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La Fin de l'homme rouge

ou le temps du désenchantement


Éditions Actes sud. Traduit du russe par Sophie Benech. Titre original : Vremia second hand (konets krasnovo tcheloveka).

 

…saisir le moment que je guette toujours dans toutes les conversations,
publiques ou privées, celui où la vie, la vie toute simple, se transforme en littérature…

 

Comme dans La Supplication, Svetlana Alexievitch nous donne à lire un livre politiquement intransigeant et bouleversant d'humanité. Elle nous offre encore une polyphonie singulière, un requiem poignant constitué d'une multitude de voix, brisées, conquérantes, déportées ou staliniennes résignées malgré le goulag, des voix qui aiment, pleurent, rêvent, ont peur, résonnent sans que l'on sache définir parfois qui elles sont. Mais l'important est dans le souffle que leur chant imprime, dans la cadence et le rythme syncopé du chœur qui s'impose, dans cette mémoire collective qui se fait enfin entendre : celle de l'URSS après son implosion.

Des purges staliniennes à la guerre d'Afghanistan, aux années Gorbatchev, celles d'Eltsine, à la Tchétchénie, aux attentats terroristes, au racisme, à la barbarie sous Poutine, il est impossible de résumer 550 pages aussi denses et terrifiantes. On en sort tellement chamboulé, plein d'interrogations, de cris, de misère, de morts, de faim, d'injustice, de rage, de contradictions, d'inhumanité … L'intolérable flirte avec l'amour. La foi dépasse la raison. L'héroïsme côtoie une psychologie d'esclave. La désinformation est tantôt cocon tantôt écarquillement. La naïveté se heurte au désenchantement.

Le patriotisme des vieux souvent lettrés n'est plus l'idéal de nombreux jeunes qui préfèrent oublier leur passé dont ils n'ont su tirer aucun enseignement, certains devenant quand même des citoyens résistant à l’instauration de nouvelles dictatures. Tout y est à la fois complexe et s'explique. Mais il est des phrases assassines, lancinantes, qui poursuivent, comme celle de ce père : « On peut survivre aux camps, mais pas aux êtres humains. » La Fin de l'homme rouge est un monument littéraire, un livre capital qui peut se lire comme une méditation sans œillères sur la liberté et la responsabilité, d'autan que le spectre de la révolution hante de nouveau la Russie.

 

 

 

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