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LE MONDE | 10.09.01 | 11h56
Lady Lessing, poseuse de bombes


A 81 ans, Doris Lessing juge ridicules les étiquettes qu'on a pu lui coller : féministe, anti-Blanche ou, pis, romancière engagée. Si l'auteur du "Carnet d'or" a souvent dynamité la littérature en abordant les inégalités de la société anglaise, elle se veut "écrivain, c'est tout"

C'est une vieille dame anglaise qui ressemble à une vieille dame anglaise. Avec un chat ventripotent pelotonné sur un tapis, des livres éparpillés un peu partout, une table accueillant les morceaux d'un puzzle en cours, et les bow-windows de sa petite maison londonienne ouvrant sur une rue calme et chic du quartier de West Hampstead.
Doris Lessing est réfugiée à l'étage, elle vous toise du haut de l'escalier, la mine sévère. Pas franchement du genre à vous mettre à l'aise.

"C'est par ici."

Avec ses quatre-vingt-un ans et ses cheveux gris strictement tirés en bandeau, de part et d'autre d'une raie au milieu, on croirait son visage sorti d'un tableau du XIX eme siècle. Son anglais aussi semble venir d'un autre temps, pour ainsi dire intact, avec cet accent d'exactitude qui rappelle que cet immense écrivain est une exilée à l'envers, née et élevée dans des contrées lointaines et rigides de l'ancien Empire britannique avant d'avoir émigré chez elle, à Londres, à l'âge de trente ans. Si on lui demande, avec le maigre espoir de réchauffer un peu l'atmosphère, où se trouve son abri antiatomique, elle consent à abandonner fugitivement son regard de Jugement dernier.
"J'y pense sérieusement", admet-elle, étonnamment rieuse, rappelant à brûle-pourpoint la "conversation ridicule" qu'elle eut, à la fin des années 1950, avec un spécialiste américain de relations internationales, Henry Kissinger. Elle s'activait alors dans la lutte contre les armes nucléaires, et Kissinger avait demandé à rencontrer des personnalités de gauche pour évoquer la question. "Cette rencontre fut une plaisanterie. Il définissait comme "humanitaire" l'usage de certaines bombes ; je répondais que son argument était ridicule. C'était un jeune Allemand tout dodu, voilà ce qu'il était, avant de devenir très pompeux. Nous avions si peu de choses en commun qu'on ne pouvait même pas parler." Son entrain passager retombe d'un coup.

Doris Lessing ne s'encombre pas de civilités pour le faire comprendre, elle attend la question suivante. A observer cette petite femme sèche aux yeux qui vous traversent sans ménagement, on ne s'étonne pas que, faute d'abri antiatomique, ce soient des explosions d'un autre ordre qu'elle ait coutume de déclencher. Son fameux Carnet d'or n'y est pas pour rien. Paru en pleine période d'échauffement intellectuel - 1962 en Grande- Bretagne, 1976 en France (Albin Michel) -, ce roman magistral fut perçu grossièrement comme "un grand roman féministe". Rien que d'y penser, la vieille dame s'énerve encore, s'aidant d'un de ces soupirs impatients dont elle a le secret.
"Je déteste cette étiquette d'écrivain engagé qu'on continue à me coller. Aucun de mes romans n'est politique. Je décris des situations, je suis écrivain, c'est tout."

Peine perdue. Qu'elle le veuille ou non, après une bonne trentaine de livres, Doris Lessing est toujours attendue ici et là comme une conscience de gauche, la porte-parole d'une cause, pour ne pas dire la voix d'un prophète.
"Ridicule", dit-elle encore (elle a l'air de bien aimer ce mot, "ridicule").

Et, inévitablement, elle dérange. Parce qu'elle est rarement où on l'attend, jamais délibérément provocatrice mais soucieuse de tenir la distance exacte d'où elle pourra observer le monde, précise jusqu'à l'obsession, toujours située à côté. La dernière explosion eut lieu à la mi-août, à l'occasion du Festival du livre d'Edimbourg. Invitée comme d'autres écrivains à lire des extraits de son œuvre, Doris fut amenée à répondre aux questions du public. L'une porta sur le féminisme. Elle répondit. Le "prophète", une fois de plus, n'eut pas les mots qu'on attendait. Au point que le quotidien anglais The Guardian, premier et seul à donner des extraits de l'intervention, jugea bon d'en faire sa "une". Le public venu l'écouter - quelques centaines de personnes majoritairement féminines - dut avaler sa salive en entendant l'écrivain gourou des féministes voler sans crier gare au secours des hommes, nouvelles victimes de la guerre des sexes, continuellement humiliés et insultés par les femmes.

