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Entretien avec Pierre Charras réalisé par Pascale Arguedas à Paris en septembre 2007

 

 

Pierre bonjour !

photo © J.Sassier/Gallimard

 

Bonjour Pascale !

 

 

Merci de m’accueillir dans votre beau bureau (vieilles photos, affiches de théâtre, livres à foison), combien j’aimerais en avoir un comme le vôtre !

On ne me dérange jamais (grand sourire). Asseyez-vous. Voulez boire quelque chose ?

 

Depuis plus de vingt ans, vous êtes édité par différentes maisons. Est-ce un choix, cette diversité ?

Mon choix, c’est la fidélité. J’étais très ami avec Simone Gallimard, la mère d’Isabelle, l’actuelle directrice. Elle m’avait choisi, donc je restais au Mercure de France. Quand elle est morte, je me suis demandé si je continuais, Isabelle était bien, je suis resté. Quant au Dilettante, ils m’aiment bien. Donc, ce que je ne ferais pas au Mercure, je le fais au Dilettante. Je ne voulais pas ennuyer le Mercure avec le Bacon, par exemple. Et les nouvelles qui sortent ce mois-ci, Quelques ombres, avaient été refusées par Simone.

 

 

Quelle distinction faites-vous entre ces deux maisons d’édition  ?

Au Mercure, c’est le roman habituel. Au Dilettante, c’est par exemple la réédition de ce que j’avais fait chez Ramsay avec Michel Archimbaud : Bacon, le ring de la douleur.

 

 

En fonction de ce que vous écrivez, vous présentez vos manuscrits soit à l’un soit à l’autre.

Voilà. Si c’est un roman, je le présente d’abord au Mercure qui est mon premier éditeur. Le Dilettante a aussi réédité mon premier roman qui n’appartenait pas au Mercure, ainsi que des formes différentes, parce qu’ils m’aiment bien.

 

 

Vous pensez que ça fonctionne comme ça ? Vous n’avez jamais essuyé de refus ?

Non. Jusque-là, non. Je n’ai rien dans mes tiroirs.

 

 

Vous conseillez à tous les lecteurs d’écrire. Entre faire semblant et écrire, il y a un fossé. Est-ce leur rendre service ?

Mais oui parce que les lecteurs vont lire ce qu’ils ont écrit. Et s’ils n’aiment pas, ils vont arrêter. Mais au moins auront-ils essayé.

 

 

Vous y croyez vraiment (rire) ? Je pense qu’il y a plus d’écrivains que de lecteurs aujourd’hui !

Oui… surtout avec l’ordinateur, ça donne des copies propres. Avant il y avait des ratures, et j’aime bien ça. Je ne sais pas s’il y a plus de navets qu’avant. Moi j’écris parce que cela plaît à Annick, ma femme.

 

 

Vous avez produit une quinzaine d’ouvrages. Ce ne sont jamais des pavés, mais des romans courts ou des nouvelles.  Vous déclarez : « j’ai fait semblant d’écrire car je trouvais ça très chic. Puis j’ai rencontré mon épouse qui m’a cru. Alors j’ai écrit. » Qu’est-ce à dire ?

J’avais des sous car j’étais marié avec une femme qui en gagnait beaucoup. Alors je ne faisais rien, mais on ne peut pas ne rien faire. Alors j’ai dit que j’écrivais, je trouvais ça bien. Puis j’ai rencontré Annick qui m’a cru, alors j’ai vraiment écrit. J’en suis à mon quatorzième livre et ma vingt-cinquième traduction.

 

Grand lecteur, vous avez un parcours original : ancien comédien, traducteur d’anglais et écrivain.

Il s’agit de la même chose, écrivain, comédien, traducteur. Il s’agit de passer la balle, comme au rugby, mais en avant. C’est une transmission. Je ne sais plus qui a dit qu’être écrivain, c’est être traducteur de soi.

 

 

Vos différents métiers vous aident-ils à écrire ?

Tout m’aide et tout m’empêche d’écrire.

 

 

Traduire, retranscrire, la recherche du mot juste, peut être un frein à votre propre écriture ?

Oui, lorsqu’on est comédien et traducteur on est à la fois actif et frustré. Quand on écrit, on a tout, la création et la transmission.

 

 

Que préférez-vous faire ?

J’aime bien avoir écrit (sourire).

 

 

Avez-vous toujours écrit, comment est-ce venu ?

C’est venu avec Annick mais j’aimais les livres, j’aimais lire. Et au départ, j’étais professeur d’anglais, d’où les traductions. Puis j’en ai eu marre d’être prof, c’était après mai 68, impossible d’être prof car les élèves ne voulaient pas apprendre et moi je ne voulais plus enseigner car j’étais d’accord avec eux. J’ai donc décidé de laisser tomber le métier.

 

 

Comment s’est faite la transition prof-comédien ?

