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Entretien avec Joseph Ouaknine réalisé par Pascale Arguedas en septembre 2002 à Paris

 

Joseph, bonjour !

photo ©Valentin Dupitier

Bonjour Pascale !




Joseph Ouaknine vous êtes un écrivain confirmé. À ce jour vous avez écrit une quinzaine de livres, et malgré tout le talent que vous possédez, vous êtes assez peu connu. Pourquoi ?

J’ai commencé à écrire tout à fait par hasard en couchant sur papier l’histoire de mon enfance. Je n’imaginais pas écrire autre chose et encore moins éditer. Quand je me suis rendu compte que j’avais chopé le virus de l’écriture, j’ai tout d’abord tenté d’améliorer mon style et j’ai testé différentes approches de l’écriture, la poésie, le roman, le polar, les nouvelles etc… Et tout cela m’a pris du temps, même si cela fait à peine six ans que j’écris de manière assidue et régulière. C’est donc très tard que j’ai envisagé de me faire éditer. Malheureusement le monde de l’édition est un monde très fermé et pour ouvrir ne serait-ce qu’une petite porte, il est utile de s’armer de patience. Il faut savoir aussi que je n’ai pas encore présenté la moitié de mes romans à des éditeurs… l’aventure pour moi ne fait donc que commencer !

 

 

A défaut, vous avez donc entrepris d’auto produire vous-même vos livres et d’en personnaliser les couvertures. Racontez-nous un petit peu ce pari fou…

Tout d’abord, je ne personnalise pas uniquement les couvertures, mais aussi l’intérieur. Certains veulent avoir leur prénom dans l’histoire, (ou celui de leur chien ;-)), d’autres veulent une préface particulière ou la photo de leurs enfants ou petite amie en première page. Mon but est avant tout de m’amuser à satisfaire mes lecteurs. Comment tout cela est arrivé ? Encore une fois par hasard ! Quand j’eus fini d’écrire Sans rancune, mon récit autobiographique, je n’avais plus qu’un souhait : le faire lire à mon entourage, famille et amis. Étant amoureux des livres et de nature très manuel, j’ai tenté de fabriquer mon propre livre. Nous étions alors déjà entrés de plein pied dans l’ère de la micro-informatique grand public, c’est donc tout naturellement que j’ai imprimé mon livre recto-verso au format A5 (un format proche d’un livre classique), et j’ai fait la reliure avec tout ce qui me tombait sous la main : carton d’écolier de mon fils, fil de lin de la cuisine, colle contact pour réparer les chaussures et cuir du canapé qui partait à la poubelle ont fait l’affaire. Mon premier livre "fait main" était né ! C’était en même temps l’avènement d’Internet. Faisant d’une pierre deux coups, j’ai créé mon propre site Web pour y présenter mon livre. J’apprenais ainsi le métier de webmaster et j’ouvrais mon écriture à la critique. Quelle n’a pas été ma surprise quand j’ai reçu un mail me demandant comment on pouvait se procurer ce livre ! La grande aventure à commencé ainsi ; au fur et à mesure que j’écrivais, mon catalogue s’étoffait. La personnalisation a été tout d’abord un amusement et un défi technique, mais c’est ce qui a fait la plus grosse partie de ma publicité. J’ai des lecteurs nostalgiques qui me demandent de relier les livres avec leurs vieux rideaux, leur veste en cuir abîmée dont ils ont du mal à se séparer ou leurs bottines qu’ils ont si souvent portées.

 

 

Aviez-vous des connaissances sur ces activités manuelles (peintures, reliure etc.) où était-ce encore le système D, quand on veut on peut ?

J’ai toujours été très manuel, je regrette d’ailleurs de n’avoir pas pris le métier de mécanicien, mais plus que tout, c’est le système D qui me passionne. Cela se reflète d’ailleurs dans mes romans. N’est-il pas merveilleux de sauver le monde grâce une astuce bricolée avec trois fois rien ?

 

 

Vous semblez être doué pour les travaux manuels, depuis quand peignez-vous ? Avez-vous fait des expos ? Avez-vous pu vivre à un moment donné de vos peintures ou n’est-ce qu’un plaisir ?

La peinture… Oh ! Je suis loin de croire que j’ai du talent, c’est plus un plaisir, mais il est vrai que je suis fier de voir mes tableaux sur les couvertures de mes livres édités. La peinture me donne en tout cas le loisir de m’occuper quand je termine un roman et que je veux prendre du recul avant d’entamer la correction. J’ai justement commencé à peindre quand, ayant fini mon premier roman de fiction, je me demandais ce que j’allais bien pouvoir inventer comme nouvelle histoire. Quant à faire des expositions, je n’y pense même pas !

 

 

Internet a semble-t-il été une sacrée aubaine pour vous faire connaître du public mais aussi d’un cyber-éditeur Cylibris. Comment s’est passée cette rencontre ?

