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Entretien avec Georges-Olivier Châteaureynaud réalisé par Pascale Arguedas en décembre 2010 entre Palaiseau et Gif sur Yvette Georges-Olivier bonjour !
Né à Paris en 1947, Georges-Olivier Châteaureynaud écrit depuis 35 ans entre rêve et réalité. Ses nouvelles et romans baignent dans le fantastique plus soucieux d’intriguer, de troubler, de confondre que d’effrayer. Le lire c’est accepter le dépaysement ou l'émerveillement. Il fait partie de cette petite poignée de grands nouvellistes français contemporains. Mon ami Michel Volkovitch écrit très justement : "Le lire, c'est comme entrer dans une pièce inconnue dans une maison dont on croyait tout savoir."
Georges-Olivier, vous avez fait des études classiques puis d’anglais. Dans l’idée d’enseigner ? J’ai enseigné l’anglais très brièvement, et comme accidentellement. J’avais choisi l’anglais en entrant en faculté, surtout parce que je refusais de faire des études de lettres françaises modernes : j’estimais n’avoir besoin de personne pour me guider dans ce domaine. J’ai donc vagabondé à travers la littérature en toute liberté. J’ai le sentiment, si j’y ai perdu un peu, d’y avoir gagné beaucoup.
Vous vous êtes consacré à l’écriture à partir de 1982. Qu’avez-vous fait entre temps et quelles ont été les raisons qui vous ont poussé à prendre cette décision ? C’est le prix Renaudot qui m’a apporté cette liberté inespérée. J’en ai usé sans vergogne. Auparavant, j’avais exercé quantité d’activités alimentaires. On n’imagine pas l’énergie qu’un auteur doit déployer pour conquérir le temps nécessaire à l’élaboration de son œuvre. L’énergie et l’audace, car c’est comme au loto : seuls les joueurs gagnent.
Vous êtes entré en écriture par la poésie. Pourquoi ne pas avoir continué ? La fiction, et donc la prose, se sont imposées à moi. J’aurais gâché ma vie, je me serais perdu, si je m’étais obstiné. La poésie demeure l’essentiel de mes références, mais cette voie n’était pas la mienne.
Votre premier ouvrage, édité en 1973, est un recueil de nouvelles. Pourquoi ce genre ? Avez-vous eu des difficultés pour trouver un éditeur ? Non, cela a été étrangement facile. J’avais connu des déboires auparavant, avec un manuscrit composé de mes derniers poèmes et de mes premiers glissements vers la prose (ce recueil, La Fortune, a été publié depuis lors) mais Grasset a accepté immédiatement Le Fou dans la chaloupe. Tout au plus n’a-t-on pas osé marquer « Nouvelles » sur la couverture, mais c’en était bel et bien.
Vous alternez ensuite romans, nouvelles et éditeurs. Est-ce un choix personnel ? Pour ce qui est des éditeurs, il arrive qu’on en change comme on change de compagne : c’est la vie, tout simplement. Quant à l’alternance romans/recueils, qui n’est d’ailleurs pas systématique, il s’agit d’un mouvement naturel. Je n’écris pas un recueil de façon concertée, sauf exception (De l’autre côté d’Alice, ou Résidence dernière, à paraître en mars aux éditions des Busclats)… J’écris des nouvelles qui, un beau jour, sont assez nombreuses pour constituer un recueil. Je les mets alors dans l’ordre chronologique d’écriture, et je les vends au marché comme une botte de radis.
Écrire une nouvelle ou un roman est-ce une question d’idée, d’histoire suffisamment large, de respiration, de souffle, de disponibilité, de tout cela à la fois ou encore d’autre chose ? Le sujet exige sa forme. On sent devant une « histoire » qu’elle va demander un investissement lourd, ou léger, au contraire. Un roman va vous manger un an, ou deux, ou trois, de votre vie. Il s’agit d’en être conscient au départ. Une nouvelle, c’est l’affaire de quelques jours ou de quelques semaines. On peut multiplier les comparaisons : une nouvelle est une amourette, un roman une grande passion… Un roman est un gratte-ciel, une nouvelle un cabanon.
Le roman en France a tendance à être synthétisé. On lit actuellement beaucoup de « petits » romans, d’à peine une centaine de pages. Vous non, ce sont de gros pavés. Un « vrai » roman charpenté exige du temps, des efforts, une grande concentration, et constitue pour son auteur une sorte d'épreuve, voire de sacrifice, en même temps bien sûr qu'un projet exaltant, débouchant, le cas échéant, sur une ascèse personnelle. Il est clair qu'une telle entreprise est étrangère à un grand nombre de romanciers contemporains, d'où ces petits machins écrits par dessous la jambe, qui n'ont en fait rien à voir avec des nouvelles, même si leur taille les en rapproche.
