolition.

Pascale Arguedas, Gif, le 15 août 2014

 
 
 
 
 

 

Simon Leys est mort.

Je suis tristre, très triste...

En hommage, ce billet d'humeur écrit en 2008 :

L’art est notre seul parapluie


Les petits bonheurs en éveillant d’autres, j’ai souri en lisant le dernier livre de Simon Leys (Le bonheur des petits poissons, éditions Lattès 2008, chronique à venir dans le n°13 de la Presse littéraire) où il enfile perle après perle. Lorsqu’il évoque l’art de la litote, des blancs et de l’absence, le phénomène de ces « visions mentales, d’une précision presque hallucinatoire », il prend pour exemple Flaubert qui, en écrivant l’empoisonnement de Madame de Bovary, en avait vomi deux fois son dîner tant il avait le goût de l’arsenic en bouche !

Ce phénomène si étrange, fruit d’un travail de forçat pour l’écrivain qui sait restituer cette vision dans toute son intensité, est terriblement éprouvant pour le lecteur aussi. C’est dans Séfarade d’Antonio Muñoz Molina qu’il m’est arrivé semblable aventure. Molina m’hypnotise. A chaque livre, il me mène par le bout de son style, me tient serrée par sa nostalgie, son amour, sa tendre empathie envers les exilés qu’il ressuscite si justement. Et dans ce livre magnifique, j’ai partagé une drôle d’histoire avec des junkies qui traînaient leur misère dans un quartier pauvre espagnol. Ce n'est qu'un très bref passage dans le livre mais il les décrit avec une précision des détails si parfaite que j’y étais, et m'en souviens encore des années après. Je me revois, livre en main, à mon bureau, en cette nuit d'hiver 2003, à la parution de Séfarade que je venais d'acheter. Stressée, angoissée par l’atmosphère pesante installée par la grâce de Molina, je ne parvenais pas à l'abandonner et je fumais, tirais sur ma cigarette mue par une nécessité urgente de m’amarrer au calme chimique que la nicotine procure (contrairement aux lubies fanatiques du lobby anti-tabac en vogue et délicieusement enterré quelques pages plus loin par les exemples éloquents que cite Simon Leys en puisant dans la littérature). Et l’histoire noircissait, dangereusement, sous la fumée. Le décor devenait de plus en plus lugubre, ténébreux. Une source explosive était placée à deux pas et voilà qu’un des junkies allait craquer innocemment une allumette pour partager un joint ! D’un mouvement réflexe, je me vois lâcher le livre et chercher dans l’urgence un cendrier pour éteindre ma cigarette. J’étais transie de peur, de froid, essoufflée, laissant échapper un «Ouf, je l’ai échappé belle ! ». Puis je revins à moi, réalisai qu’aucun danger ne planait, que tout le monde se tenait tranquille alentour sauf moi qui soudain devins cramoisie sous les regards ahuris et braqués sur Séfarade tombé à mes pieds. Honteuse puis soulagée, un fou rire secoua ma carcasse éprouvée et je repris de plus belle ma lecture en toute complicité.

Simon Leys dit que « nul écrivain ne dispose d’une puissance verbale qui pourrait rivaliser avec l’imagination de ses lecteurs ». Je le crois et c’est une aberration de penser qu’un bon livre l’est tout seul. Mais quand même, Molina m’a piégée en jouant de son art car à la relecture, plus calme et à l’affût, je me rendis compte que tous les détails que je pensais avoir lu avaient bel et bien disparu. Tout ou presque se cachait dans les blancs, l'art de la litote, dans cette prose magique qui m'hypnotise. « Tout ouvrage littéraire, par définition même, est une œuvre d’imagination (et même s’il ne l’est pas au départ, placé en bonnes mains, il ne tarde pas à le devenir : l’annuaire du téléphone était une lecture favorite de Simenon) » déclare Simon Leys qui finit son billet sur cette fameuse sentence de Mario Vargas Llosa : « La vie est une tornade de merde, dans laquelle l’art est notre seul parapluie. »

Quels formidables écrivains !

Pascale Arguedas, Gif, le 11 août 2014

 

 
 
 
 

Juillet

Au loin,
le cri rouillé d'un coq,
la voix d'une cloche
sonnant les heures lentes.
Les blés dans les champs
roulaient leurs vagues blondes
sur les têtes mobiles des épis,
quand soudain, en lisière,
le bond éclair d'un chevreuil
mit en liesse le paysage.