En effet, c’est là que tout a vraiment démarré. J’ai connu Cylibris sur Internet, après leur avoir envoyé un mail leur demandant de visiter mon site. La première réaction d’Olivier Gainon, le gérant, a été de se demander pourquoi je cherchais un éditeur ! Je ne remercierai jamais assez les éditions Cylibris de m’avoir donné ma chance, surtout qu’ils sont très sélectifs et s'affirment découvreurs de talent. Certes ce fut long et laborieux. Imaginez que j’ai reçu une réponse plus de huit mois après avoir envoyé deux manuscrits. Mais, le jour où j’ai reçu un mail en me disant que le comité de lecture avait du mal à choisir lequel des deux ils allaient prendre, cela m’a fait tout drôle. Ils ont finalement choisi Le Sixième Visage, un roman fantastique, et, quelques semaines plus tard, je ressortais de chez eux avec mon premier contrat d’édition en poche, ivre de bonheur. C’est avec eux que j’ai fait un formidable pas en avant. L’expérience acquise lors de la correction du Le Sixième Visage a été bénéfique et je n’ai pas hésité à revoir tous mes romans sans exception, l’un derrière l’autre, pour en améliorer le style et la narration.

 

 

Le monde de l’édition semble très fermé vu le nombre d’auteurs qui créent leur propre maison d’édition. Quelle serait la solution d’après vous pour que des auteurs peu connus mais de talent puissent avoir leur place ?

Aujourd’hui, vu mon expérience, je proposerais à tous les auteurs de créer leur site Web. C’est une bonne approche en attendant de se faire éditer ou de choisir une liane dans la jungle des éditeurs. Je crois énormément au pouvoir d’Internet. Les forums, les chats et la messagerie électronique sont autant de moyens offerts à des auteurs pour entrer en contact avec des lecteurs et des éditeurs potentiels. D’autre part, on peut facilement déposer des textes sur d’autres sites, les soumettre à la critique et voir ce que font les autres dans le but de confronter les idées.

 

 

Meurtre au salon du livre : encore un pari ? Idée géniale de faire participer les visiteurs mais un peu osé, non ?

Osé, je ne pense pas. Je n’avais rien à perdre, bien au contraire. Si cela n’avait pas marché, j’aurais accusé les visiteurs ;-) D’ailleurs, tout s’est passé tellement vite, que je n’ai pas eu le temps de tergiverser. Quand les Éditions Publibook chez qui je venais de remporter un concours m’ont téléphoné pour me demander si une telle aventure m’intéressait, j’ai d’abord dit oui avant de réfléchir. Il restait à peine un mois avant le début du salon du livre et ils avaient besoin d’un début de roman policier. Mathématiquement, nous n’avions plus le temps de pondre une histoire, de la ficeler, de l’écrire, d’en discuter et d’en faire la promotion, surtout qu’ils tenaient à ce que l’histoire se déroule dans le monde de l’édition et en partie dans le salon du livre. J’ai la chance d’avoir de l’imagination et de travailler vite, mais je n’ai pas eu le choix, j’ai sacrifié un roman policier qui était en lecture chez Cylibris : Identité sous contrôle et j’ai repris les cinq premiers chapitres pour modifier et adapter l’histoire à notre besoin. Après quatre jours d’un travail acharné, presque jour et nuit, je présentais le fruit de mon travail chez Publibook : la première moitié du roman qu’on a terminé avec soixante-dix visiteurs pendant le salon 2001. Cette aventure restera un grand moment dans ma carrière littéraire : pour la première fois en effet, j’ai vu un article sur moi dans un journal important (Le figaro) et j’entendais mon nom à la radio. Pendant près de deux semaines, j’ai fait la une du site noos.fr, notre partenaire, et pendant le salon du livre, j’ai pu rencontrer tant de gens que j’en demeure encore tout ébloui.

 

 

Venons-en à votre premier roman. Est-ce grâce à l’écriture de Sans rancune que vous êtes parvenu à prendre autant de recul par rapport à ce que vous avez vécu : c’est souvent une thérapie de coucher sur le papier ce que l’on rumine depuis longtemps…

Pas du tout ! Je ne considère pas Sans rancune comme une thérapie. Malgré tout ce que j’ai vécu, je n’ai jamais appréhendé mon histoire comme un problème d’ordre moral ou métaphysique. D’ailleurs, si je lui ai donné ce titre, ce n’est pas pour rien. Les seuls éléments qui m’ont poussé à écrire cette histoire étaient l’étonnement, le plaisir et l’oubli. L’étonnement et le plaisir qu’avaient les personnes qui écoutaient mon récit tard le soir au coin d’un feu, et la frustration que j’éprouvais quand je me rendais compte que j’avais oublié de raconter un détail important ou croustillant. Maintenant que Sans rancune est sur papier, moi-même, je replonge régulièrement dans mes souvenirs avec bonheur !