Vous employez une image très belle pour illustrer le processus d’écriture de la nouvelle. On peut en effet comparer le processus d'élaboration d'une nouvelle à celui par lequel l'huître génère la perle en son sein, pour se protéger d'un corps étranger (grain de sable ou autre) ayant pénétré en elle. Le « corps étranger » déclenchant peut être un événement, un spectacle, un rêve, un souvenir... n'importe quoi, dont le nouvelliste, agressé ou intrigué, s'accommodera en sécrétant autour la nacre de la fiction.
Vous peignez des univers souvent extravagants, à tout moment réversibles, des mondes irréels semblables à des contes classiques. C’est une tournure d’esprit : je suis attiré, fasciné, par tout ce qui échappe à une vision convenue, normative, du réel. L’imagination, la « folle du logis », gouverne mes histoires. Je m’ennuierais à périr à écrire un roman de mœurs réaliste.
Votre univers fantastique est à la fois singulier et personnel : cruel, narquois, tantôt invivable, tantôt paradisiaque. Vous détournez subtilement les mythes, vous aventurant toujours dans un paysage onirique étonnant et dans des villes ritournelles que l’on rencontre souvent dans vos livres. Au long, à ce jour, d’une centaine de nouvelles et de neuf romans, j’ai essayé de créer un univers légèrement distinct, décalé du nôtre, et de le peupler de personnages incarnant ma propre sensibilité et ma vision des choses. Outre Éparvay, qui fut longtemps la ville emblématique de cet univers, il y a maintenant Écorcheville, qui apparaît dans Le Démon à la crécelle et dans L’Autre rive. Ce sont les villes que j’habite en rêve, les villes de « derrière les yeux ».
En dehors de vos formation et curiosité, est-ce que les mythes vous aident à bâtir des histoires ? Ce n'est pas de propos délibéré, le plus souvent, que je recours à eux. Ils affleurent constamment à la surface de la conscience de tout artiste, de tout auteur, et innervent presque fatalement leurs œuvres. N'oublions pas qu'ils ont servi dès l'origine à l'humanité à se représenter sa condition. Ils dressent depuis toujours la carte du territoire humain.
Vos histoires sont drôles, horribles, sensibles, habitées d’une grâce mensongère. Vous aimez jouer avec le lecteur et avez un imaginaire incroyable ! D’ailleurs vous ne vous privez pas d’écrire pour la jeunesse, également. J’ai écrit deux courts romans pour la jeunesse : Le Combat d’Odiri, qui se déroule sur une autre planète, et L’Ange et les démons. Cela dit, plusieurs de mes nouvelles « adultes » ont été proposées au public des collèges, qui s’y est retrouvé sans problème.
Vous animez des ateliers d’écriture pour les adultes et dans le milieu scolaire. Quels en sont les contenus, que cherchez-vous à faire passer ? Autant d'animateurs, autant de conceptions des ateliers d'écriture. Dans les miens, très spécialisés « nouvelles », je m'efforce d'obtenir de chaque participant qu'il écrive une (ou plusieurs) nouvelles. Je me suis aperçu que toute personne, enfant comme adulte, est porteuse d'au moins une histoire, et qu'il n'est pas difficile de l'amener à l'écrire, au moins sous la forme d'une nouvelle. Je crois n'avoir connu qu'un seul échec dans ce domaine, et sans doute est-ce moi qui ai failli, ce jour-là, à permettre au sujet de s'exprimer.
Vous êtes conteur, un esprit à la folie apprivoisée, un grand nouvelliste qui a un style partagé entre fulgurances et jolis pragmatismes. Votre style retenu est d’une élégance mystérieuse. Comment le définiriez-vous ? Certains auteurs forgent eux-mêmes leur langue : c’est Rabelais, Céline, ou de nos jours Pierre Guyotat ou, moins radicalement, Annie Saumont, par exemple. Je n’ai pas cette ambition, je n’écris pas dans l’écart avec la langue d’usage. J’essaie d’allier l’expressivité et le naturel… et autant que possible, l’harmonie. Bien sûr, je suis tributaire de ma formation, étude du latin et du grec, lecture des classiques (mais pas seulement !). Pour moi l’écriture n’est pas une fin en soi, mais un moyen : elle sert.
