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Entretien avec Gérard de Cortanze réalisé par Carole Garcia en décembre 2002 à Pau
Gérard de Cortanze, qui êtes vous ? C’est
une vaste question. Je suis né dans le XVIIIe arrondissement,
il y a très longtemps, plus d’un demi siècle,
banlieue parisienne, à Saint-Ouen, entre le Red Star, la
rue des Rosiers et le marché aux Puces. En toile de fond,
les matches de football, la musique de Django Reinhardt, les brocanteurs
qui retapaient des meubles. Tout cela, c’est mon espace d’enfance.
Je viens d’une famille très compliquée, composite,
un vrai puzzle, qui est le sujet de mes livres. Une famille issue
de la vieille noblesse Piémontaise du côté de
mon père, qui remonte jusqu’au VI° siècle,
et arrivée en France à la fin du XIXe siècle.
Du côté de ma mère, ce sont des bandits de grands
chemins, parce que je descends en ligne directe de « Fra Diavolo
» dit Michel Pezza ! (1771-1806)… Un grand oncle qui gagne les 24 heures du Mans en 1938, une marraine
richissime que je ne voyais pratiquement jamais. Une étrangère
qui pelait les poires avec un couteau et une fourchette, ne s’arrêtait
à Monte-Carlo qu’à l’hôtel Hermitage,
vivait dans des meubles estampillés Dautriche ou Pigeon.
Elle collectionnait des Watteau et des Fragonard. Chaque année,
elle venait dans la petite maison de Saint-Ouen, pour les cadeaux
de Noël avec son chauffeur. Elle offrait systématiquement
des foulards aux filles et des livres aux garçons. Ma grand-mère
paternelle, couturière était anglaise. Donc beaucoup de secrets dans cette famille. Mais surtout le secret
fondamental à savoir que l’on me cache que je descends
d’une des plus vieilles familles de noblesse italienne. Mon
arrière-arrière grand-père était Vice-Roi
de Sardaigne, et on tombe dans une famille de ministres plénipotentiaires,
une sainte, des écrivains, des hommes d’état,
des militaires…
Et tout cela on vous l’avait caché ? Complètement.
Et, ce secret m’a fait écrire tout cela. Je n’arrive
pas à comprendre comment combler la distance qu’il
y avait entre, d’un côté une famille pauvre,
une enfance dans une banlieue parisienne, on vivait dans une petite
maison avec deux pièces, sans eau courante, et l’Italie
toujours présente dans cette famille. Nous ne parlions pas
italien. À croire, qu’on avait rayé l’Italie de
la carte. Ce qui m’a fait écrire, c’est ce désir
de savoir d’où je venais, ce désir de reconstruction.
Ce n’est pas une nostalgie de l’ancien régime
ou de la monarchie, de la noblesse. Mais essayer de comprendre.
Pour un écrivain, c’est un matériau extraordinaire.
Cette famille composite j’en ai pour cinquante ans d’écriture
!
Mais vous aviez écrit autre chose, avant de partir à la découverte du secret ? J’ai écrit
environ une quarantaine de livres, des recueils de poésie,
des essais sur des œuvres d’écrivains, des amis
qui m’ont influencé comme Paul
Auster, Jorge Semprun, Philippe Sollers, JMG
Le Clézio. J’ai écrit beaucoup sur
l’art aussi proche la peinture, une vingtaine de peintres
français contemporains. C’est une œuvre soit,
un peu disparate mais cohérente. Avec le regard que porte
Le Clézio sur les Indiens, il est intéressant par
ce qu’il nous dit : « Écoutons les autres, les
cultures qui ne sont pas les nôtres, parce que ces cultures-là,
ont des choses à nous dire ». Nous ne les écoutons pas assez !
