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Entretien avec Dominique Barbéris réalisé par Pascale Arguedas à Paris en mars 2007
Dominique bonjour !
photo © C Hélie Gallimard
Bonjour Pascale !
Vous êtes auteur de romans, nouvelles, récits. Explorez-vous volontairement les genres littéraires ou ce sont eux qui s’imposent à vous ? Je me sens assez étrangère à la problématique des genres (en théorie comme en pratique). Je sens plutôt les choses comme un continuum : selon la brièveté, la plus ou moins grande densité narrative. Souvent, mes textes à leur début, sont de courtes nouvelles (en raison du format : une dizaine de pages). C'était le cas de L'Heure exquise. Puis le texte s'est étoffé. Pas vraiment de manière linéaire. Il s'est plutôt enrichi d'échos, de correspondances. Le temps, très ramassé, — puisqu'il s'agit de l'évocation d'un soir d'été à la campagne — en fait davantage un récit — ce que j'appellerai un récit. C'est aussi l'appellation qu'a spontanément proposée Gérard Bourgadier, mon éditeur. Dans la mesure, peut-être, où il n'y a pas dans un temps aussi court, de développement des personnages. Je ne fais pas a priori le choix du genre. Mon premier « roman », publié chez Arléa, La Ville, fédérait lui aussi plusieurs textes très courts, indépendants à l'origine. Mais il m'apparaissait plus romanesque, parce que plus riche en personnages et en aperçus sur la vie de ces personnages. Pour moi, c'est une question de dosage. Dans l'écriture, c'est comme dans la vie, j'ai toujours eu un peu de mal à me situer. Je ne suis pas franchement narrative, mais il y a pourtant sans cesse dans mes textes des amorces d'histoires, et dans Les Kangourous, j'ai exploité quelque chose du roman policier à suspense et à intrigue.
Êtes-vous attirée par la poésie car vous avez une prose très poétique ? Je lis des poèmes mais je n'en ai jamais écrit - sauf une ode à mon chien quand j'avais quatorze quinze ans, et, accessoirement, vers dix ans un poème de révolte contre mon père qui avait dû me coller une fessée! Plus sérieusement, je me méfie un peu de cette étiquette de prose poétique, parce qu'elle peut être un fourre-tout pour caser tout ce qui n'est pas considéré comme du roman, et parce qu'au fond, je crois que toute prose digne de ce nom est poétique. Là encore, la frontière est poreuse. Je peux passer des heures à la recherche du mot juste, et ma prose tient compte, dans un sens plein, des mots (au sens de Francis Ponge). Elle tient compte de leurs sonorités, du nombre de leurs syllabes. En ce sens, oui, c'est une prose poétique, parce qu'elle cherche la justesse. Je m'arrête d'écrire quand j'ai trouvé cette justesse.
Est-ce que votre métier, professeur de stylistique à l’université, vous a aidé à trouver votre style ? Non, je ne pense pas. Je suis venue à la stylistique par un enchaînement de circonstances. Pas par vocation initiale. Je ne le regrette pas et je crois que cela m'a aidée parce que le travail en stylistique est circonscrit au texte, qu'il a une dimension technique (quels sont les procédés qui concourent à tel ou tel effet de sens ?) et qu'on ne peut pas le confondre avec l'écriture personnelle — ce qui est peut-être le cas dans la recherche purement littéraire. Les choses sont bien séparées. Cela dit, et au grand dam de ma carrière à l'Université, je n'ai jamais fait de thèse, et je n'ai jamais voulu me faire déborder par la technique ; la vie est trop courte pour ne pas se concentrer sur l'essentiel. Je me contente d'aller chercher dans la matière que j'enseigne la confirmation d'intuitions sur la langue, un sentiment plus affiné, une approche plus subtile parce que plus avertie des textes des autres. Sur les miens, je ne m'exerce pas — sinon pour défendre certains choix parfois devant des correcteurs de maisons d'édition.
