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L'Heure exquise


Éditions Gallimard, collection "L’Arpenteur".

 

 

C’est le crépuscule, un soir d'été en province. Dans le village, la boucherie va fermer. Les femmes papotent, les enfants s’ennuient, se rebiffent, boudent, obéissent, jouent à la Barbie. Les hommes discutent, regardent la télé, restent assis au jardin, tondent la pelouse. D’autres personnes lisent, s’évadent, sortent en boîte, jouent les Emma Bovary, reposent leur vieillerie sur des pliants devant les maisons, soufflent sur les étoiles duveteuses d’un pissenlit, reçoivent un coup de fil d’un amant décevant. Alors que le soleil oblique projette des formes qui s’allongent sûrement, l’extrême douceur du soir fait émerger d’impalpables nuances, d’attente et de sentiment, qui palpitent dans le couchant. Le crépuscule gagne, les couleurs s’éteignent, le déclin guette, laissant place à une densité tangible de rêves et de troubles, d’infimes angoisses et de minuscules pertes. Alors qu’une rumeur de plaisir presque palpable semble sortir de la végétation arrosée qui épand dans l’air tiède une odeur de printemps, un curieux parfum enveloppe les cœurs silencieux, légèrement souffrants, comme si les ombres fussent éclairées par des astres invisibles… Et pourtant c’est un beau soir d’été, plein de clarté, de légèreté, de tranquillité, d’immobilité, de bruit de voix rassurant, dans le fond.

Dominique Barbéris nous invite à partager la valse mélancolique de l’Heure exquise, un livre musical, de perceptions et de lumière. Le coucher du soleil est le révélateur de vies intérieures qui projettent leurs désirs, leurs rêves, leurs regrets, jamais tragiques et parfois comiques. Elle joue sur les contrastes et les décalages humoristiques de leurs réactions face à la réalité souvent brutale et incontournable, et sur l’aspiration de leurs sentiments. Les projections intimes de ses personnages se font à travers des monologues qui sans cesse changent de voix et donnent le mouvement, du rythme à la narration. C’est en phrases courtes que la circulation se passe, entre rêverie et descriptions lyriques, dans un va et vient ludique entre l’intériorité et une réalité bavarde, tissée de dialogues au bord du cliché. Le choix d’un regard enfantin qui vit dans l’instant et l’imaginaire, qui voit et peint les choses simplement comme elles sont, s’impose alors avec évidence, éveillant tous les sens et rappelant le paradis perdu. «Il fallait bannir les soucis car la beauté commence par la sérénité.» Les images et les odeurs naissent, les couleurs et les sentiments se fondent dans l’espace et la lumière d’une toile crépusculaire qu’un peintre ordonne et compose. Si la réalité déçoit, l’art de rêver fait résonner des échos mélancoliques et la douceur traitresse des choses. Entre splendeur et décadence, l'été rayonnant et rompu de Dominique Barbéris partage des secrets. Son pinceau nuance les silences intérieurs, suggère l’épanouissement, l’impossible étreinte, l’espoir anéanti, le bonheur retrouvé. Alors que l’odeur capiteuse de l’été se déploie en tons chauds et dorés dans le tremblement doux et frais de la nuit, sa plume intimiste délivre une émotion faite de résonnance et de lueurs, de chatoiement et de dépérissement. Des ombres chinoises s’y reflètent dans un chagrin diffus. Nul cri ne sortira pourtant de cette délicate agonie d'été. Tous les personnages attendent et rêvent. Seuls la musique des mots, les accords et leurs oppositions soulignent l’univers d’un artiste de la sensation que l’on lit avec acuité et complicité. «On ne peut pas éviter la beauté, ni le mal absolu qu’elle nous cause.» C’est du Barbéris. C’est d’un charme poignant.

Pascale Arguedas

Lire le dossier sur Dominique Barberis.

 

 

 

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