Pascale Arguedas, Sonchamp 2014
 
 
 
 
 

L'homme véritable respire par les talons.
Tchouang-tseu

 

Pascale Arguedas, Mont Blanc 2014

 
 
 
 
 

Juin
 
Ah ! Si je pouvais être diplômé de la lumière, tenir ce parchemin diaphane au fond des yeux, résonner comme la cloche de la petite chapelle dans la montagne. Être ce rien, poreux, simple, pupille de l'air.
Yves Leclair
 
 
 
 

Mai
C'est une beau roman, c'est une belle histoire…


Avant de partir pour l'Italie, une amie m'invite à saluer de sa part Axel Munthe à AnaCapri. Je suis aux anges d'apprendre qu'elle l'a lue, on est si peu nombreux aujourd'hui !
A Naples, je discute dans la rue avec une dame qui en revient. Elle me dit : avez-vous visité la maison d'Axel Munthe ? Un bijou, cette maison, cette vue… Avez-vous lu son Journal ? Je n'en reviens pas qu'en à peine une semaine deux personnes me parlent de ce fantôme dont j'ai dévoré Le Livre de San Michele. Mais le plus beau est de voir la tête de cette femme d'une soixantaine d'années que je ne connais ni d'Ève ni d'Adam, me livrant un pan douloureux de sa vie (divorce avec son mari suédois) pour m'expliquer l'origine de sa lecture, me demandant ébahie comment ce livre a bien pu arriver entre mes mains.
Je n'ai pas oublié d'envoyer une carte postale à mon amie Francesca, AnaCaprienne de cœur depuis qu'Axel Munthe a croisé son chemin, vers l'âge de huit ans. Elle en a plus de soixante-dix…

Lecteurs avisés du monde entier, j'espère vous rencontrer sous n'importe quelle latitude pour échanger un jour nos bonheurs secrets !

 
Pascale Arguedas, Gif 2014
 
 
 
 
 

*

 

« Les gens essaient souvent de vivre à l’envers. Ils tentent d’avoir plus de possessions ou plus d’argent afin de faire davantage ce qu’ils veulent, croyant que c’est la voie pour être heureux.

En fait, ça marche dans l’autre sens. Il vous faut d’abord être ce que vous êtes vraiment, puis faire ce qui est nécessaire afin d’avoir ce que vous désirez. »

Skakti Gawain
 
Pascale Arguedas, Naples 2014
 
 
 
 
 

*

Quand la vie est pleine de présences, riche d'échanges, heureuse de vraies paroles, lorsqu'elle est bien remplie, grosse comme un bourgeon bientôt en fleur, gonflée comme le ventre d'une femme enceinte, il n'y a guère de place pour l'écriture — sauf pour ne pas oublier que ces moments pleins ne furent pas, comme parviendrait presque à vous le faire croire la fuite inutile des jours — une pure illusion.
Yves Leclair, Orient intime
 
Pascale Arguedas, Lugano 2014
 
 
 
 
 

Avril
Un arbre ressemble à un peuple, plus qu'à une personne. Il s'impatiente avec effort, il s'enracine en secret. S'il résiste, alors commencent les générations de feuilles.
Alors, tout autour, la terre l'accueille et le pousse vers le haut.
La terre a un désir de hauteur, de ciel. Elle pousse les continents à la collision pour dresser des crêtes.
Elle se frotte autour des racines pour se répandre dans l'air par le bois.
Si elle est faite de désert, elle s'élève en poussière. La poussière est une voile, elle émigre, elle franchit la mer. Le sirocco l'apporte d'Afrique, elle vole des épices aux marchés et en assaisonne la pluie.
Le monde, quel « maestro »!
Trois chevaux, Erri de Luca
 
Pascale Arguedas, îles Borromées, avril 2014
 
 
 
 
 

*

Je lis seulement des livres d'occasion.
Je les pose contre la corbeille à pain, je tourne une page d'un doigt et elle reste immobile. Comme ça, je mâche et je lis.
Les livres neufs sont impertinents, les feuilles ne se laissent pas tourner sagement, elles résistent et il faut appuyer pour qu'elle restent à plat. Les livres d'occasion ont le dos détendu, les pages, une fois lues, passent sans se soulever.
[...]
Je lis des vieux livres parce que les pages tournées de nombreuses fois et marquées par les doigts ont plus de poids pour les yeux, parce que chaque exemplaire d'un livre peut appartenir à plusieurs vies. Les livres devraient rester sans surveillance dans les endroits publics pour se déplacer avec les passants qui les emporteraient un moment avec eux, puis ils devraient mourir comme eux, usés par les malheurs, contaminés, noyés en tombant d'un pont avec les suicidés, fourrés dans un poêle l'hiver, déchirés par les enfants pour en faire des petits bateaux, bref ils devraient mourir n'importe comment sauf d'ennui et de propriété privée, condamnés à vie à l'étagère.
Trois chevaux, Erri de Luca
 
Pascale Arguedas, Menaggio, avril 2014
 
 
 
 
 

*

Se sentir en amitié.
Être à l'aise parmi les choses
et dans le monde où l'on vit,
c'est ça la « patrie ».
 