 

 


Le Sixième Visage : pourquoi avoir opté pour cette mise en scène ? Pas facile de faire raconter la même histoire par les trois personnages principaux ? Vous avez dû faire de sacrées recherches sur la sorcellerie non ? Vous avez une imagination foisonnante, mais d’où vous viennent ces idées ?

Ça, c’est ma spécialité ! A part Sans rancune, tous mes romans sont écrits ainsi et j’adore ça ! Certes ce n’est pas facile, mais quand la boucle est bouclée, c’est jubilatoire. Raconter l’histoire par un premier personnage, faire croire des choses au lecteur, puis l’induire en erreur en lui présentant l’histoire sous un nouvel angle, puis lui faire découvrir la véritable vérité en incorporant un nouveau personnage… c’est-y pas merveilleux ? C’est aussi une bonne manière de mener le suspense à son paroxysme. Mes idées me viennent toutes seules, je ne sais pas comment. Je ne connais pas la page blanche. Mon cerveau est sans doute très entraîné, car déjà tout petit, je m’inventais des histoires à dormir debout pour passer le temps quand j’étais enfermé seul dans la cave pendant les corvées de patates.Vous avez une œuvre riche et variée: des romans, des policiers, des nouvelles, des poèmes, et même des essais en philosophie. Comment peut-on toucher à autant de style si différents ? Quel est votre secret ?En fait, quand j’ai commencé à écrire, je me cherchais un peu. J’ai tenté différentes choses pour voir ce que cela donnait. Aujourd’hui, je sais que mes spécialités sont les nouvelles et le roman fantastique à connotation policière. Les nouvelles, je l’ai su par hasard. J’étais sur le point d’écrire un roman interactif avec quelques amis, mais le projet a été abandonné alors que j’avais déjà écrit le premier chapitre. Comme cela ne m’intéressait pas de le continuer tout seul, je lui ai collé une chute finale et il s’est transformé en nouvelle : Le voleur de Boulons. Cette nouvelle a tellement plu à mon entourage, qu’elle m’a donné envie d’en écrire d’autres. Peu de temps après, je suis tombé sur un concours organisé par Lycos, Tripod et Publibook. Je leur ai envoyé un recueil des dix-huit nouvelles que je venais d’écrire : Péchés mignons… J’ai remporté le concours ! Galvanisé, j’ai passé près d’un an à écrire des nouvelles, plus de soixante, que j’ai publié un peu partout, comme dans le Monde Informatique ou dans des recueils collectifs. Mais j’en ai eu un peu marre et je me suis remis à écrire un roman fantastique que je viens de finir : Tant qu’il y aura des anges.

 

 

Entre votre travail et l’écriture, il ne vous reste guère de temps pour profiter de la vie. Ne pensez-vous pas passer à côté de quelque chose que vous risquez de regretter un jour ?

Je passe certainement à côté de beaucoup de choses, mais le regretter, jamais ! J’éprouve trop de plaisir dans l’écriture. Mais j’ai d’autres passions, comme la Formule 1 et je ne rate jamais un grand prix ; le foot et je rate rarement un match ; j’aime aussi le cinéma, la télévision ; j’adore la gastronomie et je ne manque pas d’aller souvent au restaurant en famille ou avec des amis.L’actualité vous inspire-t-elle ? Que pensez-vous du monde dans lequel nous vivons ? Je m’inspire rarement de l’actualité. Elle est trop laide et je suis un optimiste. D’ailleurs, mes histoires s’y prêtent peu puisqu’il y a des démons (adorables), des anges (étranges mais fréquentables) et des sorcières (souvent gentilles), que la sorcellerie et la magie y prennent une part importante. Le monde dans lequel nous vivons est tombé sur la tête : tant de guerres et de désolation alors qu’on a les moyens d’y remédier ! J’aurais aimé qu’il n’y ait plus de guerre, plus de religion et plus de misère dans un monde harmonieux. C’était d’ailleurs le sujet de mon essai philosophique : Lois divines ou pur bon sens ? Récemment un auteur m’a demandé de lui corriger un livre sur la guerre. J’en étais malade, mais peu à peu, j’ai réussi à transformer son roman en un véritable hymne à la paix dans le monde. Certes il était très réticent (pour ne pas dire hostile) au départ, mais heureusement, il s’est fait à l’idée. J’aurais au moins convaincu quelqu’un que la paix vaut mieux que la confrontation sanguinaire, même pour des causes a priori justes.Quels sont vos projets ?

Mon actualité, finir de corriger les manuscrits que m’ont transmis quelques auteurs, lancer quelques-uns de mes nouveaux romans et tenter d’accrocher de grands éditeurs, et, mon grand projet pour l’année prochaine : me lancer dans le scénario !

 


Merci pour votre accueil Joseph et bonne chance !

A très bientôt Pascale et merci pour tout.

 

Lire le dossier sur Joseph Ouaknine.


Entretien réalisé en septembre 2002 à Paris .

 

 

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