J’aimais bien le théâtre. J’en avais fait en amateur, quand j’étais ado. J’ai commencé à Avignon où j’ai rencontré Alain Scoff qui montait un spectacle pour lequel il fallait un type qui ne soit pas trop comédien. Et voilà (sourire)… Cela s’est enchaîné, j’ai participé à trente-cinq spectacles à Paris.

 

 

Vous êtes attiré par un répertoire particulier ?

Non. Quand on me disait « je te verrais bien dans… », je disais toujours oui, et tout m’a plu !

 

 

Qu’est-ce qui vous plaît dans le métier de comédien, jouer la comédie, apprendre des textes ?

Non, c’est la peur. J’ai écrit un livre là-dessus, Comédien. Sur le trac en général qui est énorme le premier jour et qui revient tout le temps. J’ai joué Chrysalde dans L’école des femmes, j’avais deux scènes espacées, eh bien j’avais le trac entre les deux, il revenait ! J’aime bien jouer avec le feu.

 

 

Est-ce de façon simultanée que vous avez exercé le métier de comédien et de traducteur ?

Oui, comme j’étais écrivain mais pas Modiano, j’ai recyclé le prof en traduisant. Ça m’a permis de continuer à être comédien alors que je n’étais pas Depardieu !

 

 

Vous n’êtes pas stressé.

Non. Bacon disait : je m’en serais toujours sorti. Moi aussi (sourire). J’ai eu de l’argent puis plus du tout puis suffisamment pour faire les courses sans regarder les prix.

 

 

Est-ce vous qui choisissez vos traductions ?

Non, au Mercure et chez Gallimard, ils me connaissent et savent ce qui me correspond. Au début je ne voulais pas traduire des textes parce que cela me paressait dangereux pour mes propres romans, donc je ne traduisais que des bandes dessinées pour Futuropolis. Ensuite j’ai basculé et n’ai traduit que des thrillers. Puis un texte est arrivé, il m’a fait envie et j’ai dit oui. Je l’ai traduit. Et pas d’effet sur moi. Il ne s’est rien passé, ça ne m’a pas inhibé. Je m’étais dit, cela va t’arrêter et non. Ce fut un plaisir. Alors j’en ai fait d’autres. Maintenant je refuse les thrillers. Mais ça m’a imprégné, Dix-neuf secondes, c’est une sorte de thriller.

 

 

Pourquoi ne pas vous consacrer qu’à l’écriture ?

Parce que ce serait malsain (sourire).

 

 

Vous êtes un grand lecteur. Le plaisir de lire est-il identique au plaisir d’écrire ?

Écrire c’est un travail. C’est toujours un travail. Pour écrire, pour corriger, pour supprimer, pour couper – parce que je coupe beaucoup. Je ne prends pas de plaisir à écrire. Je monte ma page chez moi, très fier, la montre à ma femme qui me dit : « mais tu l’as déjà écrit, ça » (rire).

 

 

Vous avez un censeur qui vous dirige et vous aide, en somme.

Voilà.

 

 

Vous réveillez une empathie terrible, votre écriture est sensuelle, on vous retrouve totalement dans vos livres. On imagine celui qui tient la plume et qui est à l’image aujourd’hui de l’idée qu’on s’en fait. J’ai du mal à entendre que vous ne preniez pas plaisir à écrire car vous vous impliquez beaucoup. C’est une carapace que vous exposez aux journalistes mais on est entre nous, dites-moi la vérité.

J’aimerais bien me contenter de lire et j’en suis privé en écrivant car je m’interdis alors toute lecture romanesque. Et comme je mets très longtemps, parce que je suis bête, à imaginer les choses… Voilà. Mais je lis quand même des biographies, des journaux.

 

 

Vous écrivez des romans et n’en lisez pas ?

Voilà ! (sourire) Mais ceux que je traduis je les lis vraiment. Ce qui me fait penser que ceux que j’ai lus en ne les traduisant pas, je ne les ai pas assez lus.

 

 

Vous avez rendu un merveilleux hommage à Henri Calet (Monsieur Henri). Est-ce pour vous faire plaisir d’abord puis pousser les lecteurs à le lire ou l’inverse ?

J’adore Calet, il est là (photo en noir et blanc du temps de Gallimard). Je marche par trois, mes phrases sont par trois, tout est par trois chez moi (je me suis marié trois fois). Littérature, Calet, peinture, Bacon, musique, Schubert (c’est le prochain livre). L’idée n’était pas de faire connaître Calet mais plutôt de lui répondre, car Calet était quelqu’un de très poli. Répondre à la lettre Monsieur Paul adressée à son fils. Et son fils étant mort, maintenant, je lui ai rendu la politesse. Après avoir écrit ce livre, je me suis senti obligé d’écrire le Bacon. Comme je me sens aujourd’hui obligé d’écrire le Schubert.