Une biographie qui tient tout juste sur une page et voici une belle récompense dites-moi. Alors ce Prix Renaudot ? Ce n’est pas une chose que j’avais
programmée dans mon travail d’écrivain. Je n’ai
jamais été une bête à concours. Il faut
également de la chance mais une fois que vous l’avez,
vous êtes quand même ravi, ravi d’avoir été
choisi, choisi par vos pères, c’est une sorte de reconnaissance. De plus, vous acquérez des lecteurs supplémentaires,
ce qui est important. Je suis très heureux d’avoir
eu ce prix et je ne vais pas dire le contraire. Ceci étant,
cela ne va pas changer fondamentalement mon rapport avec l’écriture.
Cela ne rend pas l’écriture plus facile. C’est
toujours aussi compliqué d’écrire un livre,
de plus en plus d’ailleurs. J’ai souvent parlé de cela avec Paul
Auster, et nous avions conclu tous les deux la même
chose. Nous avons le même âge. Donc, plus on avance
en âge et plus la littérature est difficile. C’est
à dire, on ouvre des portes, mais d’autres se ferment.
On pose trois questions, on y répond, et il y en vingt autres
qui sont posées par ce que vous venez de répondre
à ces trois là. C’est sans fin mais c’est
l’intérêt de l’écriture sinon on
peu tout arrêter, tout de suite. Un prix dans cette trajectoire
là, c’est agréable, mais cela ne change rien,
en fait.
Écrire devient de plus en plus dur, dites-vous ? Oui, bien sur.
Vous avez de plus en plus de lecteurs donc, vous avez d’énormes
responsabilités vis-à-vis d’eux. Vous ne pouvez
pas ne pas penser à eux. Je suis traduit en quinze langues.
Quand vous allez, par exemple, en Bulgarie et que, lors d’un
débat, une jeune bulgare de 18 ans, vous dit « j’ai
lu votre livre et il a transformé ma vie », et que
cela se reproduit en Grèce, en Allemagne ou ailleurs, des
lecteurs du monde entier sont intéressés par ce que
vous faites. C’est une sacrée responsabilité,
non ? Je trouve cela fascinant et très émouvant.
Assam vient d’être couronné. Je suppose que vous ne vous arrêtez pas là. Vous êtes sur un autre ouvrage ? Je suis toujours sur trois, quatre livres en même temps. Contrairement à beaucoup d’écrivains d’aujourd’hui, je suis hélas un écrivain qui écrit. J’écris beaucoup, j’ai besoin en plus de démesure, tout le temps. Je ne vois pas comment vivre autrement, donc j’écris. Je viens des années 70, je pratique une littérature assez facile, j’ai beaucoup travaillé avec Philippe Sollers. C’est une époque que je ne renie pas. On disait que le romancier, le poète doit avoir un regard critique sur ce qu’il fait. La meilleure façon, c’est encore de lire les autres. C’est très enrichissant. Avec la littérature étrangère, nous essayons de faire partager aux autres notre enthousiasme. J’espère que j’aurais jusqu’à ma mort de quoi dire, je fais découvrir un livre, un écrivain, c’est une merveille. Lisez-le. Je ne fais jamais de papier négatif.
Alors, quels sont ces auteurs qu’il faut découvrir, lire ou peut-être relire ? Il y en a plusieurs. Là, je pense à l’écrivain cubain, Guillermo Rosales, Mon Ange chez Actes Sud, à Javier Cercas Les Soldats de Salamine chez Actes Sud également, un magnifique ouvrage sur la guerre d’Espagne. J’ai récemment relu Alexandre Dumas. Une merveille. Il faut relire cette littérature là, Dumas écrivait facilement et merveilleusement bien, c’est un réel plaisir.
Monsieur de Cortanze, merci de ce moment passé avec vous. Merci à vous.
Lire le dossier de Carole Garcia sur Gérard de Cortanze. Interview de Gérard de Cortanze (prix Renaudot 2002) réalisée à Pau par Carole Garcia pour son émission radio littéraire À la page en décembre 2002.
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