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Entretien avec Tanguy Dohollau réalisé par Goulven Le Brech pour le n°12 de la revue Le Grognard en août 2009 à Saint-Brieuc
Tanguy Dohollau est un peintre et dessinateur, né en 1958 à Saint-Brieuc. Ses réalisations graphiques sont présentées tant en France qu'à l'étranger depuis 1976 et il accompagne avec ses dessins des revues, des catalogues et des livres depuis le début des années 1980. Il a organisé plusieurs expositions consacrées à des écrivains souvent liés au dessin et à la peinture. Il a travaillé pendant vingt-cinq ans dans une librairie de littérature générale et universitaire et aujourd'hui il enseigne et anime des ateliers auprès des scolaires ou avec des handicapés.
* Je me suis rendu chez Tanguy Dohollau cet été, au terme d’une balade à vélo sur la Côte de Penthièvre, dans les Côtes-d’Armor. Nous avons profité de cette occasion pour réaliser le présent entretien, dans sa maison qui domine l’embouchure du Légué. La nuit est tombée et nous nous tenons à quelques pas d’une fenêtre ouverte sur la vaste baie de Saint-Brieuc, la mer monte tranquillement, éclairée par la pleine lune. *
Ton roman graphique Pas à pas, à l’écoute du silence est paru il y a peu de temps aux éditions Des ronds dans l’O. C’est l’histoire d’un dessinateur réputé, spécialisé en bande dessinée de science-fiction, qui décide de quitter Paris pour la Bretagne afin de trouver le calme nécessaire à la réalisation de son œuvre. Il y rencontre une femme, avec laquelle il se lie d’amitié. Peux-tu expliquer la genèse de ce roman, qui a la particularité de se présenter sous la forme d’une bande dessinée ? J’avais envie de faire une histoire en bande dessinée depuis plusieurs années. En 1995 est parue une correspondance dessinée, La diagonale des jours, née d’un échange épistolaire avec Edmond Baudoin dont certains aspects faisaient penser à une bande dessinée (Baudoin étant lui-même un célèbre auteur de bandes dessinées). Depuis cette publication j’avais envie de faire une bande dessinée, mais je ne savais pas précisément ce que j’allais faire et comment j’allais la faire… J’étais pris par mon travail de librairie. Et puis il s’est trouvé que j’ai eu enfin du temps pour m’y consacrer. Au tout début, j’ai fait des brouillons d’histoires. Je voyais bien un personnage, un dessinateur…
Y a-t-il au départ une dimension autobiographique ? Non, c’est un roman dessiné. C’est une histoire imaginaire. Mais il peut y avoir des échos autobiographiques. Par exemple, comme j’habite en Bretagne, j’ai imaginé quelqu’un qui vient s’installer en Bretagne.
On peut notamment reconnaître Dahouët, le port de Pléneuf où je suis passé lors de ma balade en vélo. Effectivement, je me suis inspiré de cet endroit où je me suis rendu souvent. Mais je ne voulais pas définir précisément un lieu, je voulais que ça reste un village imaginaire. Pierre arrive dans ce village au bord de la mer et il rencontre une femme, qui a la particularité d’être aveugle.
Pourquoi une femme aveugle ? Parce que j’avais envie de parler de notre rapport à la vue. J’imaginais des dialogues entre cet homme, auteur, dessinateur, dans son univers de science-fiction, et cette femme, devenue aveugle suite à un accident de voiture cinq ans auparavant, confrontée au réel et au quotidien.
Tu as imaginé cette femme dans un premier temps et tu as par la suite rencontré une femme aveugle, n’est-ce pas ? C’est une histoire assez étonnante ! J’avais fait des croquis de l’histoire de Pierre et Lucie et un jour, une personne à qui je les ai montré m’a dit : « Tanguy je connais cette femme, elle habite en ville, je peux te la présenter ». Et quelques semaines après je l’ai rencontrée. C’était très troublant car elle ressemblait à mes croquis d’une manière étonnante. Par la suite nous nous sommes rencontrés à nouveau et elle a été intéressé par mon projet.
Vos rencontres ont sans doute contribués à rendre le récit plus « réaliste » ? De nombreux propos de Lucie au sujet de ses difficultés au quotidien proviennent d’échanges que j’ai eus avec cette personne. Elle a apporté à cette histoire de nombreux apports par son témoignage et je lui en suis très reconnaissant.