Vous avez une griffe sensible, ciselée et singulière, d’une simplicité trompeuse. Par de lentes descriptions, des détails minuscules glissés subtilement, vous insufflez une force incroyablement vivante à vos dérives songeuses qui peignent le vertige de l’introspection mélancolique. Malgré les apparences, vous devez sacrément travailler votre écriture. Je suis contente que vous me fassiez cette remarque sur le travail. J'ai pour idéal de l'effacer, et je crois qu'il ne doit pas se voir (Proust dit je crois quelque chose à propos de l'inélégance qui consiste à laisser sur les produits leur étiquette). Mais tout de même, je suis contente que vous en parliez, parce que, du coup, le travail ne se voit pas, personne ne le remarque. Ma prose n'est absolument pas une prose à effet qui ébouriffe le lecteur. Elle est très simple. Mais je peux passer des heures à décrire une poupée ou une cuisse de poulet parce que même des objets simples sont très difficiles à atteindre, à mettre en formules. Je me souviens que dans Le Temps des dieux (où je parle de l'enfance), j'avais réussi à décrire une poupée d'une manière qui me satisfaisait — et qui me satisfait encore — parce qu'il me semble qu'elle arrivait à faire sentir la curiosité de cet objet vide à travers lequel un enfant regarde curieusement son propre corps. Ce n'est absolument pas dit comme ça ; ce n'est pas du tout intellectuel, mais il me semble que j'étais contente. Dans L'Heure exquise, j'avais réussi à décrire l'ombre des fleurs, au moment où le soleil descend. Ce sont des passages auxquels je n'ajouterais pas une ligne, évidemment de mon point de vue. La réalité nous touche d'une manière diverse, mais extrêmement profonde et extrêmement subtile, au fond, décourageante, et j'ai l'impression qu'une grande partie de notre vie intérieure se passe dans un incessant travail, à nous presque inconscient, d'interprétation, de mise en formules, approximatives, imparfaites, inabouties. Écrire ne sert qu'à arrêter ce travail ou à le rendre un peu plus conscient. C'est ce qui m'intéresse dans la littérature. J'aime Flaubert parce que chez lui, il n'y a que des réussites. C'est mon modèle absolu. Une prose efficace, musicale, parfaite jusque dans le détail. Il y a chez lui une saisie vorace et désenchantée du moindre objet du monde. Je lisais, l'autre jour, pour préparer un cours, cette formule de Merleau-Ponty : « le sensible (…), ce qui est évident en silence ». C'est bien notre problème, à nous qui écrivons, cette évidence, ce silence.
L’originalité qui se dégage de votre œuvre, au-delà de votre style, est ce regard décalé et surprenant que vous avez sur le monde du quotidien. Vous êtes souvent cruelle et drôle. Ce n'est pas la première fois qu'on me dit que je suis cruelle, ce qui m'ennuie un peu. Mais c'est peut-être parce qu'il y a toujours du sang (un peu de sang) dans ce que j'écris. Je pense que cette impression de cruauté vient de ce que je vous ai dit auparavant. J'essaie de décrire correctement ce que je vois, même les choses inquiétantes (avec peut-être un goût particulier pour les choses inquiétantes). Dans mes textes, il y a des enfants qui regardent leurs écorchures, et, dans Les Kangourous, une femme qui écoute les détails des agressions d'un serial killer. En fait, cette femme des Kangourous me représente assez bien : elle regarde, elle écoute. Elle est une caisse de résonance.
Vous jouez sur les contrastes et les décalages dans un va et vient ludique, entre intériorité et réalité décevante, tissé de dialogues au bord du cliché. Pourquoi utilisez-vous ce procédé ? Je ne sais pas si c'est un procédé, mais j'utilise beaucoup le dialogue, de plus en plus, ce qui pose d'ailleurs toutes sortes de problèmes pour la fluidité du texte. Mais c'est dans les dialogues que nous parlons du monde et cela m'amuse toujours parce que c'est là qu'on voit combien nous sommes maladroits. C'est une chose que j'observe toujours par exemple dans les musées, à propos de l'art : il y a des gens qui passent devant les tableaux et qui (pour bien faire voir qu'ils sont sensibles à l'art) disent (très fort) c'est superbe. Puis ils passent au tableau suivant : c'est superbe, etc. Il y a ceux qui parlent de la technique. Et il y a ceux qui se taisent et qui écoutent parce qu'ils sentent qu'ils n'ont pas trouvé les mots adéquats. Mais au fond, peu de gens savent se taire, et notre condition est d'essayer de parler quand même. C'est de là que vient une scène d'une de mes nouvelles, dans Ce qui s'enfuit : des femmes observent un portrait de femme. Il les frappe, mais, évidemment, elles n'arrivent pas à le dire ; tout ce qu'elles disent est à côté de la réalité du tableau : des choses insignifiantes, qui sont drôles (du moins je l'espère) elles se demandent si elles auraient aimé être peintes elles-mêmes; elles se demandent comment le peintre fait pour les mains, elles supputent que le peintre était amoureux de son modèle. Elles tournent autour. C'est ce que nous faisons toujours, avec tout.
