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La Supplication


Éditions J.C. Lattès et J'ai lu, traduit du russe par Galia Ackerman et Pierre Lorrain.

 

 

Tchernobyl. La catastrophe nucléaire de 1986. Que savons-nous du drame humain, quotidien, qui a suivi l'explosion de la centrale ? L'auteur nous fait entrevoir le monde bouleversant des survivants à qui elle cède la parole. Pendant trois ans, Svetlana Alexievitch, journaliste biélorusse, a rencontré les travailleurs de la centrale - fonctionnaires du parti, médecins, soldats, liquidateurs chargés de tuer chiens et chats contaminés – et aussi la population innocente, maintenue dans l'ignorance par peur d'une panique, sans défense à l'image des enfants, pour qu'ils racontent comment s'organise le monde après Tchernobyl. Un point de vue méconnu sur la catastrophe. Un document touchant et unique. Tchernobyl, littéralement «  la réalité noire ». Dire la vérité avec pudeur, sans la distance de l'analyse, sans voyeurisme, est un pari difficile qui place constamment le lecteur sur la limite de l'insupportable, de la nausée, parce que ce qui est dit est toujours à la limite de l'incommunicable. Il y a des livres qui se lisent avec le ventre, qui vous arrachent le cœur, qui vous ouvrent les yeux, qui vous plongent dans une profonde méditation. Cet ouvrage ne se pose pas pour assener « la » vérité définitive, objective, scientifique, mais pour récolter des centaines de vérités subjectives, intimes, solitaires, qui, en se recoupant, donnent la trame d'une expérience collective inédite, littéralement inimaginable. Sans juger, l'auteur transmet les souvenirs refoulés qui ont surgi de l'inconscient des survivants. La force de ce document, car c'est bien de cela qu'il s'agit - d'un précieux document de témoignages - tient dans la tâche presque impossible de dire l'indicible. Ces prises de parole font découvrir un univers terrifiant, quasi irréel. C'est un travail de documentation épuré, répétitif, qui oblige à effectuer collectivement un travail de mémoire.

Si vous lisez ce livre, vous saurez désormais et ne vous étonnerez pas comme cet enfant qui avait dessiné une cigogne dans un champ noir et écrit en légende : « Personne n'a rien dit à la cigogne ». Car ce qui frappe, c'est l'analogie avec l'Holocauste : on assiste aujourd'hui, comme en 1945, au moment des premiers témoignages sur l'horreur des camps, à la première prise de parole des survivants. Cette parole est une supplication qui nous est personnellement adressée. Nous pouvons décider de ne pas l'entendre, nous ne pourrons plus dire que nous ne savions pas. On écoute ces âmes russes, souvent fatalistes, élevées au sacrifice glorieux. Mais la peur dont il parle, il ne l'a pas en mémoire ; ce n'est pas la guerre, ni le siège de Leningrad. C'est un univers fantastique de fin du monde, où la conscience oscille comme un balancier entre l'âge de pierre et celle de l'atome. Un monde devenu stérile, sans odeur, ni son, où, du jour au lendemain, on observe au lieu de vivre, on voit marcher la poussière dans un silence inconnu, inconcevable… Le cœur de ce livre, ce n'est ni les chiffres, ni la désinformation, ni le secret, mais bien l'homme avec sa foi, ses doutes, ses petitesses, sa désespérance, son irrépressible besoin d'aimer, sa douleur face à la mort, au vide, son questionnement angoissé sur ce chaos incompréhensible, sur comment vivre après et pour combien de temps.

Pascale Arguedas

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