Quand on regarde la couverture du livre, on voit des pagodes chinoises ou japonaises. Et si l’on retourne le livre on voit une sorte de moine bouddhiste, un peu étrange… Lorsqu’on le feuillette, on s’aperçoit que l’histoire se déroule non pas en Asie, mais en Bretagne… L’histoire se passe en Bretagne et effectivement, il y a cette présence de l’Asie sur la couverture. Pourquoi ? Parce qu’en parallèle de cette histoire on va avoir des instants de la vie d’un peintre chinois du 17ème siècle : Chu Ta, qui tient un rôle important dans l’histoire, en contre-point.
Cette résonnance de l’Asie en Bretagne semble beaucoup t’influencer en tant que dessinateur et peintre, elle est d’ailleurs très présente dans Pas à pas. Il y a en effet des similitudes dans les paysages, entre la Bretagne et l’Orient, avec la Chine et le Japon. C’est quelque chose que des artistes comme Henri Rivière ont ressenti. Il a séjourné à plusieurs reprises en Bretagne et il s’intéressait aux techniques des estampes et des gravures sur bois japonaises.
Effectivement, je suis allé voir l’exposition qui lui était consacrée au Grand Palais, où étaient exposées à titre comparatif des estampes d’Hokusai et d’Hiroshige. Il y a réellement un rapport très fort entre la Bretagne et l’Orient. D’ailleurs, un ami dénommé François Gonse, a réalisé un livre il y a quelques années qui s’appelle Le guide du Japon en Bretagne. Il avait fait un travail de recherche pendant plusieurs années sur tous les liens existants entre le Japon et la Bretagne. Et il a trouvé un nombre incroyable de similitudes.
Alors les maquereaux cru, c’est quelque chose de commun par ici ? (rire) On peut essayer de faire du sashimi avec les maquereaux que j’ai pêché ce matin si tu veux !
J’en reviens à l’histoire de Chu Ta, qui est une sorte d’histoire dans l’histoire… Tout à fait, c’est une histoire dans l’histoire, qui s’inscrit en parallèle au récit de Pierre et Lucie. Ces trois personnages se retrouvent quelque part, dans une certaine perception du monde, une perception autre. Le dessin de la couverture, qui est un détail du livre, représente un morceau de la ville de Nanchang, où Chu Ta est né. Parmi les livres qui m’ont servi de documentation pour Chu Ta, figure une monographie de François Cheng. J’ai appris par la suite que François Cheng est né lui aussi à Nanchang. Je pense qu’il y a un rapport avec sa propre vie dans son intérêt pour Chu Ta qui a été confronté au pouvoir en place à l’époque des Manchou, quand ils envahirent Nanchang et le contraignirent à fuir la ville. Á des années de distances, dans les années 60, avec la dictature de Mao, François Cheng, lui aussi issue d’une famille lettrée, a été obligé de quitter Nanchang dans les mêmes circonstances.
Il s’agit bien de destins parallèles, un des thèmes abordés dans ton livre. Outre ce thème, on trouve dans ton récit de nombreuses références filmographiques et musicales, qui reflètent ton ouverture, peux-tu nous en parler ? Par le biais des personnages de l’histoire j’évoque par exemple Tarkovski. C’est un cinéaste qui m’intéresse vraiment beaucoup car il avait une recherche intérieure, dépassant les frontières. Il s’est intéressé à l’Orient. On trouve cette présence dans son dernier film, Le sacrifice. En dessinant mon roman graphique, j’ai eu un peu l’impression de réaliser une sorte de film avec des moyens extrêmement simples. Ma bande dessinée peut être vue comme une succession d’arrêts sur image. Et ça m’a d’ailleurs posé des questions, car souvent je me demandais : pourquoi dessiner ceci plutôt que cela ? Il y a tout un jeu de miroir, qui ne se voit pas à la première lecture. Par exemple le début se retrouve à la fin et vice-versa, des cases se retrouvent en écho et ce jeu de miroir est autant valable pour le texte que pour les dessins. Si les lecteurs ont envie de le relire une seconde fois, ils verront des choses nouvelles. Ce jeu de miroir est d’ailleurs en référence à un film de Tarkovski : Le miroir cité dans cette histoire.
Ton roman graphique m’a aussi fait penser à certains films de Rohmer, dans le sens où il s’agit de personnes du quotidien qui parlent très simplement des choses de la vie, sans grande intrigue et sans drame sous jacent… C’est vrai qu’il y a cette dimension que j’aime beaucoup dans les films d’Eric Rohmer, notamment dans ses Contes des quatre saisons. Cette rencontre entre Pierre et Lucie est une rencontre très simple, où il se dit beaucoup de chose, avec parfois de l’humour.