"Je suis de plus en plus choquée par la manière automatique et inconsidérée de rabaisser les hommes. C'est devenu à ce point une part de notre culture qu'on n'y fait même plus attention", lui laisse dire le Guardian avant qu'elle évoque sa visite dans une classe. L'institutrice y expliquait que les guerres avaient pour cause la violence innée des hommes. "On pouvait voir les petites filles gonflées d'autosatisfaction et de suffisance alors que les petits garçons étaient assis là tout recroquevillés, s'excusant d'exister", s'indigne-t-elle. Et encore : "Le féminisme a accompli de grandes choses. Nous avons obtenu pas mal d'égalité, du moins en matière de salaires et de carrières (...), mais qu'est-il arrivé aux hommes ? (...) Des femmes stupides, ignorantes et méchantes peuvent déprécier les hommes les plus doux, les plus gentils et les plus intelligents qui soient, et personne ne proteste. Les hommes semblent si avachis qu'ils ne répliquent même pas. Il est temps qu'ils s'y mettent."

C'en était trop. Pendant une semaine, "l'affaire Doris Lessing" a occupé une bonne partie de la presse anglaise, avant de faire le tour de la planète, de l'Europe à l'Australie. Pour ou contre, le courrier des lecteurs des grands quotidiens a débordé de toutes parts, comme les forums de discussion sur Internet. L'essayiste Jeannette Winterson, féministe anglaise notoire, y est allée de son ironie piquante dans une tribune du Guardian. "Lessing vit-elle sur la planète Mars, ou est-ce parce qu'elle a quatre-vingt-un ans ?"

La rabrouant sur la question de l'égalité ("C'est sans doute la raison pour laquelle seulement 3 % des professeurs d'université sont des femmes..."), elle en rajoute une louche sur ces hommes "si gentils et si intelligents", qui liront désormais le Guardian munis de caleçons "I love Doris". Immobile dans son canapé, Doris Lessing écoute sagement le rappel de l'acte d'accusation.
"Oui, tout cela est amusant", ponctue-t-elle, gommant son air d'institutrice par un sourire très coquin. Ajoutant, l'air de rien, et plus britannique que jamais : "Vous savez, je suppose, que je n'ai pas tenu la moitié des propos que le Guardian me prête ?" Sur ce, elle marque une pause, pas mécontente de son petit effet. "En Angleterre, poursuit-elle, nous avons une expression pour le mois d'août : "la saison bête". C'est quand les journaux n'ont rien à dire et que la moindre banalité les rend hystériques. Voilà comment on en est arrivé à faire tout ce tapage."

Récapitulons : oui, elle désapprouve cette dévalorisation systématique des hommes ("Je ne crois pas que vous connaissiez ça en France, mais, ici, c'est entré dans le langage courant, et c'est encore pire en Amérique") ; oui, elle pense qu'il vaut mieux se battre pour un salaire égal à travail égal, au lieu de perdre son temps à se plaindre des hommes ("C'est mon féminisme à moi, je n'ai pas de raison d'en changer"). Mais jamais, ça jamais, elle n'a dit que l'égalité des sexes était acquise ou des choses de ce genre "comme l'a écrit ce foutu journaliste du Guardian". A-t-elle réagi auprès du Guardian ? Elle hausse les épaules : "Je n'ai pas l'habitude de répondre à des bêtises pareilles."

Le foutu journaliste en question, Fiachra Gibbons, n'est pas du même avis. "Vous trouvez, vous, que c'est le genre de la "Lady" de ne pas réagir ? Croyez-moi, elle attend rarement pour dégainer. Nous sommes si habitués à sa mauvaise humeur, au Guardian, que je prends toujours soin d'enregistrer ses propos..."

Fiachra Gibbons reconnaît qu'il a dû réduire largement un discours long d'un bon quart d'heure, où Doris Lessing, d'ordinaire si rigoureuse, se montrait "un peu confuse, avançant une chose et son contraire, parce qu'on l'avait agacée. Les festivals du livre ont ça de bon que les écrivains parlent très spontanément, pensant ne s'adresser qu'à leurs lecteurs. Ils oublient qu'il y a aussi des journalistes".

Tout a commencé, raconte-t-il, par la question d'une auditrice qui avait passablement énervé Doris Lessing. Une question so french : "Percevez-vous dans votre œuvre des éléments de postmodernité et de féminisme ?"
Franchement, l'auditrice l'avait cherché. Toute la salle en eut donc pour son grade.
"Elle a baissé la tête, croisé les jambes, on la sentait retenir sa colère, poursuit Fiachra Gibbons, visiblement très amusé. En fait, sa réponse n'était pas si audacieuse que ça, mais c'est à une forme d'institution qu'elle s'attaquait. Doris excelle dans l'art de toucher les points sensibles. Dans la salle, certains approuvaient de la tête, d'autres ont un peu sursauté, mais personne n'osait trop broncher. Doris n'est pas le genre de personne qu'on s'aventure à contredire. Elle est farouche. Avec elle, c'est "Si tu tiens à ta peau, obéis".