 

 

Avec Bacon, le ring de la douleur, vous dressez un éventail terriblement beau de la douleur. Avez-vous autant souffert en l’écrivant que le lecteur en vous lisant ?

En 70, Bacon n’était pas connu du tout. J’ai écrit ça car c’est Bacon. Je n’arrivais pas à sortir du Grand Palais après avoir vu ses peintures. J’étais fasciné. Sauf pendant que j’écrivais, j’ai regardé tout le temps ses peintures. C’était pour moi la souffrance, la souffrance elle-même, alors que chez lui, non, il disait : « Violentes, mes peintures ? Mais non, c’est le monde qui est violent, pas moi. » Donc j’ai voulu dire cette souffrance. Puis Schubert, parce que c’est Schubert, et je lui collerai ma propre mort… Ce qui s’est passé avec Bacon, c’est que j’ai cherché en moi la douleur et en dehors de moi ce qui pouvait y ressembler. Les personnages (le boucher, la petite fille dans la poussette) ne sont pas inventés. Je les ai croisés à Granville et je leur ai posé cette souffrance sur les épaules.

 

 

Cela fut douloureux d’écrire ce livre ?

Pas plus que les autres, c’était le sujet. Et Bacon c’est beau. Quand j’ai sorti mon livre chez Ramsay, j’ai été invité à Beaubourg avant l’ouverture de l’expo au public. Il n’y avait que nous, Annick qui trouvait ces peintures violentes, pas belles, et moi. Puis elle les a vues, et m’a dit, tu as raison, c’est beau.

 

 

Impossible de ne pas souffrir en écrivant ce livre, vous ne m’enlèverez pas ça de la tête !

Mais je souffre toujours...

 

 

Avez-vous eu des échos sur ce livre ?

J’ai eu le principal : il a d’abord été édité par Archimbaud, qui était un ami de Bacon. Puis il a été aimé par Gauthier du Dilettante, c’était une deuxième bonne chose (sourire). Mais il n’a pas marché…

 

 

C’est un livre qui tranche dans tout ce que vous avez écrit. Dans Bonne nuit, doux prince, vous faites une douloureuse déclaration d’amour à votre père. « Comme un cul-de-jatte qui a mal aux jambes j’ai mal à mon père. » Ce livre et ses thèmes - l’absence, l’amour, l’enfance – semblent être l’accomplissement de tous vos livres.

Bonne nuit, doux prince, c’est ce que j’ai essayé d’écrire dès le début. On retrouve mon père dans tous mes livres, et dans La Toilette - qui figure dans Quelques ombres, le dernier recueil de nouvelles - c’est lui. Je l’ai écrite en 82, mon père est mort en 80. La Toilette, c’est un essai du Prince.

 

 

Le Prince est plus doux, plus tendre, vous ne rentrez pas dans ces détails là.

Mon père, c’est lui aussi (Pierre Charras me montre la photo d’Henri Calet). Ce n’est pas un hasard si Monsieur Henri est la réponse d’un fils. Et ce Prince est un aboutissement, un rendu réussi, si l’on veut. Je pense parfois à ce que disait Bacon à la fin de sa vie : l’embêtant avec mes toiles, c’est que maintenant je sais les faire. Disons que le Prince, ce serait une Toilette que j’aurais su aboutir.

 

 

Dans tous vos livres, on retrouve une observation scrupuleuse, un regard acéré.

Oui, je suis très laborieux, alors je regarde les gens, je les trouve très intéressants, je les observe, les apprends par cœur et les lâche dans mes récits en leur mettant sur le dos mes problèmes. Et moi, ça va bien (sourire).

 

 

Mais vous avez le don de vous mettre dans la peau de vos personnages de façon phénoménale.

C’est le côté comédien, se glisser dans quelqu’un, ses postures, ses comportements.

 

 

Pourquoi reviennent souvent dans vos livres les rails, le métro ?

Parce que j’aime le hasard, les rencontres qui s’y passent. Ce que je raconte dans une nouvelle des Ombres, lorsqu’un homme et une femme ont vu dans le métro, à des moments différents de la journée, les mêmes personnes étranges, cela nous est arrivé à Annick et moi. C’est incroyable, ce hasard, et c’est riche de l’explorer.

 

 

Si les nouvelles écrites dans Quelques ombres commencent à dater, nous avons la chance de lire prochainement un ouvrage sur Schubert*, n’est-ce pas ?

Pour l’instant, je l’écris dans ma tête (sourire). Je mets trois ans pour écrire un livre.

 

 

Merci pour ce beau moment, Pierre. J’attends donc votre Schubert

Moi aussi ! (rire) C’est moi qui vous remercie, Pascale.

 

 

* Le Requiem de Frantz, éditions Mercure de France, août 2009.

 

Lire le dossier sur Pierre Charras.

Entretien réalisé en septembre 2007 à Paris.

 

 

 

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