Pascale Arguedas, Bellagio, avril 2014
 
 
 
 
 

*

Siempre que te pregunto
Que, cuándo, cómo y dónde
Tú siempre me respondes
Quizás, quizás, quizás

Y así pasan los días
Y yo, desesperando
Y tú, tú contestando
Quizás, quizás, quizás

Estás perdiendo el tiempo
Pensando, pensando
Por lo que más tú quieras
Hasta cuándo ? Hasta cuándo ?

...

 
 
Pascale Arguedas, Trinidad, avril 2014
 
 
 
 
 

Mars

 

En avance,
le printemps escalade les pentes,
s'installe sur tout le pays.

On voit monter l'or des genêts en fleur,
on respire l'odeur fade et sucrée
lorsque la brise arrive par bouffée,
vient mourir sur l'herbe grasse des terre-pleins.

Partout on entend des sources invisibles
grelotter le long des pentes.
Les arbres reverdis, au feuillage vert pâle,
frémissent de toutes leurs branches neuves
qui apportent un subtil parfum d'aventure.

Les journées, plus longues, s'élargissent
comme un fleuve face à son estuaire.
L'espérance est là, dans les fleurs légères,
le miroitement de la lumière sur l'herbe mouvante,
l'air limpide qui parle lui aussi de départs
pour des destinations inconnues.

Tout est immobile et chargé d'une puissance
dont le cœur altéré par tous ces hivers humides
sent battre en lui la calme présence.
On se sent porté par cette promesse
du mouvement circulaire des saisons,
comme si enfin le temps perdait
son horrible progression

et qu'il fût toujours le même,
soudant entre eux les heures,
les jours, les saisons et les années
dans un recommencement sans fin.
C'est surtout cette promesse
qui gonfle au fond des poitrines,
la certitude que le monde
n'est pas l'oubli perpétuel

des instants qui le composent
mais ce retour éternel
des êtres et des choses.

 
 
Pascale Arguedas, Gif, mars 2014
 
 
 
 
 

*

ses mains jetées à plat pour asseoir ses paroles,
(à plat le long des cuisses,
elles accompagnent ce qu'il dit
comme un cheval qu'il encouragerait)
dressent le tableau de ses victoires
sans besoin de médailles,

dans l'attente des heures toutes les mêmes,
bues comme la meilleure des médecines,
dans son monde où avoir la tête
qui dépasse est le pire des crimes,
il demeure seul et sobre parmi d'autres ivres
qui boivent à beaucoup de soifs,

leurs visages se dévorent sous la lampe,
leurs paroles se ruinent dans les verres,
ils parlent, parlent, le temps au dos d'avant,
attendent l'aventure, s'y préparent tellement
que quand elle se présente
ils sont si près qu'ils marchent devant elle,

lui, pressé de ne plus parler,
passionné de solitude,
sait que perdre l'attente sereine
c'est prendre le risque de perdre son rêve,
il s'échappe en pensée tel un môme
dans le galop aux quatre vents de l'enfance,

goûte en silence le geste lent et sa gaieté ronde,
s'en remet au langage des choses modestes et,
radieux dans cet équilibre sans dépassement,
leur dit simplement la bonté
qu'il n'a pas peur de porter,
puis disparaît

 
 
Pascale Arguedas, Gif, mars 2014
 
 
 
 
 

*

À mes ami(e)s qui souffrent, luttent en vain
(entraîné(e)s au large
et bientôt perdu(e)s de vue),
à tous ceux (celles) que j'aime,

cette fin de poème de Sophia de Mello Breyner :

Pour la limpidité des paroles tant aimées
Toujours dites avec passion
Pour la couleur et le poids des paroles
D’où se dressent les choses que l’on nomme
Pour la nudité des mots éclatants

J’entends dans vos lettres
le bruissement secret
de chacune de vos images
qui dans le noir
se lève et marche.
Puisse votre présent
s'épaissir d'instants pleins.

 
 
Pascale Arguedas, Gif, mars 2014
 
 
 
 
 

Février

 

émotion vive à Verdun,
tant de croix blanches alignées
en formation militaire...

le champ de bataille renaît soudain
avec ses milliers de morts
baïonnettes en main

quel carnage, quel gâchis
cette jeunesse perdue
ensevelie sous les obus

et que dire des voleurs de bronze d'aujourd'hui,
ces pilleurs de plaques commémoratives
à la petite semaine,

et de leurs ferrailleurs,
revendeurs complices
pour quelques dollars de plus...

