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Les Kangourous


Éditions Gallimard, collection "L’Arpenteur" et A vue d’œil, collection "Plume".

 

 

Quel titre insolite et quelle surprise ! La vie est un roman, parfois angoissant, au cœur des blessures les plus secrètes. Dominique Barbéris, qui nous avait offert jusqu’à présent des textes musicaux et lumineux de mélancolie, qu’ils soient romans, nouvelles ou récits, nous livre une histoire citadine épicée d’étranges meurtres en série. Loin du polar éclaboussant les pages d’hémoglobine, elle continue sa mise en scène du quotidien banal qu’elle transforme en une épopée discrète et littéraire. Son œil, son regard avisé qu’elle pose sur les vies minuscules, lui permet de créer des situations où sourdent les thèmes récurrents de son œuvre. Sa narratrice est une provinciale qui vit à Paris. Elle s’est faite plaquée par Philippe qui lui en préfère une autre, supporte les confidences et les tactiques d’approches amoureuses de Maryse, sa collègue de bureau, qui en connait un rayon sur les hommes alors que tous ses plans foirent. Sa mère se meurt d’un cancer à Nantes. Sa vieille tante Louise, encore verte, joue comme elle peut au tuteur dérisoire. Employée par Prudence, une compagnie d’assurance qui spécule sur le malheur des gens, la narratrice mène une vie tranquille et triste jusqu’au jour où, une, deux, puis trois femmes se font sauvagement assassiner dans son quartier. Le meurtre du Jardin des Plantes, près de la cage aux kangourous (qui ont vu le tueur, elle en est persuadée), provoque en elle une angoisse grandissante. Un climat de suspicion s’installe. Tout homme devient douteux. Mais comme la vie passe et rien de vraiment décisif ne lui arrive, comme elle passe sa vie à imaginer des choses à la place de celles qu’elle a, et que le périmètre du meurtrier se restreint…

Probablement obsédée par le mystère de l’exil provoqués par l’absence, le vertige du vide et le besoin d’amour, Dominique Barbéris n’en finit pas de décliner tous les sentiments ambigus qui tournent autour de la perte. Une fois encore, le quotidien est le terreau idéal pour cette fleuriste des états d’âmes qui sème discrètement et simplement des graines de solitude. Dans les jardins secrets de ses personnages, elle installe des silences avec une élégance pleine de charme et la précision sensuelle des grands prosateurs. Si la vie déçoit, la dérive songeuse et l’imagination y pourvoient. La narratrice, une femme qui a peur et surtout peur de mourir, s'invente un suspense quotidien à en frémir de plaisir. Avec une grande finesse, l’auteur nous embarque dans une intrigue qui n’en est pas vraiment une, car elle n'est pas la finalité de ce roman. «On passe sa vie à redouter la violence du monde extérieur, et on s’aperçoit qu’elle est en nous, pour finir.» Elle distille l’angoisse, l’ambivalence des désirs, des regrets, et tout le charme de son écriture réside dans les détails, les personnages dits secondaires, le style décalé et le ton ironique qui sont une fois encore prétexte à une dérive poétique et à une belle évasion. L’opposition des paysages mentaux et de leurs fantasmes à une réalité pleine de routine et d’obligations pesantes occupe ces vies qui tournent au ralenti, car le temps passe trop vite. Les glissements entre le réel et l’imaginaire engendrent le trouble et le déséquilibre, et les délices de la peur se glissent doucement, à la fois glacials et drôles, dans les failles de cœurs meurtris. Dominique Barbéris éveille tous les sens, qu’ils soient visuels, olfactifs, picturaux, cinématographiques ou musicaux afin de rendre poignants les traumatismes, les répulsions, les phobies, les pudeurs, les mutilations synonymes de mort, les peurs incontrôlables mais aussi les beautés d’une nature omni présente et d’une ville : Paris. Tout est dit par petites touches, en nuance et en reflets. Les fins nuages roses du soir s’étirent dans «le silence des couleurs», les verrières et les surfaces transparentes sont autant de miroir que de dédoublements. Tout est supposé, intérieur, se double d’un écho à forte résonnance. Rien n’est exhibé, étalé car «la discrétion et la simplicité sont le signe absolu de l’élégance». Dans cette atmosphère mouillée crépusculaire, la pluie stigmatise les penchants peureux ou angoissés et les chemins bleus de cette prose poétique vont vous transporter dans un temps où le sable s’écoule inexorablement. Grâce à sa plume subtile, enlevée et efficace, aux effets comiques et à une dérision très sûre, Dominique Barbéris glisse de l'observation vers l'introspection. Ses phrases en aparté et ses chutes dorées d’un humour discret font éclater de rire. Ces Kangourous ne sont pas mélodramatiques. On se croirait plutôt dans Les Diaboliques de Boileau et Narcejac ou dans Soupçons d’Hitchkock. «Tout chemin entraîne à se perdre ou à se sauver.» Méfiance, ces mystérieux Kangourous ne sont autres que nos doubles. Big brother is watching you : «Regarder, c'est une chose que je savais faire, la seule chose peut-être que je faisais bien.»

 

Les Kangourous ont fait l’objet d’une adaptation cinématographique en 2005 par Anne Fontaine sous le titre Entre ses mains.

Pascale Arguedas

Lire le dossier sur Dominique Barberis.

 

 

 

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