Vous avez un regard lucide, tordu, troublant, inquiétant, grinçant, déconcertant, drôle, poétique, trompeur. Les histoires que je raconte exigent souvent de la part de l’auteur une certaine prise de distance. L’ironie sert à faire pardonner l’outrance potentielle qu’elles renferment, en nouant avec le lecteur un rapport de complicité. Bien sûr, il faut qu’il soit réceptif. J’ai conscience de ne pas écrire pour la totalité du genre humain.
Vous aimez cette idée de complicité avec le lecteur. Implicitement vous l’obligez aussi à rêver et à créer, si j’ose dire. L'auteur, qu'il ait choisi de séduire ou de scandaliser, « abandonne » ses élucubrations au lecteur. Celui-ci s'en empare, ou non, pour en faire ce qui lui chante. Il peut arriver qu'une œuvre soit à nouveau génératrice d'œuvres-filles dans l'esprit de lecteurs devenant eux-mêmes créateurs...
Vos thèmes de prédilection : la condition humaine (l’enfance), le temps qui passe, le double et ses failles, les mythes, l’enfer et le paradis. J’en oublie ? Il me semble que l’essentiel y est… Sur le fond, je crois qu’on n’écrit pas délibérément sur tel ou tel thème. Le thème s’impose, il apparaît a posteriori, il « transpire » de l’histoire racontée. Alors oui, ce qui transpire de mes nouvelles et de mes romans, c’est bien cela, entre autres choses.
Quel lecteur êtes-vous ? J'ai des lectures obligées, dans le cadre de l'édition et d'un certain nombre de prix littéraires. Et aussi des lectures de plaisir, de curiosité, de « perfectionnement », etc... Je suis de ces gens qui ne se supportent pas dans un train ou une salle d'attente sans lecture, qui lisent chaque soir avant de s'endormir, mais aussi à n'importe quel moment, sitôt que l'occasion s'en présente. Ce long passé de lecteur boulimique a évidemment fait de moi un « lecteur rapide ». Il y a un certain genre de roman « moderne » (mais sans doute a-t-il aussi existé dans le passé) qui m'horripile. Je crains que ce ne soit dans cette catégorie que l'on trouve la plupart des succès de librairie dits littéraires : les romans de mœurs réalistes, les « sujets de société » qui m'inspirent presque de la répulsion.
Que vous apporte le fait d’être juré du prix Renaudot ? En dehors de l'appartenance à un certain « establishment littéraire », qui vaut d'ailleurs aux jurés des grands prix au moins autant d'animosité que de notoriété, c'est la chance de connaître sinon l'ensemble, du moins une part représentative de la production actuelle, et de contribuer peu ou prou à l'influencer. C'est aussi, pourquoi le cacher, l'excitation de participer de près à un des aspects les plus pittoresques de la comédie humaine.
Pendant deux ans, vous avez présidé la Société des Gens de Lettres. Vous en êtes aujourd'hui l'administrateur. En quoi cela consiste-t-il ? La Société des Gens de Lettres de France, association déclarée d'intérêt public fondée en 1827, et présidée au fil du temps par Balzac, Zola, Hugo, notamment, est une société d'auteurs vouée à les représenter et les défendre auprès de tous les types d'interlocuteurs auxquels ils peuvent avoir affaire : pouvoirs publics, éditeurs, institutions et organismes divers, nationaux comme internationaux... Il est normal qu'elle soit peu connue du grand public, car ses buts et ses activités sont d'ordre spécifiquement professionnels : aide juridique et sociale, affirmation de la communauté des auteurs considérée comme une catégorie de travailleurs ayant des droits et des besoins comme les autres.
Avec le recul, êtes-vous satisfait de votre parcours littéraire ou avez-vous un regret à formuler, une attente à combler ou en voie de l’être ? A présent que l'essentiel est accompli, j'aurais mauvaise grâce à me plaindre. J'ai rêvé à vingt ans d'écrire des livres et de les publier, je l'ai fait et ils ne sont pas entièrement tombés dans l'oreille d'un sourd. Je crois, j'espère qu'il m'en reste quelques-uns à écrire. Pas de regrets, peu de remords, et des attentes raisonnables : travailler encore, puiser jusqu'au fond du sac.
Merci Georges-Olivier de votre courtoisie. Merci, chère Pascale, pour l'attention que vous voulez bien porter à mes livres. On n'a pas si souvent le sentiment d'être si bien compris, et plus, accompagné.
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