Cette belle amitié, ce partage d’une intimité entre un homme et une femme semble tout de même parfois frôler le marivaudage, non ? Je ne voulais pas tomber dans le marivaudage justement. Il y a une attirance certaine entre Pierre et Lucie et certainement une séduction, mais c’est quelque chose de très simple. Il y a beaucoup de finesse dans leurs rapports, qui passe par l’intermédiaire des sens. Il y a bien sûr la vue, mais il y a aussi le toucher et l’odorat. L’odorat est très présent. On sent la mer, les arbres, les odeurs de la nature.
Il y a aussi une dimension pédagogique, notamment à la fin de l’histoire ? Lucie raconte à des enfants aveugles l’histoire de Chu Ta. Elle parle en imitant un animal, un oiseau, un poisson, qu’avait peint Chu Ta. C’est le toucher qui est aussi représenté, et l’écoute avec les enfants.
Il y a un passage de ton livre que j’aime beaucoup, c’est le moment où Lucie va se baigner dans la mer la nuit : un magnifique bain de minuit. Je trouve que tu as vraiment bien représenté la mer la nuit, cette immense tâche d’huile qui se mêle avec le ciel étoilé. Le calme de la nuit, effectivement, comme ici ce soir…
C'est presque en noir et blanc, comme la plupart des dessins reproduits dans le livre. Pourquoi le noir et blanc ? C’est parce que Lucie est aveugle. Elle ne perçoit que le noir au blanc le plus éclatant, comme elle le dit à un moment. L’histoire suit ces variations allant du noir au blanc, avec des gammes diverses de gris faisant écho à la perception de Lucie.
Il y a effectivement une dimension sensorielle forte dans ton livre. Oui, qui est soulignée par son sous titre : « à l’écoute du silence ». Parmi les nombreuses choses qui m’intéressent, il y a aussi la musique. J’en écoute beaucoup et il m’arrive d’en faire un peu. Ce qui me touche beaucoup dans la musique c’est la présence des silences entre les passages musicaux. C’est aussi un thème de mon livre : être à l’écoute du silence, c’est être à l’écoute des silences entre les passages de l’histoire.
Il y a par exemple une case blanche et des cases représentant des vols d’oies sauvages. Il s’agit de respirations, comme en musique. Ces temps comptent autant que le reste. Dans la musique ces moments de silence sont habités par les morceaux de musique qui les précèdent et qui les suivent, ce qui fait que le temps de silence a une couleur qui lui est propre. Le silence est aussi intéressant pour ce qu’il signifie chez les humains. J’évoque dans mon récit le fait que Chu Ta a été volontairement muet à un moment de sa vie. Il a décidé de ne plus parler suite à l’invasion des Manchou en signe de protestation. Il se promenait dans les rues de Nanchang avec un éventail sur lequel était noté « muet ». C’est un silence qui n’est pas un vide, au contraire, il y a là une dimension politique. Je voulais montrer une certaine façon d’être contestataire, de refuser des choses imposées, de vivre différemment.
Avec le silence, on en vient à la notion de vide chère aux taoïstes, vide qui n’est pas synonyme de manque. Une notion qui nous ramène tout droit à l’Asie et à Jean Grenier, un auteur auquel nous sommes tous les deux très attachés. Dans cette histoire je suis influencé par beaucoup de choses… C’est certainement une synthèse d’influences, d’ambiances et de paysages que je côtoie.
Tu habites dans la baie de Saint-Brieuc, à mi-chemin entre des lieux où vécurent deux autres penseurs que j’affectionne et dont tu as dessinés des portraits, présents dans le Grognard : Jules Lequier (le Grognard n°4) et Georges Palante (Hors-série sur G.P. et la génération honnie). Peux-tu nous en parler ? Il y a effectivement la présence de Georges Palante de l’autre côté de la baie et non loin d’ici Jules Lequier. Et j’habite juste au dessus d’une plage que l’écrivain philosophe Jean Grenier fréquentait enfant, en compagnie de sa mère, au début du siècle dernier. Ils disposaient d’une petite cabine de plage, comme il en existait à l’époque et qui ont malheureusement disparues pour la plupart. Il y a aussi l’écrivain Louis Guilloux…
Et il y a ta mère, Heather Dohollau, qui est poète. Elle habite non loin de là. Oui, mais ma mère n’est pas originaire de Bretagne, elle vient du Pays de Galles, en Grande-Bretagne. Elle est arrivée ici dans les années cinquante et elle a habité l’île de Bréhat et à Saint-Brieuc. Elle lit beaucoup et s’intéresse à la philosophie, à la littérature, à la poésie avec une très grande attention. C’est elle qui m’a fait découvrir Jules Lequier, assez tôt, et j’ai illustré son récit sur Lequier, La réponse. Puis progressivement j’ai découvert les écrivains de la région.