 
 
Pascale Arguedas, Verdun, février 2014
 
 
 
 
 

*

L’amour sous contrainte (nombre de lignes, de signes) se claironne, sur les panneaux lumineux de ma ville !
 
 
Pascale Arguedas, Gif, le 14 février 2014
 
 
 
 
 

*

C’était un vieil inconsolable

que le manque de solidarité
dans la vie moderne
avait pris par surprise.

Il se sentait perdu
dans le tourbillon
des lumières et des bruits,

s'était retranché
dans une grotte qui ressemblait
à une grande bouche qui bâille,

regardait la chaîne de montagnes
lisses comme des crânes,
et se taisait.

Se taire, chez lui,
était une forme d'accusation,
la seule possible.

Seul l'épouvantail parlait au paysage.

 
 
Pascale Arguedas, Gif, février 2014
 
 
 
 
 

*

Portée par une énergie sauvage
je peux demeurer des heures
à scruter le ciel,
un ciel sans fin,

et le vent de mer
qui le vide soudain,
sculpte les paysages,
les confins rocheux.

Au cœur des métamorphoses
et hors du temps,
dans un silence ennoyé
j'explore la solitude

des rivages et des marges.
Je contourne l'épissure noircie
de cordages rongés par le sel
et peins la vie

mystérieuse,
cyclique,
épicentre perdu des souvenirs
qui dérivent,

pour mieux contempler l'éternité,
cette liberté retrouvée,
cette reverdie, compagne d'horloge
d'un va-et-vient

qui me remplit, me noie
me colorie,
respire
l'haleine du large

 
 
Pascale Arguedas, Gif, février 2014
 
 
 
 
 

Janvier

 

sur le front pélagique
d'un pays secret
frétillent en pagaille
poissons & planctons

de grandes baleines
de sable sentent l'algue
et les vagues reflètent
le jaune des genêts

quand
la lumière s'estompe
la blancheur des mouettes
devient encore plus blanche

littéralement en grève
sur le rivage j'y resterais bien
toute la journée
lisant Kafu

regardant à marée basse
les chercheurs d'or
remuer la vase
alors que la poésie illumine mes pages

 
 
Pascale Arguedas, Gif, janvier 2014
 
 
 
 
 

*

le jour ils suivaient les routes du ciel
entre les vagues des dunes
des routes sans fin qui s'enfonçaient
jusqu'au cœur du désert
et dessinaient sur leur peau cuivrée
des sillons de sueur

la nuit venait très vite
le ciel immense et froid
s'ouvrait soudain au-dessus
de la terre éteinte
et les étoiles naissaient
des milliers d'étoiles arrêtées dans l'espace

et le vent soufflait sur le sable
mettait à nu le socle des montagnes
aux pieds desquelles les chèvres dormaient
dans les cercles de pierres sèches
à côté des dromadaires
aux pattes entravées

les bêtes s'endormaient
avant les hommes engourdis par le froid
regardant avec des yeux fixes
brûlés de fatigue et de lumière
leur dernier passage
inscrit sur la pierre du désert

ils tenaient jusqu'au trou noir
épuisés de rêves se réveillaient
sous les tentes de laine brune
avec la tache blanche
qui naissait à l'est
première lueur de l'aube

 
 
Pascale Arguedas, Wadi Rum, janvier 2014
 
 
 
 
 

*

 

s'autoriser les rêves de bonheur,
connaître le trouble et l'attente,
la solitude et la fatigue,
le silence et la plénitude,
la beauté et l'éblouissement...


le noter apaise,
met de l'ordre dans l'esprit,
dans la vie

 
 
Pascale Arguedas, Wadi Rum, janvier 2014
 
 
 
 
 

*

Je me joins à Jacques Brel pour vous présenter mes vœux :


Je vous souhaite des rêves à n'en plus finir et l'envie furieuse d'en réaliser quelques-uns. Je vous souhaite d'aimer ce qu'il faut aimer et d'oublier ce qu'il faut oublier. Je vous souhaite des passions. Je vous souhaite des silences, je vous souhaite des chants d'oiseaux au réveil et des rires d'enfants. Je vous souhaite de respecter les différences des autres, parce que le mérite et la valeur de chacun sont souvent à découvrir. Je vous souhaite de résister à l'enlisement, à l'indifférence et aux vertus négatives de notre époque. Je vous souhaite enfin de ne jamais renoncer à la recherche, à l'aventure, à la vie, à l'amour car la vie est une magnifique aventure et nul de raisonnable ne doit y renoncer sans livrer une rude bataille. Je vous souhaite surtout d'être vous, fier de l'être et heureux, car le bonheur est notre destin véritable. (1er janvier 1968 sur Europe 1)

 
 
 

 

 

 

 

 

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