C'est qu'elle vient de loin, Doris Lessing. Et ce n'est pas pour rien dans la rigueur quasi obsessionnelle qu'elle met à observer les choses. D'une famille meurtrie par la première guerre mondiale où son père avait laissé une jambe, elle est née dans l'ancienne Perse britannique (actuel Iran), avant d'émigrer à l'âge de huit ans en Rhodésie (Zimbabwe). Son père, après avoir essayé une carrière dans la Banque impériale de Perse, avait espéré faire fortune en Afrique dans la culture du maïs, du tabac et des céréales. Ils n'y trouvèrent que la misère. Et Doris ouvrit les yeux. Sur le malheur de ses parents, sur la vie de la brousse qu'elle décrit admirablement (Nouvelles africaines), sur l'oppression des Noirs par une minorité de Blancs, sur une société d'un conservatisme étouffant.

"Les enfants qui ont ce genre d'expérience, dit-elle, sont obligés d'être attentifs, sous peine de ne pas survivre. J'ai appris à regarder parce que j'ai connu toutes sortes de sociétés, sans les accepter."

Elevée comme Blanche dans un monde de colons, et révoltée par lui ; exilée volontaire en Angleterre en 1949 où elle a connu, depuis un demi-siècle, "tant d'atmosphères différentes. Plusieurs pays, pourrait-on dire". Celui d'aujourd'hui n'a pas fini de la fasciner.

"C'est une chose très bizarre. Nous avons un gouvernement incompétent - éducation, santé publique, chemins de fer, tout va mal -, et pourtant les gens l'ont réélu. Idem en Amérique. Comme si l'on n'attendait plus des politiques qu'ils soient simplement efficaces. C'est un changement très intéressant. Je me demande si ce n'est pas l'aisance économique de l'Occident qui crée la passivité. Et je trouve ça grave."

Toujours à distance. Assez loin pour tout voir, assez près pour s'indigner, aussi peu indulgente avec les conformismes qu'avec les révoltes quand celles-ci deviennent une mode, et au risque de déranger son propre confort. C'est sa manière à elle d'être libre. Sa manière aussi d'être incomprise. Est-ce pour cette raison que le jury du Nobel, qui susurre son nom depuis vingt-cinq ans, ne se décide pas à la désigner ?

Militante au Parti communiste anglais au début des années 1950 ("Parce que les communistes étaient les seuls, à l'époque, à affronter la question de la domination des Blancs en Afrique ou les inégalités de la société anglaise"), elle décrit sans complaisance, dans Le Carnet d'or, les dangers de la compromission idéologique.

Un autre roman, La Terroriste (1986), avait aussi dérangé une partie de son "camp". L'héroïne était une bourgeoise en mal de révolution devenue terroriste amateur pour le compte de l'IRA, ce qui avait pu être perçu comme un fâcheux discrédit jeté sur le gauchisme et sur le terrorisme des "bonnes causes".

Ce souvenir-là aussi fait rire la vieille dame. Elle plisse son visage comme une fillette qui serait fière d'avoir piégé tout son monde. Comme elle a piégé délibérément ceux qui manifestaient la mauvaise idée de vouloir écrire sur sa vie - des choses "ridicules", probablement. En guise de pied de nez, l'écrivain les a pris de vitesse en publiant les deux premiers tomes de son autobiographie. De la Perse à Londres, de Londres à la publication du Carnet d'or. Quant au troisième tome, tant attendu, elle a décidé que finalement, non, elle ne l'écrirait pas. "La vérité sur la période des années 1960 blesserait trop de monde."

A la place vient de paraître en français Mara et Dann (Flammarion), une manière détournée de parler d'elle-même, entre le roman d'apprentissage et le conte écologique. Et cela ne lui déplaît pas vraiment de noter que le genre est "assez démodé, n'est-ce pas ?"
Dernier indice, histoire de brouiller encore un peu ses cartes. Evadée du marxisme, Doris Lessing s'adonne depuis 1964 au soufisme. Elle y a trouvé une mystique sans dogme, sans religion. Mais, ça, elle refuse d'en parler.
"Je vois d'ici les slogans publicitaires. Et puis on m'a collé tant d'étiquettes : féministe, anti-Blanche, pacifiste... il ne manquerait plus que je sois soufiste. Tout cela est ridicule."


Marion Van Renterghem

 

 

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