Il y a en effet toute une filiation de penseurs et d’écrivains sur la côte nord de la Bretagne et dans la région de Saint-Brieuc en particulier. Je pense par exemple à Villiers de l’Isle-Adam, qui bien qu’ayant vécu à Paris était originaire de Saint-Brieuc. On peut aussi penser à Alfred Jarry et des gens un peu plus dans l’ombre car on a très peu de textes d’eux, comme Edmond Lambert.
Il y a surtout cette nette filiation de libre penseurs, ou comme dirait Jean Grenier « d’anarchistes de l’esprit ». L’individu et la primauté de l’individu sur le groupe, les thèmes de Palante se retrouvent effectivement chez Louis Guilloux, qui se présentait comme un « franc tireur ». Il y a eu toute une lignée de francs tireurs ici, de défenseurs de l’individu. Et c’est vrai que c’est une chose à laquelle on ne peut pas être insensible. Et il y a aussi une chose très intéressante, c’est la présence de gens qui ont travaillé la langue. Il y a une filiation d’Alfred Jarry à Christian Prigent, un écrivain contemporain originaire de Saint-Brieuc. Comme Tristan Corbière (qui est aussi resté quelque temps à Saint-Brieuc) ce sont des personnes qui ont cherché à travailler la langue du texte. Ces écrivains ont d’une certaine manière « tordu le cou » au langage.
Je pense aussi à un drôle d’écrivain d’origine bretonne qui est passé à « Saint-Brieuk », un dénommé De Kerouac. Effectivement Jack Kerouac est juste passé à la gare de Saint-Brieuc en se rendant à Brest. Il s’en est d’ailleurs fallu de peu pour qu’il se fasse jeter du train, car il était ivre…
Tu as dessiné cet épisode de Satori à Paris au début de La diagonale des jours. Kerouac va à Brest sur les traces de ses ancêtres et pour noter les bruits de la mer comme il l’a fait à Big Sur, en Californie. Mais pour un peu, il restait à Saint-Brieuc et il aurait peut-être alors écrit le poème des bruits de la Manche ! Flaubert est aussi venu par ici avec Maxime Du Camps lors de son périple en Bretagne. Suite à sa visite, il a noté ceci : « Saint-Brieuc : rien ». Mais je ne vois pas ce rien comme une forme négative. Á propos de Flaubert j’ai lu un jour un texte de lui dans lequel il disait que son désir le plus cher en littérature aurait été d’écrire un livre sur le rien. Quand Flaubert a regardé les paysages de la baie en disant « rien », je pense qu’il avait cet arrière fond qu’il a souhaité exprimer par la suite. Cela m’a beaucoup intéressé.
Envisages-tu une suite à Pas à pas ? Un tome deux par exemple ? Pourquoi pas ! Pourquoi pas une autre histoire avec Pierre. Mais je n’ai pas vraiment l’idée d’une suite, d’une série… Je ne sais pas, c’est peut-être eux qui vont me dire « On a encore envie d’exister ! ». C’est vrai que quand on créé des personnages ils deviennent tellement présents qu’on a du mal à les quitter. J’ai appris à vivre avec Pierre et Lucie pendant plusieurs années et maintenant ils vivent leurs vies, ça a été une expérience étonnante de vivre pendant un temps avec ces personnages.
As-tu d’autres projets en cours ? J’ai dans l’idée de faire quelque chose sur Tchekhov. Pour l’instant je brouillonne autour de cette idée. Il y a la vie de tous les jours et je suis happé par des choses que je lis et qui me donnent d’autres envies…
Pourquoi pas imaginer un récit dans lequel Tchekhov apparaîtrait de la même manière que Chu Ta dans Pas à pas ? Oui, pourquoi pas quelque chose comme ça, avec Pierre et Lucie peut être ! (rire) Non, sérieusement, je ne peux pas trop en parler pour le moment. L’expérience du roman graphique m’a beaucoup plu et j’aimerais bien pouvoir le refaire, mais cela demande du temps. C’est quelque chose de très lent. J’ai besoin que ça décante, que les choses se posent petit à petit. En général je fais beaucoup de brouillons, puis j’élague afin d’aller à l’essentiel de ce que j’ai envie de dire. C’est un véritable exercice de ne pas se perdre et d’aller à l’essentiel.
Visiter le site de Tanguy Dohollau. Lire une page des carnets de Tanguy Dohollau lors de la remise du Nobel à JMG Le Clézio.
Cet entretien avec Tanguy Dohollau a été réalisé par Goulven Le Brech pour le n°12 de la revue Le Grognard (paru en décembre 2009).
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