Tous vos livres sont habités par le sentiment récurrent et mélancolique de la perte, du désir inassouvi, du temps qui passe, du bonheur enfui. Quand on vous lit, on visualise une peinture, on entend une musique, c’est très beau… J'écris probablement par désespoir d'un monde plein. Je me sens nostalgique ; je veux dire par là que je me sens exactement dans la situation que décrit Jankélévitch quand il dit que le nostalgique est habité par un regret du passé en soi, quel que soit le passé, même s'il n'a rien eu d'intéressant en soi, parce qu'il est le passé. Ceci ne veut pas dire, je pense, qu'on soit triste. On pense simplement que le réservoir de beauté, le « plein » est derrière soi. S'agissant du rapport avec la peinture et la musique, je n'ai absolument pas une approche intellectuelle de l'écriture. Je crois qu'elle doit donner à voir et à sentir. Ce que j'écris part souvent de paysages, d'impressions visuelles. Je vois mieux les lieux de mes romans que les personnages. Plus exactement, les personnages développent les impressions produites par le cadre qui les entoure.
Vos livres invitent à la rêverie. Tout est supposé, intérieur, et se double d’un écho à forte résonance. En êtes-vous consciente ? D'une certaine manière, la réponse à votre question est déjà contenue dans ce qui précède. Vous me devancez avec beaucoup de subtilité dans la réflexion et dans le commentaire. J'espère que mes livres appellent la rêverie, puisqu'ils en partent. J'essaie de la communiquer. Mais pour essayer de vous répondre plus précisément, je ne suis pas très consciente du contenu. Pas tellement. J'essaie d'être consciente — autant que je peux — de la langue, c'est à dire, des moyens mis à ma disposition pour m'exprimer. Pour le contenu, je laisse aller. Je n'ai jamais de plan. Je crois que c'est préférable. Je m'inquiéterais peut être de la répétition des thèmes, des obsessions, et je ne pourrais plus écrire.
Par petites touches, vous nous « coucounez » dans une douceur apaisante et jamais triste car votre humour est toujours présent. Je ne sais pas trop pour le « coucouning », comme vous dîtes. Je ne sais pas si mon univers est doux. Il est, c'est vrai, structuré par les rapports de l'ombre et de la lumière, attentif surtout aux moments de la perte de la lumière, aux moments de sa raréfaction : le soir, le crépuscule, le temps pluvieux. C'est une chose dont je me suis progressivement aperçue.
Vous installez des silences avec une élégance pleine de charme et une précision sensuelle des détails. Aimez-vous particulièrement glisser de l'observation vers l'introspection ? Là encore, sur votre dernière remarque, je crois que vous touchez au centre de ma préoccupation. Ce n'est pas que j'aime glisser de l'observation à l'introspection, c'est que je ne les sépare pas. Je crois que pour la majorité des gens, l'observation ouvre directement à l'introspection. C'est sur cette base que se construit, confusément, notre vision du monde. Je cherche ce point où l'extérieur vient toucher en nous, signifier, représenter, une réalité intérieure. Par exemple, dans une nouvelle de Ce qui s'enfuit, la dernière, j'ai un personnage de femme. Elle s'est disputée avec son mari, elle fait la vaisselle, elle pense complaisamment à un homme qui l'a aimée autrefois (par cette obscure revanche bien caractéristique de la psychologie féminine) ; elle porte des gants de caoutchouc pour faire sa vaisselle, et, à cause de ces gants, elle se voit en robe de bal ; le rêve de compensation se fixe sur un objet banal — ce qui, je crois, est le cas dans la vie. De la même manière, dans certains de mes récits, le sentiment confus qu'ont les personnages d'avoir perdu quelque chose, d'être passé à côté du bonheur, surgit dès que la lumière s'obscurcit. C'est cet entre-deux, ce point de rencontre qui m'intéresse. Je ne sais pas si je me fais bien comprendre. J'essaie.
Sur quel texte êtes-vous en train d’écrire ? Quelle surprise nous préparez-vous ? Mon prochain texte est un roman. Il doit sortir chez Gallimard, a priori à la rentrée prochaine. J'en ai eu la confirmation toute récente. Il a pour titre: Quelque chose à cacher.
Merci Dominique. Merci Pascale, pour votre intérêt et pour cette lecture si prévenante, si amicale. Merci.
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