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La Robe


Éditions José Corti, collection "Rien de commun" et Points.

 

 

Jeune aspirant de la haute noblesse, d'abord sans relief ni originalité apparente, le héros de La Robe va progressivement basculer de l'autre côté. Son subordonné, le fringant tombeur Alvinczy lui présente sa dernière conquête, l'Italienne Rosetta dont il tombe fou amoureux. Or, la troublante Rosetta semble sous la coupe d'un homme tout-puissant, l'implacable Hermann, qui mène grand train dans une villa étrange où toutes les fantaisies sexuelles participent d'une sorte de rituel qui d'abord effraie l'aspirant, jusqu'à ce qu'il entre dans une boutique, attiré par une robe aux dimensions étranges....

Quel livre merveilleusement étrange, original ! Une vraie surprise littéraire, un grand plaisir de lecture ! Dès les premières pages, on se fait piéger, hypnotiser, embarquer dans une histoire qui déroute, dérange, confond et touche. On ne sait se situer ni dans le temps ni dans le lieu. Seuls quelques accents font penser à une zone étrangère mais laquelle ? Et étrangère à quoi, à qui ? L'ambivalence règne. On se laisse faire car on est envoûté par cette atmosphère cotonneuse, suivant la pente naturelle de la mélancolie du narrateur qui se perd dans des lieux imprécis. Curieusement, cet homme bien né, ce jeune aspirant travaillant dans une ville de garnison aux remparts dont les contours font penser à ceux croisés dans l'œuvre gracquienne, va se laisser entraîner dans une dérive orgiaque. Il se surprend, nous étonne, résiste, puis accepte, vivant alors un bonheur inimaginable, une sensation de vivre enfin une existence pleine. Ce passage trouble et étonnant, pour lui comme pour le lecteur, se fait sous l'emprise d'un au-delà non identifiable, un univers étrange où les âmes s'agitent comme dominées par un démon. Poussé par un sentiment irréfragable, il tombe dans ce piège diabolique, tendu avec une adresse imparable, et contre lequel il sent qu'il ne peut rien, étant donné son ambiguïté qui refait lentement surface. Peu à peu, les choses s'éclaircissent, s'expliquent sous la lumière du passé, un mal qui remonte aux temps anciens… Le désir refoulé, le double, la tentation de la vie, de la mort, la fascination, la perversion, l'amour, la fuite pour renaître alors que la guerre gronde au loin, se rapproche inexorablement, miroir d'une lutte intérieure qui pourrait délivrer du vertige. Tout est passé en revue, diaboliquement, laissant le lecteur avec ses doutes, ses questions labyrinthiques sur la représentation, le dépassement de soi, les limites acceptables ou pas. Robert Alexis franchit ces lignes infranchissables avec un talent fou. Il ne pouvait pas mieux siéger que dans cette collection Rien de commun.

Voici un roman d'atmosphère suranné séduisant, voire hallucinant, où la confusion des sentiments est décrite avec des mots denses et vaporeux, dans un style élégant et enivrant. On est charmé et abandonné sur le bord du chemin en compagnie d'une dernière phrase, lancinante, qui pourrait bien témoigner de l'émotion éprouvée pendant cette lecture : « Blessé plusieurs fois, je ne parvins jamais à mourir. » La littérature renaît dans ce court texte au charme indéniable qui s'apparente au conte philosophique, au drame antique, dans une musique où le passé simple et les mots précieux sont habillés d'un rouge sombre et lumineux, celui de la magnifique Robe de Robert Alexis.

Pascale Arguedas

Lire le dossier sur Robert Alexis.

 

 

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